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Description

Et toi, que ferais tu si un matin, au milieu de nul part, on arrachait tes rêves et tes espérances de tes entrailles ?

Informations

Publié par
Publié le 26 mars 2016
Nombre de lectures 60
Langue Français

Extrait

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ALICE
Gilles Derai
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La pluie accompagne les pas d’un homme nullement perturbé par l’agitation du ciel sombre. Devant lui, la chapelle de Barichara, une bourgade qui a traversé le temps sans grand bouleversement et, certainement, un des plus beaux villages de Colombie. La nuit est tombée depuis longtemps. Il est bien tard pour se recueillir ou trop tard pour se faire absoudre. Qu’importe; la lourde porte en bois s’ouvre. L’odeur de poutres centenaires et de vieilles pierres humides traverse les sens du visiteur tardif. Le bruit de ses bottes résonne dans toute l’enceinte. Sa main tremble et du sang ruisselle le long de son doigt quand il le trempe dans le bénitier. L’eau bénite se souille en se mêlant au liquide rouge. L’homme est un solide gaillard, plutôt grand, plutôt costaud, plutôt avec la tête des mauvais jours et pourtant, lorsqu’il se signe, agenouillé de toute sa foi, il peine à se relever. Aucun bruit, aucune lamentation ne sort de sa bouche. Seules les taches créées par une blessure au bras laissent le sol témoigner de sa souffrance. Le père Francis, un homme d’église avec les souvenirs de toute une vie paroissiale, analyse très rapidement la situation qui nécessiterait, normalement, de vrais soins médicaux. Mais l’histoire de pêcheurs blessés, préférant la maison de Dieu à l’hôpital, il l’a déjà tant de fois vécue. En toute quiétude, il s’avance vers cet étranger qui le dépasse de plusieurs têtes.
-Mon père, j’ai besoin de me confesser… Et d’un sérieux coup de main.
-Ton âme peut attendre; ta chair, elle, ne le peut pas! Appuie-toi sur moi.
Ses bras, abimés par le temps et la fatigue, tentent d’aider le blessé à se déplacer. Mais ce dernier, d’un mouvement de la tête, lui indique qu’il n’a besoin d’aucun secours pour se mouvoir. Le prêtre se détourne en esquissant un sourire de certitude. Avant le troisième pas, le bruit d’un corps percutant le sol retentit derrière lui. Le père Francis s’agenouille auprès du blessé pour examiner, de plus près, l’urgence du mal. Lui qui a travaillé pour bien des missions humanitaires, sait reconnaitre une blessure par arme à feu. La plaie n’est pas belle, mais
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cela ne semble pas mortel. Apparemment, la balle n’a fait que traverser le membre supérieur droit sans causer de gros dégâts. Il devrait s’en remettre avec des soins appropriés et beaucoup de repos. Par contre, ce qu’il ne sait pas, c’est comment il va déplacer cette masse jusqu’à sa chambre. S’il devait assister à un miracle, une fois dans sa vie, il aimerait que ce soit à cet instant. La lourde porte de la chapelle grince à nouveau et le père Francis aperçoit Manolo, un de ses plus fidèles paroissiens, aussi grand que gros.
-Il devrait faire l’affaire, se dit-il soulagé.
Un doux cantique vibre dans les veines de cet être pétri d’amour, de compassion et de pardon. Face à une statue du christ, aussi belle que silencieuse, l’homme d’église lève les mains en gratitude vers le ciel qui a l’air d’avoir entendu sa prière.
Le jour succède à la nuit, laissant le temps au temps de préparer l’éternel refrain d’un crépuscule qui revient déjà.
Après une journée à œuvrer pour Dieu, le petit homme au cœur grand comme l’univers, s’empresse, en traversant la nef, de rejoindre la chambre de sa brebis égarée en souffrance, laissé sous la surveillance de Manolo.
Un léger courant se fait ressentir et freine l’élan du prêtre. Le bruit de talons, martelant le sol sans la moindre retenu, résonnent dans l’enceinte en trahissant l’identité d’oiseau de mauvaise augure. Le père Francis fait face à son destin. D’un regard abattu par la fatalité, il dévisage Edouardo, riche promoteur immobilier, et le respectable Lissandro de San Gil, banquier véreux à ses moments perdus.
-Padre, il vous reste une semaine pour trouver l’argent ou on sera obligé de prendre, à contrecœur, la ferme.
-Senior Lissandro, que vont devenir les familles ? Des hommes et des femmes qui travaillent dur! Ce bout de terre, c’est tout ce qu’ils ont ! Où voulez-vous que je trouve autant d’argent en deux jours ?
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-Vos pauvres vont devoir trouver une autre mission, je le crains, padre.
-Mon fils… Senior Edouardo, deux jours ! Je ne sais plus à qui m’adresser.
Lissandro, dans son beau costume trois pièces, ventre plein et sourire aux lèvres, lui lance, narquois:
-Adressez-vous à Dieu, padre !
Le rire des deux hommes frappe les murs du refuge construit pour ceux qui n’ont plus rien, hormis la prière.
-Dieu a autre chose à faire. Il m’a envoyé à sa place, bande de chacals!
Les créanciers voient alors apparaitre un géant moustachu torse-nu, loti d’une veste posé sur ses épaules, dévoilant par moment un gros pansement, immobilisant son bras droit. Tandis que de la main gauche, il tient une arme automatique, version t’es au bon endroit pour crever. Lissandro, le ventre noué, la voix hésitante, s’adresse à lui.
-Qui… êtes-vous ?
-Mes amis m’appellent Chico; mais pour toi, ce sera juste Señor. Il se gratte le front du bout du canon de son arme avant de reprendre. Viens vers moi, le comique; et bouge-toi, j’ai pas que ça à faire !
Lissandro, qui a subitement des envies d’ailleurs, ose à peine lever la tête pour regarder cet homme imposant dont l’unique bras valide pourrait l’aplatir aussi finement qu’une tortilla.
-Allez, courage, regarde-moi, vermine!
Chico tapote le canon de son colt python royal blue contre son cœur.
-Là, dans ma veste; sors mon portefeuille!
D’une main tremblante, Lissandro extirpe du vêtement posé sur de larges épaules, un étui en cuir contenant une liasse de grosses coupures en euros.
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-Ecoute bien, je ne le répèterai pas. Tu prends ce pognon et la dette du père Francis se volatilise, puis vous partez vite, très très vite, ou vous aurez la possibilité de voir, de plus près, le diable en personne. Je compte: Un, deux…
Dommage que les prochains jeux olympiques n’aient lieu que dans deux ans, les deux crapules auraient pu prétendre à l’or.
Le père Francis s’approche de son sauveur, démon aux allures d’ange biblique.
-Alors, tu te nommes Chico. Ce que tu viens de faire est un acte de pure charité chrétienne. Tu avais besoin d’aide mais c’est toi qui as tant sauvé, en moins d’une minute. Comment te remercier, mon fils?
-En fait, mon père, il y a peut-être une chose que vous pouvez faire pour moi.
-Je t’écoute ?
-Du café, padre; juste un café. En espérant qu’il soit bon…..
-Pour toi, le meilleur du monde, mon fils!
Les coudes appuyés contre une table rudimentaire dotée d’un formica fatigué, Chico se laisse imprégner par la chaleur dégagé par une tasse qu’il tient au creux de ces deux mains. Le prêtre disait vrai, son café crève l’écran, même si la télé est éteinte, même si il n’y a jamais eu de poste ici. Cet arôme, mille fois humé! Ce doux parfum le renvoie à des souvenirs si lointains et tellement proches. Des parcelles d’un passé douloureux assombrissent son visage sans qu’il s’en rende compte. A force de côtoyer la misère humaine, le père Francis s’est forgé une aptitude à analyser la tristesse même si une montagne de muscle s’efforce de la dissimuler.
-Chico, mon enfant, laisse-moi t’aider!
-M’aider, padre ?
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-Tu as, en toi, des cicatrices que nul bandage ne peut guérir. Parfois, parler, juste parler, peut soulager….
-Parler… Parler de quoi ? De ma vie, de ma jeunesse… De mes amis, de mes frères, de leurs tombes…D’elle… Je ne saurai pas par où commencer.
-Suis seulement les souvenirs de ton cœur.
Le regard de Chico se perd.
-Elle s’appelle Alice… Je me souviens de ses colères, de sa rage, de ses tourments. Je me rappelle de tout, même de l’amour que je lui porte…
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ALICE de gilles derai
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ACTE 1
ALICE(Le retour de l’enfant)
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Quand les routes ne mènent nulle part, lorsqu’il faut partir quand même, sans se retourner, sans regarder le mal que l’on m’a fait. Quand le voyage m’appelle de toutes ses forces, je ne peux que l’écouter, les yeux baissés, sans pincement au cœur, sans rien de plus qu’une croyance sortie tout droit de l’enfance oubliée. Quand les doutes ravivent mon corps et que les souvenirs me déchirent, là, juste là au fond de mon moi meurtri, dans l’insouciance des rires, des plaintes, dans le tremblement d’une émotion aussi noire que mes vœux les plus chers, quand les certitudes me tuent, là juste là, je suis chez moi…
Seule et désemparée, debout contre le harcèlement des vents, tout mon corps me force à crier grâce. Mais la musique hystérique de mes cauchemars les plus sombres me fige dans l’indifférence de la douleur. Alors, je fais face. Alors, je hurle, je parjure ma naissance, mon existence, ma famille, mes convictions, que j’envoie brûler avec mes rêves et tout mon amour…
Au moment où la pluie dissimule mes larmes, lorsque le tonnerre masque mes gémissements, je pense à toi, un peu plus à chaque seconde. Je revois ton sourire. Tes manières uniques qui te rendent si
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attachant. Ta voix, si joviale, si chaleureuse, elle est en moi, pour toujours; et elle raisonne… Dieu, qu’elle raisonne!… J’ai tellement pensé à toi, tellement prié pour que rien ne t’arrive jusqu’à mon retour à tes côtés…
Nue, je m’allonge dans l’eau brulante. Les yeux fermés, j’imagine que je baigne dans ton sang. A chacun de mes mouvements, tes plaintes bercent mes sens. Le plaisir me fait chavirer, la jouissance que me procure ton supplice m’emporte au seul jardin qui me sera toujours refusé; Eden de mon cœur, Eden de ma vie que tu m’as pris…
Quand les routes finissent dans des trous sombres, je vous revoie avec mes yeux d’enfant, toi ma mère, toi mon père, vous tous que j’ai tant aimés, dans la noirceur de souvenirs douloureux.
Les brumes se lèvent, la nature se mobilise: Un jour nouveau va naître, au beau milieu de nulle part. Alors je marche, apaisée, car aujourd’hui, c’est mon vingtième anniversaire. Ils l’ont oublié… Pas moi !
Que les vautours applaudissent, le spectacle peut commencer!
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Chapitre 1 -
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Dans le miroir d’un grand magasin parisien, une blonde fine et élancée, les mains sur les hanches, examine son visage à la recherche d’éventuelles imperfections. Sa peau, uniformément lisse, la satisfait. Pourtant sa moue et son « Bof » désabusés témoignent du mal qu’elle éprouve à se trouver jolie ; même si la gente masculine se retourne souvent sur son passage. Pour elle, à vrai dire, beauté et laideur ne présentent que peu d’intérêt. Ses doigts redessinent lentement le reflet de sa bouche, de ses lèvres et quand son touché arrive à la hauteur de ses yeux, son regard la captive. Dans le vide de ses iris, elle cherche une lueur de vie, d’espoir. Forcé par un mal profond, elle baisse la tête pour échapper à un verdict qu’elle connait déjà. Ignorant le malaise, elle reprend le cours de ce moment aussi banal que rare, en attachant une barrette qui maintiendra ses cheveux longs en arrière et, comme pour mieux contenir ses démons, elle diminue l’intensité de la lumière artificielle, à l’aide de petites lunettes rondes dont les verres fumés font ressortir la blancheur de son teint. Lentement, elle entrouvre sa veste à col mao dévoilant au curieux, pendu par un lacet de cuir, un vieux médaillon plongeant vers sa petite poitrine dont la grâce s’abstient de toute lingerie. Après quelques tentatives ratées de pose de rouge à lèvre, elle réalise que c’est un geste qu’elle n’a jamais vraiment eu l’occasion de faire. Pourtant, elle voudrait ressembler à n’importe quelle jeune femme de son âge. Sa main n’est pas sûre et ses nerfs commencent à indiquer une surchauffe. Avant que le bâton de rouge ne finisse contre un poteau voisin, une ombre se faufile derrière elle. Sa peau frissonne, un parfum poivré chatouille ses sens, cette odeur plutôt agréable, ne lui est pas inconnu. Alors, calmement, elle repose l’irritant cosmétique avant de se retourner. D’un regard
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sans faille, elle savoure le visage d’un colosse qui, tendrement, avec un mouchoir en papier, efface les traits rouges maladroitement étalés sur ses lèvres. Le geste de cet homme viril mâchant du chewing-gum étend un halo de douceur autour d’eux. Sans détourner son attention, elle enfile des gants de cuir noir et tendrement elle lui caresse le torse. Troublé par une chaleur soudaine, il lâche son mouchoir avant de s’exclamer avec un accent espagnol sans équivoque:
-Ninä, y a du monde!
-Je m’en fous…
Sa réponse est aussi désinvolte que son attitude pour un homme aux allures de jouet pour elle.
-De toute manière il est temps de partir, ninä.
-Si je refuse, tu vas être brutal ?
- Ca se pourrait bien!
-Alors, je devrais t’abattre comme un chien devant tous ces gens… Mais non, je préfère te suivre. Je t’aime trop, Chico.
Le géant lui tend un casque intégral de moto. Il sait que ses paroles ont un vrai sens; c’est vrai, qu’elle l’aime. Mais il est vrai aussi qu’elle pouvait l’abattre beaucoup plus facilement que ses essais de maquillage raté.
18h36: Allées, contre-allées, ils filent à toute allure. Agrippée au pilote, elle tient sa virilité au creux de sa main droite. Ce qui a pour effet de faire transpirer abondamment ce dernier à chaque virage: «Bouffée de chaleur de mierda».
19h15: Aux abords d’une impasse, elle descend de l’engin pour s’engouffrer dans une petite ruelle sombre. La nuit est tombée depuis longtemps, classique pour un mois de janvier. Ses pas la dirigent méthodiquement vers des poubelles entassées en contrebas d’une porte blindée. Dissimulée au milieu des immondices, elle fixe la sortie
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