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EN HOMMAGE AU VIEUX PAUL

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Histoire vraie, portrait des anciens,

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Publié le 03 février 2013
Nombre de lectures 78
Langue Français

Extrait

EN HOMMAGE AU VIEUX PAUL

Ceux qui me bombardent de l’expression
consacrée :
« De mon temps…. » avec un sourire malin au coin
de la visière.
Ceux qui me bombardent de leur sésame favori.
« De mon temps…. » avec la moustache épaisse et
d’un beau blanc roussi tombant sur les lèvres.
Ceux là font toujours mon admiration. La malice fait
mouche. Je savoure la ride relevée au coin de l’œil.
J’aime déguster les comparaisons qu’ils opposent au
monde moderne.
Leur gouaille à peine vaniteuse me détend les
zygomatiques, et la brutalité congénitale des
hommes disparait soudain comme une brume au
fond de la vallée.

Lorsque je rencontre ces personnages
croustillants devenus hélas trop rares au fur et à
mesure de l’avancée de mon âge, je mets mes
oreilles en état d’alerte maximale, je me branche en
mode –écoute automatique- et je goûte. Je
consomme toute mon attention à imager leur
verbiage insensé.
Ca commence par
« De mon temps…. » Et ça se termine toujours par des exploits personnels
de héros, ponctués par des « moi je… » et une
brochette de superlatifs pour faire avaler la pilule en
douceur, comme une liqueur sucrée.
Malins les bougres : un tantinet fiers d’eux, et
surtout pas avares d’histoires à dormir debout.
Une chose les rassemble : ce sont tous d’excellents
marchands de foire.

Avec leur béret de travers, vissé sur le front,
ils ont encore de l’allure. Comme une pomme bien
cuite, la peau de leur visage trahit la sueur,
l’abnégation et quoique l’on en dise une certaine
humilité. Les rides fortes et le dentier font partie du
paysage. On ne peut s’en lasser.
La mémoire…la mémoire, l’inconscient collectif, la
réminiscence d’un passé qui a accouché du présent.
Foin des prostates en vrac !
Oui, ils ont de l’allure les survivants de la dernière
glaciation. Attention, avec eux le pittoresque n’est
jamais très loin.
« Les ronchons tournés vers le passé » comme on dit
aujourd’hui, n’existent que dans l’angoisse des
ronchons figés dans le présent.
Aujourd’hui, je ne dois rien à la vie, elle était là bien
avant moi comme une ébauche des vies durant
constamment retravaillées.
Mon nez rouge ne fait rire personne : je suis
là et las, toujours en spectacle, mais plus en
représentation. Je suis passé de mode. Tout va très
vite à présent. Je suis de la génération du jetable. La
jeunesse me pousse et me bouscule.
Voyez-vous, tout passe, tout lasse. J’ai inscrit depuis
bien longtemps dans la liste de mes plaisirs simples
cette forme de rétropédalage. Ecouter les
témoignages de la vie qui passe au ralenti. Ecouter le
cœur des hommes qui bat.

Le vieux Massey Fergusson fumant encore
toute l’huile et le gaz oïl de sa mécanique fatiguée,
comme un vieux cheval attend son cavalier qui est
descendu de la monture.
Lui, le cavalier, frais comme un gardon qu’on vient
de sortir de l’eau, est très occupé à sortir de sa
musette un verre et une bouteille remplie de vin.
L’appel du klaxon de son vieux pétaroue m’a
réveillé de la torpeur. Je descends les marches de
mon habitat de fortune et m’installe à coté de lui sur
le banc en pierre. Le moteur de ses souvenirs est
lancé.
« Ecoutes moi, j’ai des choses à te dire ! T’as le
temps, t’as toute la vie pour te préparer à la mort !
Te presses pas, bois un coup avec moi ! Les autres
peuvent attendre ! »
Assis sur un banc en pierre au bord de la
petite route Caussenarde, j’écoute religieusement le
témoignage et les souvenirs d’un représentant de ce
peuple ancien qui vécut bien avant moi. De
confidences en confidences, j’entends la
supplique d’un spécimen encore fringant de ce genre
humain en voie de disparition.
Un peu manichéens, un soupçon grivois, très
cocardiers, ils sont braves ces gens là. Sans fausse
pudeur, ils forcent le trait loin de se soucier du
« Qu’en dira-t-on »
Ils ne craignent pas l’outrage du propos. Leur âge les
grandit, après que l’arbre ait porté ses fruits.


Le silence est une pratique religieuse.
« De mon temps… » finit-il par lâcher. Cette
interpellation est sacrée et je dois la respecter. C’est
la clé des souvenirs avec certificat d’authenticité.
Il commence alors le grand nettoyage de son grenier.
Il est…comment dire…jovial. Dans ses veines
reverdit le printemps. Le trépas n’a pas encore choisi
les siens. Il s’engage sur la route de sa vie à tombeau
ouvert. Il me prend souvent à partie et m’enseigne
quelques anciennes sagesses.
Je n’ai aucune volonté à le contredire, pas même de
lui couper la parole. Le rythme est lent, posé, la
parole est vertueuse. Le verbe est essentiel. L’adjectif traine et se substitue à un adjectif
nouveau. C’est comme ça qu’il s’exprime.
« De mon temps… » Quel beau voyage il me
propose là. Raconter sa vie n’est pas simple, mais lui
semble avoir un bon entrainement. Je pense au régal
qu’il a du procurer à ses petits enfants. Il est un
cadeau de la divine providence parachuté au centre
de notre époque.

Comment rester sourd à un tel investissement
de la mémoire. Il le sait, et sait manier les
subterfuges à sa guise. Dans ce corps usé, l’homme
est vivant. Il parle sans mentir. Il parle d’hier et
d’aujourd’hui. Demain lui importe peu. Faut dire
que chez ces gens là, une génération n’enterre pas la
génération précédente : elle ne fait que lui survivre.
Elle ne fait que perdurer les rîtes anciens, les
exploits passés pendant que le monde braille dans
tous les sens les bienfaits du progrès et l’évolution
des mœurs. Fadaises pourrait-il dire, mais il
s’abstient.

Alors il se fait passeur, gardien du temple.
Il se fait transcripteur d’une éthique aujourd’hui
révolue. Il marche sur la tête le vieux, mais il n’est
pas fou : attention faut pas se méprendre. Tandis
qu’il me récite ses codes désuets d’une candeur
irréprochable, le vieux Paul m’observe avec un regard rieur. Il y a du respect qui luit au fond de ses
prunelles. Point de sanction, point de jugement,
point de reproche et pourtant j’ai bouleversé le
monde qu’il a contribué à bâtir de ses mains.

A la maison, il y a la vieille mémé. Ils
s’aiment toujours ces deux, ça se sent. Alors, lorsque
la bouteille de vin est terminée, il soigne sa
moustache perlée de rouge, il enfourche sa vieille
machine et nous nous disons :
« A plus tard…sur le bord de la route. »

Paul Rivière est mort dans les années 80 : il devait
avoir 90 ans. J’en garde un souvenir ému.

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