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GREGOIRE Une gelée blanche tombait des nuées recouvrant par plaques les bois et les prairies. Aussi loin que s’étendait la plaine, le grésil luisait sous la lune. L’angélus du soir venait de sonner au clocher de l’église proche en propageant le son du bourdon qui se diluait lentement dans la campagne. Dans l’étable le métayer et Julie sa femme distribuaient le fourrage en remplissant les mangeoires. Les vaches mangeaient en attendant passivement la traite. Quelques coups de queues fouettaient les flancs : les jeunes veaux étaient sous leur mère donnant des coups de tête sur le pis gonflé. Les mères surprises par l’ardeur de leur petit frappaient de violents coups de sabot sur le sol. Après la distribution du fourrage, les métayers s’attelaient à nettoyer les litières. Tous les soirs, j’allais là-bas, à la nuit tombée, lorsque les vaches se laissaient traire dans la tiède étable. J’allais là-bas muni d’une gourde vide. Me faufilant à travers les ombres de la nuit que tourmente le vent d’hiver, en longeant la longue haie de peupliers décharnés, j’allais chercher le lait. En ces temps sombres de la morte saison, mes journées ne trouvaient leur issue que dans cette promenade nocturne. Fini le labeur jusqu’au lendemain. J’allais là-bas du pas libre et tranquille de celui qui achemine ses rêves, consentant quelques pensées frissonnantes vers les fantomatiques statures des arbres que les frimas de l’hiver torturent.

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Publié le 08 janvier 2013
Nombre de lectures 142
Langue Français

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GREGOIRE




Une gelée blanche tombait des nuées recouvrant par plaques les bois et les prairies. Aussi
loin que s’étendait la plaine, le grésil luisait sous la lune.
L’angélus du soir venait de sonner au clocher de l’église proche en propageant le son du
bourdon qui se diluait lentement dans la campagne.
Dans l’étable le métayer et Julie sa femme distribuaient le fourrage en remplissant les
mangeoires. Les vaches mangeaient en attendant passivement la traite. Quelques coups de
queues fouettaient les flancs : les jeunes veaux étaient sous leur mère donnant des coups de
tête sur le pis gonflé. Les mères surprises par l’ardeur de leur petit frappaient de violents
coups de sabot sur le sol. Après la distribution du fourrage, les métayers s’attelaient à
nettoyer les litières.
Tous les soirs, j’allais là-bas, à la nuit tombée, lorsque les vaches se laissaient traire dans la
tiède étable. J’allais là-bas muni d’une gourde vide. Me faufilant à travers les ombres de la
nuit que tourmente le vent d’hiver, en longeant la longue haie de peupliers décharnés, j’allais
chercher le lait.
En ces temps sombres de la morte saison, mes journées ne trouvaient leur issue que dans cette
promenade nocturne. Fini le labeur jusqu’au lendemain. J’allais là-bas du pas libre et tranquille de celui qui achemine ses rêves, consentant quelques pensées frissonnantes vers les
fantomatiques statures des arbres que les frimas de l’hiver torturent.
*****
Le vieil homme semblait m’apprécier, mais il n’était pas très curieux : pour lui j’étais un
étranger. Il savait que je travaillais à la restauration des toitures du château. Il m’avait
simplement demandé si çà allait durer longtemps. Je ne le savais pas avec précision, mais
présumais que nous serions au château jusqu’au printemps. Lorsqu’on entreprend ce genre de
chantier, nous sommes toujours soumis à des aléas techniques à résoudre au cas par cas, les
approvisionnements retardés par les fournisseurs, mais en hiver ce sont surtout les
intempéries qui ralentissent l’ouvrage. C’est ce que je tentais d’expliquer au vieil homme qui
acquiesça simplement de la tête.
*****
En poussant la lourde porte de chêne cloutée et ferronnée artistiquement, j’entrais dans la
propriété des métayers. Le portail en bois massif patiné par le temps gémissait sur ses gongs
en annonçant ma venue. Je traversais la cour remplie de charretons divers où trois chiens
dociles m’accueillirent, tandis qu’un chat lointain m’observait avec insistance. Il régnait au
fond de la cour un bric à brac insensé d’outils dont je peinais à imaginer l’utilité.
Arrivé sous le porche, après avoir actionné la cloche, j’entendis une voix forte m’inviter à
entrer. La porte était juste rabattue, je n’avais qu’à la pousser. Je sentis là, immédiatement
une chaleur douce émanant de l’âtre. Un filet de fumée bleutée s’effilochait dans la pièce par
l’effet du courant d’air que je venais de provoquer. Des volutes se dispersaient autour de moi
et envahissaient l’espace assombri par la déclinaison du jour et de sa lumière blafarde. Je
refermais vite la porte afin de ne pas laisser le froid entrer.
Le toit de cette maison abritait simultanément quatre générations.
Il y avait Hippolyte qui était centenaire et dont je ne comprenais pas trop le lien de parenté
avec les autres membres de la tribu, le grand père Grégoire, le métayer, sa femme Julie et
leurs enfants. Il était agréable de penser à cette communauté patriarcale que le temps et le
progrès n’avaient pas altérée. L’organisation de la vie rurale était là sous mes yeux,
inchangée depuis des siècles avec ses rîtes et ses coutumes ancestrales. La relève était très
respectueuse à l’égard de la sagesse ancienne. De part la transmission des acquis, ce monde là
donnait un sentiment d’équilibre et d’apaisement, de confiance aussi.
Malgré son grand âge, Grégoire était très estimé et écouté : c’était l’âme de cette demeure. Il
ne parlait pas beaucoup mais lorsqu’il parlait, son discours était juste et rationnel. Il était la
météo de la maison. C’était lui le calendrier des récoltes et des semences. Il ordonnait la vie et
distribuait le travail tout naturellement.
***** Il faisait tiède et une bonne odeur m’emplissait les narines et m’embaumait le cœur. Cà sentait
la convivialité des âmes et le repos des corps. Cà sentait la sueur de la terre et l’éternel
bivouac. Cà sentait la soupe qui frémissait doucement dans le gros chaudron en fonte
suspendu à une chaine dans la cheminée.
Dans l’âtre éclairé seulement par un gros monticule de braises rougeoyantes, Grégoire,
comme tous les soirs, se trouvait assis sur un banc en bois qui n’était autre qu’un vieux coffre
à sel. Installé au fond du « cantou ». Les mains nouées autour du pommeau de sa canne en
bois de buis, le menton appuyé sur ses doigts osseux et le regard plongé dans la braise rouge
et chuchotante, il marmonnait des phrases imperceptibles. Il chassait dans sa mémoire, parmi
les souvenirs de sa vie. En face de lui, l’enfant l’écoutait, les yeux grands-ouverts, à peine
distrait par une brindille de bois incandescente qu’il s’amusait à faire fumer entre lui et son
grand-père. Au centre de cette scène se trouvait le chaudron dans lequel mijotait doucement la
soupe.
L’homme usé à force d’avoir poussé la roue du monde, avait l’âge de ses artères, mais il
prétendait en avoir bien plus. Il prétendait beaucoup de choses le vieil homme. Il attendait là,
à la moisson des années, comme une eau d’automne, que les images de sa vie s’estompent une
à une. Il avait le temps, disait-il, il n’était pas pressé. Il se plaisait à dire : -« J’attends
quelqu’un »
*****
Lorsque je m’approchais pour le saluer, il m’invita à m’asseoir sur « l’archabanc » en face
de lui dans l’immense « cantou » qui était le centre de la vie familiale. L’enfant me prit la
gourde des mains, et investi de sa mission quotidienne, il descendit aux étables retrouver ses
parents, pour remplir le récipient d’un bon lait chaud. Pourquoi ce soir là et pas un autre, mais
après la disparition du gosse, il n’en fallut pas moins à Grégoire pour se montrer plus disert
qu’à l’accoutumée. Alors plongeant dans l’hiver d’une mémoire encore vive et frémissante,
d’un ton de conteur il me parla d’autrefois.
« Dans les temps jadis…. » Reprenait- il en couplet.
Je fixais son visage expressif. Lui agitait ses mains noueuses qui accompagnaient sa voix. De
ses longs bras maigres engloutissant des tonnes d’évènements, il mesurait des distances
imaginaires. Son esprit s’en allait au dessus des étangs, libre, vagabondant sur ses jeunes
années, sillonnant les prairies de sa vie. Au fond de la vaste pièce, une cuisinière en fonte
ronronnait, un faitout posé dessus. C’est ainsi que l’eau chaude se faisait dans la maison. Un
chat dormait lové sur la grande table massive en chêne. Dans leur grande cage jaune, deux
chardonnerets dormaient déjà, la tête enfouie sous l’aile.
Grégoire semblait en bonne compagnie, entouré de jambons, de saucisses et de saucissons
suspendus très haut dans un coin de l’âtre. Une niche au fond de la cheminée accueillait une
lampe à huile qui fumait un peu noir. Je ne saurais oublier de mentionner une desserte au
dessus de l’ouverture du foyer, sur laquelle étaient posés une fiole d’eau bénite, une statue de la vierge et un crucifix avec un vieux rameau d’olivier. Il y avait une photo sépia un peu
racornie représentant une très belle jeune fille.
Le « bouffadou » et un balais en genêts se trouvaient toujours à la portée du vieil homme. Il
fallait bien tout cela pour que la vie en ce lieu soit honorée.
*****
Béret en tête, Grégoire partait de pensée en pensée, dans ses souvenirs. Je l’écoutais et
devenait le captif de cet étrange conteur. Sa pensée était claire et le verbe limpide. Grégoire
était un charmeur. Il semblait un Don Quichotte à force de poids dans les gestes. Il
ensemençait l’air autour de lui et me priait de l’écouter.
Il me raconta une anecdote qui lui tenait particulièrement à cœur : il s’agissait de la
mobilisation des hommes des anciens empires coloniaux au début de la grande guerre : car me
dit-il, il naquît de l’autre coté de la Méditerranée

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