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De la Terre à la Lune

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DE LA TERRE A LA LUNETrajet Direct en 97 Heures 20 MinutesJules Verne1865GravureI. Le Gun-ClubII. Communication du Président BarbicaneIII. Effet de la communication BarbicaneIV. Réponse de l’Observatoire de CambridgeV. Le Roman de la LuneVI. Ce qu’il n’est pas possible d’ignorer et ce qu’il n’est plus permis de croiredans les États-UnisVII. L’Hymne du bouletVIII. L’Histoire du canonIX. La Question des poudresX. Un ennemi sur vingt-cinq millions d’amisXI. Floride et TexasXII. Urbi et orbiXIII. Stone’s-HillXIV. Pioche et truelleXV. La Fête de la fonteXVI. La ColumbiadXVII. Une dépêche télégraphiqueXVIII. Le Passager de l’« Atlanta »XIX. Un meetingXX. Attaque et riposteXXI. Comment un Français arrange une affaireXXII. Le Nouveau Citoyen des États-UnisXXIII. Le Wagon-projectileXXIV. Le Télescope des Montagnes rocheusesXXV. Derniers DétailsXXVI. Feu !XXVII. Temps couvertXXVIII. Un nouvel astreVocabulaire peu connuGargousse : Charge de poudre à canon, dans son enveloppe cylindrique.Lieue : Ancienne mesure de distance (environ 4 km).Ligne : Ancienne mesure de longeur valant 2,1167 mm, douzième partie dupouce.Patache : Diligence peu confortable ou bon marché.Pied : Mesure de longeur américaine valant 0,3048 mètre,Pouce : Mesure de longeur américaine valant 2,54 cm, douzième partie dupied.Toise : Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds (environ 2 mètres).De la Terre à la Lune : Chapitre 1Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un ...

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GravureDE LA TERRE A LA LUNETrajet Direct en 97 Heures 20 MinutesJules Verne1865I. Le Gun-ClubII. Communication du Président BarbicaneIII. Effet de la communication BarbicaneIV. Réponse de l’Observatoire de CambridgeV. Le Roman de la LuneVI. Ce qu’il n’est pas possible d’ignorer et ce qu’il n’est plus permis de croiredans les États-UnisVII. L’Hymne du bouletVIII. L’Histoire du canonIX. La Question des poudresX. Un ennemi sur vingt-cinq millions d’amisXI. Floride et TexasXII. Urbi et orbiXIII. Stone’s-HillXIV. Pioche et truelleXV. La Fête de la fonteXVI. La ColumbiadXVII. Une dépêche télégraphiqueXVIII. Le Passager de l’« Atlanta »XIX. Un meetingXX. Attaque et riposteXXI. Comment un Français arrange une affaireXXII. Le Nouveau Citoyen des États-Unis
XXIII. Le Wagon-projectileXXIV. Le Télescope des Montagnes rocheusesXXV. Derniers DétailsXXVI. Feu !XXVII. Temps couvertXXVIII. Un nouvel astreVocabulaire peu connuGargousse : Charge de poudre à canon, dans son enveloppe cylindrique.Lieue : Ancienne mesure de distance (environ 4 km).Ligne : Ancienne mesure de longeur valant 2,1167 mm, douzième partie dupouce.Patache : Diligence peu confortable ou bon marché.Pied : Mesure de longeur américaine valant 0,3048 mètre,Pouce : Mesure de longeur américaine valant 2,54 cm, douzième partie dupied.Toise : Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds (environ 2 mètres).De la Terre à la Lune : Chapitre 1Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très influent s’établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On saitavec quelle énergie l’instinct militaire se développa chez ce peuple d’armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simplesnégociants enjambèrent leur comptoir pour s’improviser capitaines, colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d’applicationde West-Point[1] ; ils égalèrent bientôt dans « L’art de la guerre » leurs collègues du vieux continent, et comme eux ils remportèrentdes victoires à force de prodiguer les boulets, les millions et les hommes.Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens, ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armesatteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portéesinconnues jusqu’alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de plein fouet, de feux d’écharpe, d’enfilade ou de revers, les Anglais, lesFrançais, les Prussiens, n’ont plus rien à apprendre ; mais leurs canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets depoche auprès des formidables engins de l’artillerie américaine.Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sontmusiciens et les Allemands métaphysiciens, — de naissance. Rien de plus naturel, dès lors, que de les voir apporter dans la sciencede la balistique leur audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins utiles que les machines à coudre,mais aussi étonnants et encore plus admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de Dahlgreen, de Rodman. LesArmstrong, les Pallisser et les Treuille de Beaulieu n’eurent plus qu’à s’incliner devant leurs rivaux d’outre-mer.Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les artilleurs tinrent le haut du pavé ; les journaux de l’Unioncélébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n’était si mince marchand, si naïf « booby »[2], qui ne se cassât jour et nuit la têteà calculer des trajectoires insensées.Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deuxsecrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club estconstitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa un nouveau canon s’associa avec le premier qui le fondit et le premierqui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club[3]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent trente-trois membres effectifs et trentemille cinq cent soixante-quinze membres correspondants.Une condition sine qua non était imposée à toute personne qui voulait entrer dans l’association, la condition d’avoir imaginé ou, toutau moins, perfectionné un canon ; à défaut de canon, une arme à feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers àquinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne jouissaient pas d’une grande considération. Les artilleurs lesprimaient en toute circonstance.« L’estime qu’ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs du Gun-Club, est proportionnelle « aux masses » de leur canon,et « en raison directe du carré des distances » atteintes par leurs projectiles ! »Un peu plus, c’était la loi de Newton sur la gravitation universelle transportée dans l’ordre moral.Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirentdes proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs.Toutes ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments de l’artillerie européenne. Qu’on en juge par les chiffressuivants.Jadis, « au bon temps », un boulet de trente-six, à une distance de trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes. C’était l’enfance de l’art. Depuis lors, les projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à septmilles[4] un boulet pesant une demi-tonne[5] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et trois cents hommes. Il fut mêmequestion au Gun-Club d’en faire une épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter l’expérience, les hommes firentmalheureusement défaut.Quoi qu’il en soit, l’effet de ces canons était très meurtrier, et à chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous lafaux. Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, etcet autre qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetaitsoixante-dix ennemis par terre ? Qu’étaient ces feux surprenants d’Iéna ou d’Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille ? On enavait vu bien d’autres pendant la guerre fédérale ! Au combat de Gettysburg, un projectile conique lancé par un canon rayé atteignitcent soixante-treize confédérés ; et, au passage du Potomac, un boulet Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un mondeévidemment meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaireperpétuel du Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à son coup d’essai, il tua trois cent trente-septpersonnes, — en éclatant, il est vrai ! Qu’ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes ? Rien. Aussi admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par lestatisticien Pitcairn : en divisant le nombre des victimes tombées sous les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva quechacun de ceux-ci avait tué pour son compte une « moyenne » de deux mille trois cent soixante-quinze hommes et une fraction.À considérer un pareil chiffre, il est évident que l’unique préoccupation de cette société savante fut la destruction de l’humanité dansun but philanthropique, et le perfectionnement des armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.C’était une réunion d’Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs fils du monde.Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s’en tinrent pas seulement aux formules et qu’ils payèrent de leurpersonne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade, lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui débutaientdans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les nomsfiguraient au livre d’honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien nemanquait à la collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le Gun-Club, il n’y avait pas tout à fait un bras pour quatrepersonnes, et seulement deux jambes pour six.Mais ces vaillants artilleurs n’y regardaient pas de si près, et ils se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d’une bataille relevaitun nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles dépensés.Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, lesmortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons, la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s’empilèrentdans les parcs, les souvenirs sanglants s’effacèrent, les cotonniers poussèrent magnifiquement sur les champs largementengraissés, les vêtements de deuil achevèrent de s’user avec les douleurs, et le Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrementprofond.Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien encore à des calculs de balistique ; ils rêvaient toujours de bombesgigantesques et d’obus incomparables. Mais, sans la pratique, pourquoi ces vaines théories ? Aussi les salles devenaient désertes,les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient deronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants, maintenant réduits au silence par une paix désastreuse,s’endormaient dans les rêveries de l’artillerie platonique !« C’est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rienà faire ! rien à espérer ! Quelle existence fastidieuse ! Où est le temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeusesdétonations ?— Ce temps-là n’est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à se détirer les bras qui lui manquaient. C’était un plaisir alors ! Oninventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l’essayer devant l’ennemi ; puis on rentrait au camp avec un encouragement deSherman ou une poignée de main de MacClellan ! Mais, aujourd’hui, les généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu deprojectiles, ils expédient d’inoffensives balles de coton ! Ah ! par sainte Barbe ! l’avenir de l’artillerie est perdu en Amérique !— Oui, Bilsby, s’écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles déceptions ! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s’exerce aumaniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s’endormir dans une déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches. »Quoi qu’il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, cen’étaient pas les poches qui lui manquaient. «Et nulle guerre en perspective ! dit alors le fameux J.-T. Maston, en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas unnuage à l’horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science de l’artillerie ! Moi qui vous parle, j’ai terminé ce matin une épure,avec plan, coupe et élévation, d’un mortier destiné à changer les lois de la guerre !— Vraiment ? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au dernier essai de l’honorable J.-T. Maston.— Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d’études menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues ? N’est-ce pastravailler en pure perte ? Les peuples du Nouveau Monde semblent s’être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueuxTribune[6] en arrive à pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l’accroissement scandaleux des populations !— Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours en Europe pour soutenir le principe des nationalités !
— Eh bien ?— Eh bien ! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si l’on acceptait nos services...— Y pensez-vous ? s’écria Bilsby. Faire de la balistique au profit des étrangers !—Cela vaudrait mieux que de n’en pas faire du tout, riposta le colonel. — Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut même pas songer à cet expédient.— Et pourquoi cela ? demanda le colonel.— Parce qu’ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l’avancement qui contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne s’imaginent pas qu’on puisse devenir général en chef avant d’avoir servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu’onne saurait être bon pointeur à moins d’avoir fondu le canon soi-même ! Or, c’est tout simplement...— Absurde ! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son fauteuil à coups de « bowie-knife »[7], et puisque les choses ensont là, il ne nous reste plus qu’à planter du tabac ou à distiller de l’huile de baleine !— Comment ! s’écria J.-T. Maston d’une voix retentissante, ces dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pasau perfectionnement des armes à feu ! Une nouvelle occasion ne se rencontrera pas d’essayer la portée de nos projectiles !L’atmosphère ne s’illuminera plus sous l’éclair de nos canons ! Il ne surgira pas une difficulté internationale qui nous permette dedéclarer la guerre à quelque puissance transatlantique ! Les Français ne couleront pas un seul de nos steamers, et les Anglais nependront pas, au mépris du droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux ! Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous naurons pas ce bonheur ! Non ! pas un de ces incidents ne se produira, et, seproduisît-il, nous n’en profiterions même pas ! La susceptibilité américaine s’en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille !— Oui, nous nous humilions ! répliqua Bilsby.— Et on nous humilie ! riposta Tom Hunter.— Tout cela n’est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une nouvelle véhémence. Il y a dans l’air mille raisons de se battre et l’onne se bat pas ! On économise des bras et des jambes, et cela au profit de gens qui n’en savent que faire ! Et tenez, sans chercher siloin un motif de guerre, l’Amérique du Nord n’a-t-elle pas appartenu autrefois aux Anglais ?— Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa béquille.— Eh bien ! reprit J.-T. Maston, pourquoi l’Angleterre à son tour n’appartiendrait-elle pas aux Américains ?— Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.— Allez proposer cela au président des États-Unis, s’écria J.-T. Maston, et vous verrez comme il vous recevra !— Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu’il avait sauvées de la bataille.— Par ma foi, s’écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n’a que faire de compter sur ma voix !— Ni sur les nôtres, répondirent d’un commun accord ces belliqueux invalides.— En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l’on ne me fournit pas l’occasion d’essayer mon nouveau mortier sur un vraichamp de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours m’enterrer dans les savanes de l’Arkansas !— Nous vous y suivrons », répondirent les interlocuteurs de l’audacieux J.-T. Maston.Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en plus, et le club était menacé d’une dissolution prochaine, quand unévénement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle recevait une circulaire libellée en ces termes :Baltimore, 3 octobre.Le président du Gun-Club a l’honneur de prévenir ses collègues qu’à la séance du 5 courant il leur fera une communication de natureà les intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire cessante, de se rendre à l’invitation qui leur est faite par laprésente.1. ↑ École militaire des États-Unis.Très cordialement leurIMPEY BARBICANE, P. G.-C.
2. ↑ Badaud.3. ↑ Littéralement « Club-Canon ».4. ↑ Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près de trois lieues.5. ↑ Cinq cents kilogrammes.6. ↑ Le plus fougueux journal abolitionniste de l’Union.7. ↑ Couteau à large lame.De la Terre à la Lune : Chapitre 2Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous lesmembres du cercle résidant à Baltimore s’étaient rendus à l’invitation de leur président. Quant aux membres correspondants, lesexpress les débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que fût le « hall » des séances, ce monde de savantsn’avait pu y trouver place ; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des couloirs et jusqu’au milieu des cours extérieures ; là, ilrencontrait le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à gagner les premiers rangs, tous avides de connaîtrel’importante communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant, s’écrasant avec cette liberté d’action particulièreaux masses élevées dans les idées du « self government »[1].Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n’eût pas obtenu, même à prix d’or, de pénétrer dans la grande salle ; celle-ciétait exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants ; nul autre n’y pouvait prendre place, et les notables de lacité, les magistrats du conseil des selectmen[2] avaient dû se mêler à la foule de leurs administrés, pour saisir au vol les nouvelles del’intérieur.Cependant l’immense « hall » offrait aux regards un curieux spectacle. Ce vaste local était merveilleusement approprié à sadestination. De hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d’épais mortiers servaient de base soutenaient les finesarmatures de la voûte, véritables dentelles de fonte frappées à l’emporte-pièce. Des panoplies d’espingoles, de tromblons,d’arquebuses, de carabines, de toutes les armes à feu anciennes ou modernes s’écartelaient sur les murs dans un entrelacementpittoresque. Le gaz sortait pleine flamme d’un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des girandoles de pistoletset des candélabres faits de fusils réunis en faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de canons, les échantillonsde bronze, les mires criblées de coups, les plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de refouloirs etd’écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de projectiles, les guirlandes d’obus, en un mot, tous les outils de l’artilleursurprenaient l’œil par leur étonnante disposition et laissaient à penser que leur véritable destination était plus décorative quemeurtrière.À la place d’honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un morceau de culasse, brisé et tordu sous l’effort de la poudre,précieux débris du canon de J.-T. Maston.À l’extrémité de la salle, le président, assisté de quatre secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un affûtsculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d’un mortier de trente-deux pouces ; il était braqué sous un angle dequatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte que le président pouvait lui imprimer, comme aux « rocking-chairs »[3], un balancement fort agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de tôle supportée par six caronades,on voyait un encrier d’un goût exquis, fait d’un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à détonation qui éclatait, à l’occasion,comme un revolver. Pendant les discussions véhémentes, cette sonnette d’un nouveau genre suffisait à peine à couvrir la voix decette légion d’artilleurs surexcités.Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les circonvallations d’un retranchement, formaient une successionde bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, « il y avait du monde surles remparts ». On connaissait assez le président pour savoir qu’il n’eût pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus hautegravité.Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère, d’un esprit éminemment sérieux et concentré ; exact commeun chronomètre, d’un tempérament à toute épreuve, d’un caractère inébranlable ; peu chevaleresque, aventureux cependant, maisapportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires ; l’homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, leNordiste colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux Stuarts, et l’implacable ennemi des gentlemen du Sud,ces anciens Cavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d’un seul bloc.Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois ; nommé directeur de l’artillerie pendant la guerre, il se montrafertile en inventions ; audacieux dans ses idées, il contribua puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux chosesexpérimentales un incomparable élan.C’était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traitsaccentués semblaient tracés à l’équerre et au tire-ligne, et s’il est vrai que, pour deviner les instincts d’un homme, on doive leregarder de profil, Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de l’énergie, de l’audace et du sang-froid.En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet, absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.
Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire ; ils s’interrogeaient, ils se lançaient dans le champ dessuppositions, ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager l’X de son imperturbable physionomie.Lorsque huit heures sonnèrent à l’horloge fulminante de la grande salle, Barbicane, comme s’il eût été mû par un ressort, se redressasubitement ; il se fit un silence général, et l’orateur, d’un ton un peu emphatique, prit la parole en ces termes :« Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettabledésœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine d’incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net surla route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix, toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bienvenue... — Oui, la guerre ! s’écria l’impétueux J.-T. Maston.— Écoutez ! écoutez ! répliqua-t-on de toutes parts.— Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer monhonorable interrupteur, de longues années s’écouleront encore avant que nos canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc enprendre son parti et chercher dans un autre ordre d’idées un aliment à l’activité qui nous dévore ! »L’assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat. Elle redoubla d’attention.« Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nousne pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe siècle, et si les progrès de la balistique ne nouspermettraient pas de la mener à bonne fin. J’ai donc cherché, travaillé, calculé, et de mes études est résultée cette conviction quenous devons réussir dans une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce projet, longuement élaboré, va faire l’objetde ma communication ; il est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer de faire du bruit dans le monde !— Beaucoup de bruit ? s’écria un artilleur passionné.— Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.— N’interrompez pas ! répétèrent plusieurs voix.— Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de m’accorder toute votre attention. »Un frémissement courut dans l’assemblée. Barbicane, ayant d’un geste rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discoursd’une voix calme :« Il n’est aucun de vous, braves collègues, qui n’ait vu la Lune, ou tout au moins, qui n’en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si jeviens vous entretenir ici de l’astre des nuits. Il nous est peut-être réservé d’être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment cegrand pays de l’Union !— Hurrah pour la Lune ! s’écria le Gun-Club d’une seule voix.— On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane ; sa masse, sa densité, son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements,sa distance, son rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés ; on a dressé des cartes sélénographiques[4] avec uneperfection qui égale, si même elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres ; la photographie a donné de notre satellite desépreuves d’une incomparable beauté[5]. En un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques, l’astronomie, lagéologie, l’optique peuvent en apprendre ; mais jusqu’ici il n’a jamais été établi de communication directe avec elle. »Un violent mouvement d’intérêt et de surprise accueillit ces paroles.Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment certains esprits ardents, embarqués pour des voyagesimaginaires, prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe siècle, un certain David Fabricius se vanta d’avoir vude ses yeux des habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le Voyage fait au monde de la Lune parDominique Gonzalès, aventurier espagnol. À la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette expédition célèbre qui eut tantde succès en France. Plus tard, un autre Français — ces gens-là s’occupent beaucoup de la Lune — , le nommé Fontenelle, écrivit laPluralité des Mondes, un chef-d’œuvre en son temps ; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d’œuvre ! Vers 1835, unopuscule traduit du New York American raconta que Sir John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des étudesastronomiques, avait, au moyen d’un télescope perfectionné par un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts yards[6]. Alors il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient des hippopotames, de vertes montagnesfrangées de dentelles d’or, des moutons aux cornes d’ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec des ailes membraneusescomme celles de la chauve-souris. Cette brochure, œuvre d’un Américain nommé Locke[7], eut un très grand succès. Mais bientôt onreconnut que c’était une mystification scientifique, et les Français furent les premiers à en rire.— Rire d’un Américain ! s’écria J.-T. Maston, mais voilà un casus belli !...— Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d’en rire, avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminerce rapide historique, j’ajouterai qu’un certain Hans Pfaal de Rotterdam, s’élançant dans un ballon rempli d’un gaz tiré de l’azote, ettrente-sept fois plus léger que l’hydrogène, atteignit la Lune après dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentativesprécédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l’œuvre d’un écrivain populaire en Amérique, d’un génie étrange etcontemplatif. J’ai nommé Poe !
— Hurrah pour Edgard Poe ! s’écria l’assemblée, électrisée par les paroles de son président.— J’en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j’appellerai purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir desrelations sérieuses avec l’astre des nuits. Cependant, je dois ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre encommunication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un géomètre allemand proposa d’envoyer une commission desavants dans les steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir d’immenses figures géométriques, dessinées aumoyen de réflecteurs lumineux, entre autres le carré de l’hypoténuse, vulgairement appelé le « Pont aux ânes » par les Français.« Tout être intelligent, disait le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette figure. Les Sélénites[8], s’ils existent,répondront par une figure semblable, et la communication une fois établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra des’entretenir avec les habitants de la Lune. » Ainsi parlait le géomètre allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu’iciaucun lien direct n’a existé entre la Terre et son satellite. Mais il est réservé au génie pratique des Américains de se mettre enrapport avec le monde sidéral. Le moyen d’y parvenir est simple, facile, certain, immanquable, et il va faire l’objet de maproposition. »Un brouhaha, une tempête d’exclamations accueillit ces paroles. Il n’était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné,enlevé par les paroles de l’orateur. Écoutez ! écoutez ! Silence donc ! » s’écria-t-on de toutes parts.«Lorsque l’agitation fut calmée, Barbicane reprit d’une voix plus grave son discours interrompu :« Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraientparvenues, si la guerre eût continué. Vous n’ignorez pas non plus que, d’une façon générale, la force de résistance des canons et lapuissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien ! partant de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d’un appareilsuffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne serait pas possible d’envoyer un boulet dans la Lune. »À ces paroles, un « oh ! » de stupéfaction s’échappa de mille poitrines haletantes ; puis il se fit un moment de silence, semblable à cecalme profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre éclata, mais un tonnerre d’applaudissements, de cris, declameurs, qui fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler ; il ne le pouvait pas. Ce ne fut qu’au bout de dix minutesqu’il parvint à se faire entendre.« Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J’ai pris la question sous toutes ses faces, je l’ai abordée résolument, et de mes calculsindiscutables il résulte que tout projectile doué d’une vitesse initiale de douze mille yards[9] par seconde, et dirigé vers la Lune,arrivera nécessairement jusqu’à elle. J’ai donc l’honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette petiteexpérience ! »1. ↑ Gouvernement personnel.2. ↑ Administrateurs de la ville élus par la population.3. ↑ Chaises à bascule en usage aux États-Unis.4. ↑ De \(\sigma\epsilon\lambda\acute{\eta}\nu\eta\), mot grec qui signifie Lune.5. ↑ Voir les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.6. ↑ Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.7. ↑ Cette brochure fut publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de Rome en 1840.8. ↑ Habitants de la Lune.9. ↑ Environ 11,000 mètres.De la Terre à la Lune : Chapitre 3Il est impossible de peindre l’effet produit par les dernières paroles de l’honorable président. Quels cris ! quelles vociférations ! quellesuccession de grognements, de hurrahs, de « hip ! hip ! hip ! » et de toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langueaméricaine ! C’était un désordre, un brouhaha indescriptible ! Les bouches criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient leplancher des salles. Toutes les armes de ce musée d’artillerie, partant à la fois, n’auraient pas agité plus violemment les ondessonores. Cela ne peut surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs canons.Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes ; peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à sescollègues, car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant s’épuisa en violentes détonations. On ne l’entendit mêmepas. Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains de ses fidèles camarades il passa dans les bras d’une foulenon moins surexcitée.Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot « impossible » n’était pas français ; on s’est évidemmenttrompé de dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant
d’être nées. Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee ne se fût permis d’entrevoir l’apparence d’unedifficulté. Chose dite, chose faite.La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands,Français, Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population du Maryland, criaient dans leur langue maternelle,et les vivats, les hurrahs, les bravos s’entremêlaient dans un inexprimable élan.Précisément, comme si elle eût compris qu’il s’agissait d’elle, la Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de sonintense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant ; les uns la saluaient de lamain, les autres l’appelaient des plus doux noms ; ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing ; de huit heures àminuit, un opticien de Jone’s-Fall-Street fit sa fortune à vendre des lunettes. L’astre des nuits était lorgné comme une lady de hautevolée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces audacieuxconquérants et fît déjà partie du territoire de l’Union. Et pourtant il n’était question que de lui envoyer un projectile, façon assez brutaled’entrer en relation, même avec un satellite, mais fort en usage parmi les nations civilisées.Minuit venait de sonner, et l’enthousiasme ne baissait pas ; il se maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population ; lemagistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les hommes intelligents aussi bien que les gens « verts[1] », se sentaientremués dans leur fibre la plus délicate ; il s’agissait là d’une entreprise nationale ; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignéspar les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins regorgeaient d’une foule ivre de joie, de gin et de whisky ;chacun conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait, depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapédes bar-rooms devant sa chope de sherry-cobbler[2], jusqu’au waterman qui se grisait de « casse-poitrine[3]  » dans les sombrestavernes du Fells-Point.Cependant, vers deux heures, l’émotion se calma. Le président Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un herculen’eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de l’Ohio, deSusquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.Ce serait d’ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Lesgrandes villes de l’Union, New York, Boston, Albany, Washington, Richmond, Crescent-City[4], Charleston, la Mobile, du Texas auMassachusetts, du Michigan aux Florides, toutes prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président, et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication du 5 octobre.Aussi, le soir même, à mesure que les paroles s’échappaient des lèvres de l’orateur, elles couraient sur les fils télégraphiques, àtravers les États de l’Union, avec une vitesse de deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles[5] à la seconde. Onpeut donc dire avec une certitude absolue qu’au même instant les États-Unis d’Amérique, dix fois grands comme la France,poussèrent un seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d’orgueil, battirent de la même pulsation.Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires, bi-mensuels ou mensuels, s’emparèrent de la question ; ilsl’examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques, économiques ou moraux, au point de vue de laprépondérance politique ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde achevé, si elle ne subissait plus aucunetransformation. Ressemblait-elle à la Terre au temps où l’atmosphère n’existait pas encore ? Quel spectacle présentait cette faceinvisible au sphéroïde terrestre ? Bien qu’il ne s’agît encore que d’envoyer un boulet à l’astre des nuits, tous voyaient là le point dedépart d’une série d’expériences ; tous espéraient qu’un jour l’Amérique pénétrerait les derniers secrets de ce disque mystérieux, etquelques-uns même semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement l’équilibre européen.Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation ; les recueils, les brochures, les bulletins, les « magazines » publiéspar les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir les avantages, et « la Société d’Histoire naturelle » de Boston,« la Société américaine des sciences et des arts » d’Albany, « la Société géographique et statistique » de New York, « la Sociétéphilosophique américaine » de Philadelphie, « l’Institution Smithsonienne » de Washington, envoyèrent dans mille lettres leursfélicitations au Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d’argent.Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre d’adhérents ; d’hésitations, de doutes, d’inquiétudes, il ne futmême pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement enFrance, l’idée d’envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur auteur ; tous les « lifepreservers[6] » du mondeeussent été impuissants à le garantir contre l’indignation générale. Il y a des choses dont on ne rit pas dans le Nouveau Monde. ImpeyBarbicane devint donc, à partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque chose comme le Washington de lascience, et un trait, entre plusieurs, montrera jusqu’où allait cette inféodation subite d’un peuple à un homme.Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d’une troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore lareprésentation de Much ado about nothing[7]. Mais la population de la ville, voyant dans ce titre une allusion blessante aux projets duprésident Barbicane, envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux directeur à changer son affiche. Celui-ci, enhomme d’esprit, s’inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse comédie par As you like it[8], et, pendant plusieurssemaines, il fit des recettes phénoménales.1. ↑ Expression tout à fait américaine pour désigner des gens naïfs.2. ↑ Mélange de rhum, de jus d’orange, de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur jaunâtre s’aspire dans deschopes au moyen d’un chalumeau de verre. Les bar-rooms sont des espèces de cafés.
3. ↑ Boisson effrayante du bas peuple. Littéralement, en anglais : thorough knock me down.4. ↑ Surnom de La Nouvelle-Orléans.5. ↑ Cent mille lieues. C’est la vitesse de l’électricité.6. ↑ Arme de poche faite en baleine flexible et d’une boule de métal.7. ↑ Beaucoup de bruit pour rien, une des comédies de Shakespeare.8. ↑ Comme il vous plaira, de Shakespeare.De la Terre à la Lune : Chapitre 4Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations dont il était l’objet. Son premier soin fut de réunir ses collèguesdans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de consulter les astronomes sur la partie astronomique del’entreprise ; leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer lesuccès de cette grande expérience.Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc rédigée et adressée à l’Observatoire de Cambridge, dans leMassachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université des États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique.Là se trouvent réunis des savants du plus haut mérite ; là fonctionne la puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleused’Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance duGun-Club.Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue, arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue ences termes :Le Directeur de l’Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club, à Baltimore.« Cambridge, 7 octobre.« Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l’Observatoire de Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore,notre bureau s’est immédiatement réuni, et il a jugé à propos[1] de répondre comme suit :« Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci :« 1° Est-il possible d’envoyer un projectile dans la Lune ?« 2° Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son satellite ?« 3° Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quelmoment devra-t-on le lancer pour qu’il rencontre la Lune en un point déterminé ?« 4° À quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être atteinte par le projectile ? « 5° Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à lancer le projectile ?« 6° Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où partira le projectile ?« Sur la première question : — Est-il possible d’envoyer un projectile dans la Lune ?« Oui, il est possible d’envoyer un projectile dans la Lune, si l’on parvient à animer ce projectile d’une vitesse initiale de douze milleyards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est suffisante. À mesure que l’on s’éloigne de la Terre, l’action de lapesanteur diminue en raison inverse du carré des distances, c’est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette actionest neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du boulet décroîtra rapidement, et finira par s’annuler complètement aumoment où l’attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre, c’est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. Ence moment, le projectile ne pèsera plus, et, s’il franchit ce point, il tombera sur la Lune par l’effet seul de l’attraction lunaire. Lapossibilité théorique de l’expérience est donc absolument démontrée ; quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissancede l’engin employé.« Sur la deuxième question : — Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son satellite ?« La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien une ellipse dont notre globe occupe l’un des foyers ; de làcette conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre, et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques,tantôt dans son apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus grande et sa plus petite distance est assezconsidérable, dans l’espèce, pour qu’on ne doive pas la négliger. En effet, dans son apogée, la Lune est à deux cent quarante-septmille cinq cent cinquante-deux milles ( — 99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son périgée à deux cent dix-huit mille six centcinquante-sept milles seulement ( — 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (— 11,630 lieues), ou plus du neuvième du parcours. C’est donc la distance périgéenne de la Lune qui doit servir de base aux calculs.« Sur la troisième question : — Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante, et,
par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu’il rencontre la Lune en un point déterminé ?« Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il nemettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination ; mais comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, ilse trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pouratteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante millesecondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes. Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heurestreize minutes et vingt secondes avant l’arrivée de la Lune au point visé. «Sur la quatrième question : — À quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être atteintepar le projectile ?« D’après ce qui vient d’être dit ci-dessus, il faut d’abord choisir l’époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps lemoment où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d’une distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neufcent dix-neuf milles ; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent quatorze mille neuf cent soixante-seize milles ( — 86,410lieues). Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présentedans ces deux conditions qu’à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, parune heureuse circonstance, le 4 décembre de l’année prochaine, la Lune offrira ces deux conditions : à minuit, elle sera dans sonpérigée, c’est-à-dire à sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au zénith.« Sur la cinquième question : — Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à lancer le projectile ?« Les observations précédentes étant admises, le canon devra être braqué sur le zénith[2] du lieu ; de la sorte, le tir seraperpendiculaire au plan de l’horizon, et le projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l’attraction terrestre. Mais, pour que laLune monte au zénith d’un lieu, il faut que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de cet astre, autrement dit, qu’ilsoit compris entre 0° et 28° de latitude nord ou sud[3]. En tout autre endroit, le tir devrait être nécessairement oblique, ce qui nuirait àla réussite de l’expérience.« Sur la sixième question : — Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où partira le projectile ?« Au moment où le projectile sera lancé dans l’espace, la Lune, qui avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinqsecondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes etvingt secondes, espace qui correspond au chemin qu’elle fera pendant la durée du parcours du projectile. Mais comme il fautégalement tenir compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de rotation de la terre, et comme le bouletn’arrivera à la Lune qu’après avoir dévié d’une distance égale à seize rayons terrestres, qui, comptés sur l’orbite de la Lune, fontenviron onze degrés, on doit ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà mentionné, soit soixante-quatredegrés en chiffres ronds. Ainsi donc, au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la verticale du lieu un angle desoixante-quatre degrés.« Telles sont les réponses aux questions posées à l’Observatoire de Cambridge par les membres du Gun-Club.« En résumé :« 1° Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de latitude nord ou sud.« 2° Il devra être braqué sur le zénith du lieu.« 3° Le projectile devra être animé d’une vitesse initiale de douze mille yards par seconde.« 4° Il devra être lancé le 1er décembre de l’année prochaine, à onze heures moins treize minutes et vingt secondes.« 5° Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4 décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.« Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts àopérer au moment déterminé, car, s’ils laissaient passer cette date du 4 décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmesconditions de périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.« Le bureau de l’Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur disposition pour les questions d’astronomie théorique, et iljoint par la présente ses félicitations à celles de l’Amérique tout entière.« Pour le bureau :« J.-M. BELFAST,« Directeur de l’Observatoire de Cambridge.» 1. ↑ Il y a dans le texte le mot expedient, qui est absolument intraduisible en français.2. ↑ Le zénith est le point du ciel situé verticalement au-dessus de la tête d’un observateur.3. ↑ Il n’y a en effet que les régions du globe comprises entre l’équateur et le vingt-huitième parallèle, dans lesquels la culminationde la Lune l’amène au zénith ; au-delà du 28e degré, la Lune s’approche d’autant moins du zénith que l’on s’avance vers les
pôles.De la Terre à la Lune : Chapitre 5Un observateur doué d’une vue infiniment pénétrante, et placé à ce centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu desmyriades d’atomes remplir l’espace à l’époque chaotique de l’univers. Mais peu à peu, avec les siècles, un changement se produisit ;une loi d’attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants jusqu’alors ; ces atomes se combinèrent chimiquementsuivant leurs affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont sont parsemées les profondeurs du ciel.Ces amas furent aussitôt animés d’un mouvement de rotation autour de leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, seprit à tourner sur lui-même en se condensant progressivement ; d’ailleurs, suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure queson volume diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s’accélérait, et ces deux effets persistant, il en résulta uneétoile principale, centre de l’amas nébuleux. En regardant attentivement, l’observateur eût alors vu les autres molécules de l’amas se comporter comme l’étoile centrale, secondenser à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et graviter autour d’elle sous forme d’étoilesinnombrables. La nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille actuellement, était formée.Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont nommée la Voie lactée[1], et qui renferme dix-huit millionsd’étoiles, dont chacune est devenue le centre d’un monde solaire.Si l’observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit millions d’astres l’un des plus modestes et des moins brillants[2],une étoile de quatrième ordre, celle qui s’appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels est due la formation del’univers se seraient successivement accomplis à ses yeux.En effet, ce Soleil, encore à l’état gazeux et composé de molécules mobiles, il l’eût aperçu tournant sur son axe pour achever sontravail de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se fût accéléré avec la diminution de volume, et un momentserait arrivé où la force centrifuge l’aurait emporté sur la force centripète, qui tend à repousser les molécules vers le centre.Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de l’observateur, et les molécules situées dans le plan de l’équateur,s’échappant comme la pierre d’une fronde dont la corde vient à se briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieursanneaux concentriques semblables à celui de Saturne. À leur tour, ces anneaux de matière cosmique, pris d’un mouvement derotation autour de la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités secondaires, c’est-à-dire en planètes.Si l’observateur eût alors concentré toute son attention sur ces planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleilet donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de ces astres d’ordre inférieur qu’on appelle satellites.Ainsi donc, en remontant de l’atome à la molécule, de la molécule à l’amas nébuleux, de l’amas nébuleux à la nébuleuse, de lanébuleuse à l’étoile principale, de l’étoile principale au Soleil, du Soleil à la planète, et de la planète au satellite, on a toute la sériedes transformations subies par les corps célestes depuis les premiers jours du monde.Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science,à la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d’un monde, et si petit qu’il paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependanténorme, car sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de lui gravitent huit planètes, sorties de ses entraillesmêmes aux premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre,Mars Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent régulièrement d’autres corps moins considérables,peut-être les débris errants d’un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le télescope a reconnu quatre-vingt-dix-septjusqu’à ce jour.[3]De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leurtour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre, Neptune trois peut-être, la Terre un ; ce dernier, l’un des moinsimportants du monde solaire, s’appelle la Lune, et c’est lui que le génie audacieux des Américains prétendait conquérir.L’astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d’abord partagé avecle Soleil l’attention des habitants de la Terre ; mais le Soleil est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent sescontemplateurs à baisser les yeux.La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment voir dans sa grâce modeste ; elle est douce à l’œil, peuambitieuse, et cependant, elle se permet parfois d’éclipser son frère, le radieux Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Lesmahométans ont compris la reconnaissance qu’ils devaient à cette fidèle amie de la Terre, et ils ont réglé leur mois sur sarévolution[4].Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste déesse. Les Égyptiens l’appelaient Isis ; les Phéniciens lanommaient Astarté ; les Grecs l’adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses parles visites mystérieuses de Diane au bel Endymion. À en croire la légende mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnesde la Lune avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez
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