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"Incident voyageurs" de Dalibor Frioux - Extrait

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Description

L’enfer, chaque passager d’un train de banlieue sait à quoi il pourrait ressembler : un wagon bondé, abandonné quelque part sur le réseau, après avoir vogué d’incident en incident. Coincés dans un tunnel du RER A, la ligne la plus chargée d’Europe, les deux mille voyageurs entassés n’ont tout d’abord pas voulu y croire. Ça ne durerait qu’une heure, qu’une matinée tout au plus. Mais c’est en vain que les batteries des portables se sont déchargées, que les larmes ont coulé et que les signaux d’alarme ont été tirés. Les semaines, les mois passent, les années peut-être, car les montres aussi se sont arrêtées. Dans ce huis-clos sous néons , Anna, jolie mère célibataire avec son petit garçon, Vincent, cadre supérieur raffiné qui espérait s’envoler pour Buenos Aires, et Kevin, entreprenant chômeur en fin de droits, se demandent comme tous les autres s’ils sont les derniers des oubliés, les uniques survivants d’une catastrophe ou les participants d’un stage de réinsertion, et surtout, ce qu’ils ont fait pour mériter cela.

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Publié le 19 août 2014
Nombre de lectures 13
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Extrait

DALIBOR FRIOUX
INCIDENT VOYAGEURS
roman
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd Romain-Rolland, Paris XIV
Mon Hutch,
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Anna
Quand les rames bougeaient encore, on se tapait le RER deux fois par jour, cinq jours par semaine. Avec la poussette, on trottait dans les couloirs, les escaliers, les escalators, les plates-formes, poussés par la foule. Aux plafonds et aux murs, des kilomètres de moisissures, de stalactites crasseuses, de plaques de rouille et de coulures à peine cachées par des carrés de lino blanc agrafés à la va-vite. À l’époque, les types avaient trop creusé, avec leurs foreuses ils s’étaient laissés aller à faire plus de trous que de gruyère. Un truc de mecs, le RER, bon courage à la femme de ménage. Combien de lingettes pour torcher toutes les lignes ? On n’allait pas manger par terre, et encore moins au plafond. On n’allait pas non plus s’asseoir, dormir, bouquiner, faire la conversation ni jouer aux cartes. Il faudrait d’abord éponger les milliers de flaques d’eau, les tonneaux de vomi et de pisse, combler les mégafissures dans les voûtes, gratter les tonnes de crasse des murs, crever les cloques et repeindre, recoller les faïences, décoller les chewing-gums, rendre le truc présen-table. Chaque jour de pauvres gars enlevaient le plus gros, ce qui gênait le passage, mais qu’est-ce qu’on pouvait faire contre
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la flotte et notre sueur de taupes qui bouffaient les galeries par tous les bouts ? Juste espérer que la terre ne nous tombe pas sur la tête. Sur les quais, une fois sur deux on tombait sur des types qui faisaient la manche. En attendant notre train, j’en perdais l’envie de croiser des regards. Ils prenaient un coup d’œil pour un crédit d’un euro sans intérêt. « Bonjour », qu’ils disaient en s’avançant lentement vers nous. « Bonjour », c’est tout. « Bonjour », je répondais en te tirant contre moi. De leur côté il fallait comprendre : « Tu vois bien que je suis dans la dèche alors file-moi du fric ou un ticket-restaurant pourquoi tu me forces à le dire tu vois pas où tu es allez ne me force pas à vous coller… » Je leur donnais toujours, avec un petit sourire gêné, mais seulement des pièces jaunes ou rouges, et ils faisaient la gueule. J’étais devenue allergique à ces bonjours sur pattes. Je n’étais la mère que de mon fils et il n’y avait pas marqué « pigeons » sur la poussette. Dans la rame au moins, les autres faisaient des efforts, ils y allaient de leurs histoires de sida, d’hôtels, de froid, d’en-fants, ou de leurs blagues nulles, de leurs musiques de boîtes de conserve ou de violon-passoire. Je leur donnais toujours un peu mais j’étais soulagée quand la foule envahissait la rame et les étouffait comme des mégots. Ils redescendaient de leur scène, leur galère rétrécissait au pressage, on redevenait tous les mêmes. On se sentait mieux. Un trajet, ça tient à rien. On passait tellement de temps dans ces rames. Avec ton père aux abonnés absents, ton oncle à l’hôpital de Béziers, tes grand-mères brouillées entre elles, mes deux frères zonards, je ne pouvais pas m’empêcher de nous souhaiter une famille, une vraie, et de rêvasser sur les tronches des voyageurs. Ce grand type brun sur le strapontin, avec sa polaire North Face, il avait les bras et la carrure pour faire un papa. Ou l’autre aussi, à
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gauche, près de la sortie : un blondinet à lunettes genre com-mercial chez Carrefour ou même ingénieur, avec un salaire qui nous emmènerait en vacances. Ou même le petit gros assis avec sa cravate desserrée, pas grave s’il ne lui restait pas trop de cheveux sur le caillou. Il m’avait aidée à porter ta pous-sette, il avait l’air gentil et j’en aurais fait mon affaire, il serait divorcé ou je l’y aurais poussé, quitte à prendre ses enfants à lui, ça t’aurait fait de la compagnie. Comme grand-mère, pourquoi pas la vieille Arabe aux yeux cernés avec son fichu sur la tête ? Elle devait savoir faire des boulettes, et elle aurait eu des adresses au soleil. Comme frère je me serais bien pris le jeune avec ses Adidas, il avait l’air d’être un marrant avec son piercing dans le sourcil et sa coiffure saut du lit, on serait partis sur la base de loisirs et il t’aurait appris à nager en un après-midi. Si déjà on trouvait un papa… Aux heures de pointe, la plupart des types conviendraient. S’ils étaient là, c’est qu’ils avaient un boulot, n’étaient pas malades, savaient sacrément survivre. Et les visages, à la rigueur je m’en foutais, il fallait juste des cœurs derrière. Derrière n’importe lequel il pouvait y avoir un cœur. Malheureusement on ne pouvait ni se servir ni feuilleter le pedigree de ces gens. C’est pas un projet familial, le RER. On était tous là par hasard, fermés comme des huîtres, les trop petites pour la lame du couteau. Et même si un brave type était en train de s’imaginer nous aimer, nous adopter, nous tirer de là, on n’en saura rien, on descend gare de Lyon.
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Kevin
À Madame la Conseillère du Pôle (anciennement Pôle Emploi)
Madame la Conseillère,
Je me permets de m’adresser à vous pour vous féliciter : ce stage approfondi dans le RER est remarquable. C’est une réelle montée en gamme de vos services. Je profiterai du sommeil des autres pour venir régulièrement sous cette caméra de surveillance faire mon actualisation, que vous pourrez lire sur mes lèvres à partir de l’enregistrement, car sans doute la caméra n’enregistre-t-elle pas le son. De plus, cela accroît grandement ma salivation. Tout d’abord, mon historique. Depuis que j’ai commencé ma carrière au Pôle (il s’appelait encore Pôle Emploi), j’ai connu bien des petits métiers. Je venais d’achever mes études, j’étais enfin prêt à être demandeur. Sauf votre respect, le conseiller qui a le plus compté pour moi s’appelait Jean-Christophe. C’était encore l’époque des face-à-face. Ses cheveux se balan-çaient dans un fort courant électromagnétique, ses tee-shirts étaient couleur bière renversée, et il suçotait des pastilles à l’anis. Il avait toujours un écouteur dans une oreille : de lourdes
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basses et des petits cris suraigus s’en dégageaient, ce qui me rendait très optimiste. Excepté les planchers, l’annexe du Pôle où nous nous retrouvions semblait être entièrement en verre. La salle d’attente formait une rotonde : les sièges étaient disposés autour d’un grand aquarium cylindrique rempli de poissons variés dont les mouvements réguliers invitaient à patienter. Pendant que les poissons nous scrutaient, nous regardions nous-mêmes à l’extérieur du cercle et nous voyions longtemps à l’avance les conseillers hésiter, se lever et venir chercher leurs publics, d’un pas sinueux. Alors que j’arrivais pour la première fois dans son bureau, Jean-Christophe loucha vers le couloir, à travers sa porte vitrée et constellée de perforations pour le passage de l’air frais, conçue pour que personne ne s’attarde (de même qu’aucune chaise ne s’offrait à nous, tout juste six appuie-fesses comme sur un quai de gare). « Vous savez que vous devriez être quatre avec moi sur ce créneau ? Le premier finit sa cigarette dehors, de toute façon je n’ai rien pour lui, le deuxième est malade et le dernier est trop timide, il attend un rendez-vous individuel, je trouve ça très drôle, mais il ne comprend pas. Bon, dit-il en s’asseyant derrière sa table, vous les voyez, là, dans leur salle, les chefs devant le tableau ? Ils sont en train de vous rayer des listes. Ils y passent leurs réunions. Et ça charcute, et ça charcute ! » Je commençai à trembler de froid, il me mit son veston sur les épaules, me frictionna, parla de me faire un thé. « Vous n’avez pas encore reçu d’avis ? Vous verrez, vous y passerez ! Voussavezque j’en ai neuf cents comme vous ? Je nepeux pasm’occuper de tout le monde, je nepeux pasvous faire un thé devant tout le monde, vous comprenez ? Pourtant c’est la bouilloirepour tout mon portefeuille, dit-il en en désignant une en inox rouillé, moi, je déteste le thé. » Il sortit taper dans la machine à café et revint avec un minuscule
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gobelet qu’il tenait entre deux doigts. « C’est brûlant ! Et le jeudi, on est sur la plate-forme téléphonique, ilsosentme mettre sur la plate-forme ! À mon âge ! Et vous avez vu nos locaux ? Si vous n’avez pas été rayé, c’est qu’ils ont peur de moi, parce que s’ils vous rayent, c’est tout un symbole, c’est la révolution ! Je vois que vous avez fait des études d’espagnol, vous pouvez comprendre ça. Alors vous savez quoi ? On va les faire mariner, on va vous trouver un contrat qui remettra les compteurs à zéro. » Dans l’intervalle, il grimaça et se versa son café entre les lèvres, vida le gobelet et rata son tir vers la poubelle. « Donc vous êtes prêt, Kevin ? Pas d’états d’âme, résistance, faire front ? » Dans ces conditions, j’étais prêt à tout. Chaque fois, il sortait une feuille rose avec des airs de bouilleur de cru et me lisait le descriptif sommaire. Emploi par intérim, situé à tel endroit des Hauts-de-Seine, de telle à telle date. Puis il lisait l’intitulé de la fonction, je n’y comprenais rien, mais j’étais ravi. Cette première fois, ce futécarteurchez BMD. Fataliste, Jean-Christophe adorait lever les bras en l’air, brancher son smartphone sur sa petite chaîne et ne rien m’expliquer.
Ma chère Antje,
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Vincent
Un bruit m’a tiré de mon cauchemar, je me suis réveillé en sursaut dans notre cloaque, le nez dans l’aisselle du membre d’un autre groupe de vie, avec comme toujours des fourmille-ments dans la nuque, le bas du dos douloureux et les épaules engourdies par la pression. Ce n’est pas mon tour de lever le bras droit, il faut que j’attende le réveil du Sosie, mon voisin. La tristesse m’envahit, mêlée d’une joie maligne : tous les autres dorment (je le suppose, car la plupart ont leur visage couvert de cheveux). Je suis rarement témoin de ce sommeil. Je me sens infiniment libre de faire des grimaces, sans que personne me voie. C’est aussi fort que, jadis, une promenade dans une forêt de sapins qui ne vous jugent pas. Même dans le sommeil, je n’arrive pas à m’enfuir de cette rame. À qui parler de ce cauchemar d’ossuaire ? Un rêve s’éva-nouit rapidement de la mémoire. Et ce sont les détails qui comptent. Évidemment, il nous est impossible de noter quoi que ce soit, faute d’encre, de papier, d’espace, de mains dis-ponibles. C’est pourquoi je ne t’adresse que des pensées. Au début, certains ont tenté d’écrire sur quelques carnets, mais les mouvements nécessaires à l’écriture gênaient trop et créaient
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du désordre dans notre masse. Nous sommes bien vite revenus à l’art de la mémoire. Je n’ai aucune intention de réveiller tout le monde afin de raconter ce cauchemar. Les rares fois où quelqu’un a osé, rien n’en est sorti : les autres, eux-mêmes tirés de leurs songes, ne sont plus disposés à écouter, aussi étonnant que soit ton récit. Ils contestent tes mots, ils se moquent de ton histoire. Ils se coalisent et deviennent sarcastiques. Cela tourne à la foire d’empoigne, et Kevin, le Fond de fichier, doit décréter une remise à zéro. Nous recommençons le matin (dans notre situation, nous devons tout vouloir, tous ensemble, en même temps). C’est un laborieux protocole. Chacun fait mine de se rendormir, se voile la face de ses cheveux, et au bout d’un temps imprévisible, le Fond de fichier annonce le vrai début de la nouvelle veillée. Alors voilà. J’étais mort depuis des siècles quand on me déterre. On me nettoie grossièrement le bassin, les tibias, les vertèbres, les rotules et le sommet du crâne. De mes os je n’avais plus l’usage, alors qu’importe si c’est dans le désordre qu’ils sont transportés à la fourche et entassés avec d’autres dans une grande voiture tirée par des chevaux, recouverte d’un long drap noir. D’un pas lent, des prêtres de la RATP en costume vert et bleu nous escortent à travers Paris, au beau milieu des grands boulevards, enjambant les boulettes de crottin qui s’entassent sur les rails du tramway, encore fumantes sous le clair de lune. Se joignent à eux d’autres religieux, porteurs de la lanterne des morts, tandis qu’une petite foule nous suit à la lumière des torches. Nous arrivons enfin devant le puits d’extraction de pierres. On y précipite mes os et tous les autres, une chute d’un immeuble d’au moins cinq étages, pour atterrir pêle-mêle dans une vieille rame de RER en acier gris. Je me prends des tombe-
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reaux d’ossements sur le crâne, mais sans fêlure sensible. La rame remplie à mi-hauteur, son toit se referme et le convoi s’ébranle : sans s’arrêter, il passe dans les gares de Grottes-sur-Marne, de la Plage-Corse, à travers de hautes carrières de gypse et de ce calcaire qui, là-haut, fait la fierté des habitants des beaux quartiers. Nos os s’entrechoquent en rythme, nous sommes attendus pour la consécration des catacombes. Après deux ou trois changements de voie (Ossuaire A, puis B, puis C, puis à nouveau A), la rame arrive enfin dans l’immense crypte du Sacellum. Derrière l’autel, les archevêques, les évêques, les prêtres et les chanoines de la RATP se tiennent aux côtés des frères contrôleurs de la SNCF, en habits de bure. Au-dessus de l’autel, l’inscription bien connue : « Endormis par la mort, ici sont nos ancêtres ». Un archevêque RATP, tout en vert émeraude et lapis-lazuli, s’avance vers un lutrin et, s’aidant d’un coupon trois zones, commence à lire un passage de l’Ancien Testament, tandis qu’un servant de messe peu sûr de lui finit d’enflammer la résine dans un lourd encensoir. C’est alors que survient le drame. Au même instant, un moine de la SNCF éternue sans avoir le temps de saisir son mou-choir de batiste, sa bouche béante s’offrant à tout le possible, l’archevêque bute sur un mot hébreu alors que l’encensoir est balancé sans discernement par le thuriféraire, dans le sens est-ouest au lieu de nord-sud, répandant une odeur méphi-tique et une fumée rouge sang. L’effet ne se fait pas attendre : au lieu d’être bénits, consacrés pour les siècles des siècles et de reposer en paix,nous ressuscitons violemment. Bien que la résurrection des chairs soit conforme aux promesses de Notre Seigneur, le clergé des transporteurs est saisi de frayeur devant le spectacle de notre masse qui, tel un pain gonflé de levain, agite la rame en tous sens.
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Malgré la confusion et la pression qui montent, à travers l’épanouissement des chairs je distingue la panique qui s’empare des dignitaires courant dans tous les coins, balançant dans la lumière des lampes sépulcrales les lourdes étoffes de leurs tenues d’apparat. La cérémonie s’interrompt faute d’officiants, et la crypte du Sacellum est démontée précipitamment par une armée de techniciens à catogans, tout de noir vêtus. Elle laisse place à la station Val-de-Fontenay, mal éclairée et par-tiellement inondée. De notre côté, la poussée des chairs est un miracle contrarié. Je ne sens encore rien, si ce n’est des fourmillements dans les tibias. Manifestement, la repousse s’effectue de bas en haut, nos crânes sont encore secs et nus. Le pari divin est tenu : non seulement nous revenons à nos incarnations, mais ce sont biennos os personnelsqui s’aimantent et se rassemblent. Mon crâne grouille à présent de vaisseaux, de matière grasse, d’épi-derme, de poils et de cheveux, je retrouve mon bon vieux nez, la souplesse de ma bouche, le bonheur de battre des paupières. Passé ces satisfactions, nous souffrons de la promiscuité, d’autant que nos habits et nos bagages repoussent également. Le clergé des transporteurs a pris une mauvaise décision : le Seigneur n’aurait jamais choisi une heure de pointe pour tenir sa promesse. Je contemple avec inquiétude les résurrections encore inachevées de mes voisins, un bras me repousse dans la figure, des jambes germent dans mon dos, et je sens que sous moi d’autres corps gonflent comme des matelas pneu-matiques. Je dois être sur la deuxième ou troisième couche de l’ossuaire, ça commence à barder. Dès que les bouches et les dents sont en place, on entend des vulgarités, car nous avons de nouveaux besoins : respirer, être debout avec les pieds au sol. À peine ont-elles bourgeonné que des dizaines de mains s’emmêlent, attrapent des bras, tirent des pans de
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