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Extrait de "Yellow birds" - Kevin Powers

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Description

Prix littéraire "Le monde" du meilleur premier roman étranger

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Publié par
Publié le 20 mai 2014
Nombre de lectures 76
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Extrait

KEVIN POWERS
Yellow birds
ROMAN TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR EMMANUELLE ET PHILIPPE ARONSON
STOCK
1 SEPTEMBRE2004
Al Tafar, province de Ninawa, Irak
La guerre essaya de nous tuer durant le prin-temps. L’herbe verdissait les plaines de Ninawa, le temps s’adoucissait, et nous patrouillions à travers les collines qui s’étendaient autour des villes. Nous parcourions les herbes hautes avec une confiance fabriquée de toutes pièces, nous frayant, tels des pionniers, un chemin dans la végétation balayée par le vent. Pendant notre sommeil, la guerre frottait ses milliers de côtes par terre en prière. Lorsque nous poursuivions notre route malgré l’épuisement, elle gardait ses yeux blancs ouverts dans l’obscurité. Nous mangions, et la guerre jeûnait, se nourrissant de ses propres privations. Elle faisait l’amour, don-nait naissance, et se propageait par le feu. Puis, durant l’été, elle essaya encore de nous tuer tandis que la chaleur blanchissait les plaines et que le soleil burinait notre peau. Elle faisait fuir ses citoyens qui se réfugiaient dans les recoins sombres 11
des immeubles couleur de craie, et jetait une ombre blême sur tout, tel un voile sur nos yeux. Jour après jour, elle tentait de nous supprimer, en vain. Non pas que notre sécurité fût prévue. Nous n’étions pas destinés à survivre. En vérité, nous n’avions pas de destin. La guerre prendrait ce qu’elle pourrait. Elle était patiente. Elle n’avait que faire des objectifs, des frontières. Elle se fichait de savoir si vous étiez aimé ou non. La guerre s’introduisit dans mes rêves cet été-là, et me révéla son seul et unique but: continuer, tout simplement continuer. Et je savais qu’elle irait jusqu’au bout. Quand septembre arriva, la guerre avait décimé des milliers de personnes. Les corps jonchaient ici et là les avenues criblées d’impacts, étaient dissi-mulés dans les ruelles, et entassés dans les creux des collines aux abords des villes, les visages bour-souflés et verts, allergiques à présent à la vie. La guerre avait fait de son mieux pour tous nous éli-miner : hommes, femmes, enfants. Mais elle n’avait réussi à tuer qu’un peu moins d’un millier de sol-dats comme moi et Murph. Au début de ce qui était censé être l’automne, ces chiffres signifiaient encore quelque chose pour nous. Murph et moi étions d’accord. Nous refusions d’être le millième mort. Si nous mourions plus tard, eh bien soit. Mais que ce chiffre fatidique s’inscrive dans la vie de quel-qu’un d’autre. Nous ne remarquâmes presque aucun change-ment en septembre. Mais je sais à présent que tout ce qui allait compter dans ma vie s’amorça alors. 12
Peut-être la lumière descendait-elle un peu plus doucement sur Al Tafar, car elle se perdait au-delà des silhouettes fines des toits et dans la pénombre des renfoncements sur les boulevards. Elle inondait les briques de terre et les toitures en tôle ondulée ou en béton des bâtiments blancs et ocres. Le ciel était vaste et grêlé de nuages. Un vent frais nous parvenait des lointaines collines à travers lesquelles nous avions patrouillé toute l’année. Il soufflait sur les minarets qui s’élevaient au-dessus de la citadelle, s’engouffrait dans les ruelles en agitant les auvents verts, et poursuivait son chemin jusqu’aux champs en friche qui encerclaient la ville, pour finir par se briser contre les demeures hérissées de fusils dans lesquelles nous étions disséminés. Les membres de notre unité se déplaçaient sur le toit terrasse où nous étions en position – traînées grises dans les lueurs qui précédaient l’aube. C’était la fin de l’été, un dimanche me semble-t-il. Nous attendions. Nous rampâmes durant quatre jours sur le gra-vier qui recouvrait cette toiture, glissâmes sur un tapis de douilles en laiton, vestiges des combats des jours précédents. Nous nous recroquevillions dans des positions absurdes, et nous blottissions au pied des murs blanchis à la chaux. Les amphétamines et la peur nous tenaient éveillés. Je levai la tête juste au-dessus du muret qui bor-dait le toit, pour essayer d’observer les quelques hectares de ce bas monde dont nous avions la res-ponsabilité. Les bâtiments massifs au-delà du champ qui s’étendait à nos pieds ondulaient dans la lentille 13
verdâtre de mon viseur. Suite aux derniers combats, des corps étaient éparpillés entre notre position et le reste de la ville. Ils gisaient là dans la poussière, brisés, déchiquetés, difformes, leurs tuniques blan-ches noircies de sang. Certains fumaient encore au pied des genévriers et dans les touffes d’herbe éparses, et une odeur entêtante de carbone et d’huile de culasse flottait tandis que les cadavres brûlaient dans l’air frais du matin. Je me retournai pour m’abriter derrière le muret et m’allumer une ciga-rette, dissimulant le bout incandescent avec la paume de ma main. Je tirai de longues bouffées et soufflai la fumée par terre, où elle se dispersa avant de remonter et disparaître. La cendre resta suspendue au bout de mon mégot. Un long moment sembla s’écouler avant qu’elle ne tombe sur le sol. Le reste de l’unité commença à bouger en se bousculant dans la lueur vacillante de l’aube. Ster-ling, perché avec son fusil sur le muret, ne cessait de s’assoupir et de se réveiller tandis que nous atten-dions. De temps à autre, sa tête faisait un mouve-ment brusque et il pivotait pour voir si quelqu’un l’avait surpris. Il me fit un grand sourire loufoque dans l’ombre qui se dissipait, brandit son index et se barbouilla les yeux de Tabasco pour rester éveillé. Il se retourna vers notre secteur, et je vis ses muscles se raidir sous son uniforme. À ma droite, la respiration régulière de Murph était un réconfort auquel je m’étais habitué. Il la ponctuait de crachats bien sentis qui atterrissaient régulièrement dans une flaque de liquide âcre et 14
noirâtre grossissant sans cesse entre nous. Il sourit en levant la tête vers moi. «Tu veux une chique, Bart ? »J’opinai du chef. Il me tendit une boîte de tabac Kodiak qu’on lui avait envoyée, et tout en écrasant ma cigarette j’en coinçai quelques pincées derrière ma lèvre inférieure. Le tabac humide et piquant me fit venir les larmes aux yeux. Je crachai dans la flaque. J’étais réveillé. Dans la lueur grise du petit matin, la ville se dessinait. De l’autre côté du champ où gisaient les corps, des drapeaux blancs flottaient devant quelques fenêtres tels d’étranges napperons masquant les cavités obscures bordées de verre brisé. Les immeubles blanchis à la chaux étin-celaient encore plus sous le soleil. Une légère brume s’élevait du Tigre et se dissipait, révélant ce qui res-tait de vie, et les chiffons blancs de la trêve trem-blaient au-dessus des auvents verts dans la douce brise qui venait des collines du nord. Sterling tapota le cadran de sa montre. Nous savions que les muezzins feraient bientôt résonner leurs mystérieuses mélodies mineures de minaret en minaret, appelant les fidèles à la prière. C’était un signe et nous savions ce que cela voulait dire: des heures s’étaient écoulées, et nous nous rapprochions de notre but – un but aussi vague et insaisissable que les aubes et les crépuscules impossibles à distin-guer qui le rendaient réel. « Attention, les gars ! » chuchota avec virulence le lieutenant. Murph se redressa sur son séant et, tranquille-ment, déposa une petite goutte de lubrifiant dans 15
le mécanisme de son fusil. Il le chargea et appuya le canon contre le muret. Son regard se perdit dans les recoins gris des rues et des ruelles qui débou-chaient devant nous, de l’autre côté du champ. Des veinules parcouraient le blanc de ses yeux bleus telles des toiles d’araignée rouge. Ses orbites s’étaient creusées au cours des derniers mois. Par-fois, lorsque je regardais son visage, je ne voyais que deux petites ombres, deux trous vides. Je laissai le boulon pousser une cartouche dans la chambre de mon fusil et hochai la tête dans sa direction. « On remet ça», dis-je. Il me fit un sourire en coin. « Encore les mêmes conneries », répondit-il. Nous étions arrivés dans le bâtiment aux pre-mières heures de la bataille, alors que le croissant de lune s’élevait dans le ciel. Il n’y avait aucune lumière allumée. Nous défonçâmes un portail en fer bringuebalant, autrefois peint en rouge et à présent rouillé. Il était devenu difficile de distinguer la pein-ture de la rouille. Une fois la rampe d’accès de notre véhicule baissée, nous sortîmes et nous précipitâmes vers les entrées. Quelques soldats de la première brigade coururent vers l’arrière, et le reste de l’unité se rassembla devant. Nous enfonçâmes les deux portes simultanément et pénétrâmes à l’intérieur en courant. L’édifice était vide. Tandis que nous par-courions chaque pièce, les lampes fixées sur nos fusils dessinaient dans l’obscurité d’étroits rayons de lumière dont l’intensité n’était pas suffisante pour distinguer quoi que ce fût. Nous n’éclairions 16
que la poussière que nous soulevions. Dans cer-taines pièces, des chaises étaient renversées, et des tapis colorés pendaient aux fenêtres sans carreaux. Il n’y avait personne. Parfois, nous pensions distin-guer une présence, et hurlions dans le vide l’ordre de se coucher par terre. Nous traversâmes ainsi toutes les pièces jusqu’au toit. Une fois là-haut, nous observâmes le champ plat et poussiéreux, et, au-delà, la masse noire de la ville. Le premier jour, à l’aube, notre interprète, Malik, nous rejoignit et s’assit près de moi. J’étais appuyé contre le muret. Le ciel, d’un blanc opaque tel un ciel de neige, donnait l’impression que le jour s’était levé, mais ce n’était pas le cas. Nous entendions les combats qui faisaient rage dans la ville, mais autour de nous tout était calme. Seuls les bruits lointains des roquettes, des mitrailleuses et des hélicoptères qui plongeaient presque à la verticale nous rappe-laient que nous étions en guerre. « C’est mon ancien quartier », me dit Malik. Son anglais était exceptionnel. Sa voix avait des sonorités gutturales, mais ce n’était pas désagréable. Je lui avais souvent demandé de m’aider à pro-noncer correctement les rudiments d’arabe que je connaissais.Choukran. Afouan. Koumboula. Merci. De rien. Bombe. Il m’aidait volontiers, mais finissait toujours par dire : « Mon ami, j’ai besoin de parler anglais. Il faut que je pratique.» Il avait étudié la littérature à la fac avant la guerre. Quand l’univer-sité avait fermé, il était venu nous voir. Son visage était dissimulé sous une capuche, et il portait un 17
pantalon kaki usé avec une chemise décolorée qui semblait être repassée quotidiennement. Il ne se découvrait jamais la tête. Quand Murph et moi lui avions demandé pourquoi, il avait tendu son index et tracé une ligne au niveau de sa gorge. «Ils me tueront s’ils savent que je vous aide. Ils tueront toute ma famille. » Plié en deux, Murph arriva de l’autre côté du toit, où il était allé aider Sterling et le lieutenant à installer la mitrailleuse après notre arrivée. En le regardant se déplacer, j’eus l’impression que l’étendue plate du désert le mettait mal à l’aise. Comme si les contre-forts dans le lointain rendaient plus insupportable encore la végétation desséchée de la plaine. « Hé, Murph, dis-je. C’est ici que Malik a fait les quatre cents coups quand il était petit. » Murph s’accroupit très vite et s’assit près du mur. « Où ça ? » demanda-t-il. Malik se leva et désigna d’un doigt, de l’autre côté du champ, à la limite de notre secteur, un ensemble de bâtiments qui se dressaient de guin-gois. Un peu plus loin, aux abords de la ville, nous apercevions un verger. Ici et là, des feux brûlaient dans des tonneaux en acier et sur des tas d’ordures. Sans nous lever, Murph et moi regardâmes dans la direction que Malik indiquait. « MmeAl-Sharifi plantait ses jacinthes dans ce champ. » Il écarta grand les bras comme s’il s’adressait à une assemblée. 18
Murph tendit la main vers la manche repassée de Malik. « Fais gaffe, mon grand. Tu vas te faire repérer. — C’étaitune vieille veuve un peu timbrée. » Il tenait ses mains sur ses hanches. Son regard fatigué se perdait dans le vague. « Les femmes du quartier étaient tellement jalouses de ses fleurs. » Malik rit. « Ellesl’ont même accusée d’avoir recours à la magie pour qu’elles poussent aussi bien. » Il s’inter-rompit et posa ses mains sur le mur en terre cuite contre lequel nous étions appuyés. «Toutes ses fleurs ont cramé pendant les combats à l’automne dernier. Elle n’a pas essayé de les replanter cette année. » Il se tut brusquement. J’avais du mal à imaginer la vie ici. Pourtant, nous avions patrouillé dans les rues dont parlait Malik, et bu du thé dans les petites cabanes en terre; les mains aux veines délicatement dessinées des hommes et des femmes âgés qui vivaient là avaient tenu les miennes. « Hé, mon pote, lançai-je, tu vas te prendre une balle si tu ne te baisses pas. — Dommageque vous n’ayez pas vu ces jacin-thes », dit-il. C’est alors que cela commença. Comme si le bas-culement d’un moment à un autre suivait sa propre trajectoire, quelque chose d’à la fois ponctuel et éternel, tels les nombres que l’on peut diviser à l’infini. Les balles traçantes fusaient des bâtiments de l’autre côté du champ. Nous les entendîmes déchirer l’air autour de nous, et claquer sur la terre cuite et le béton. Il y avait bien plus de projectiles 19
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