28 pages
Français
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
28 pages
Français
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

Anatole France
Abeille
1882
ABEILLE
À Florentin Lorot.
ABEILLE
CHAPITRE PREMIER
Qui traite de la figure de la terre et sert d’introduction.
La mer recouvre aujourd’hui le sol où fut le duché des Clarides. Nul vestige de la ville et du château. Mais on dit qu’à une lieue au
large, on voit, par les temps calmes, d’énormes troncs d’arbres debout au fond de l’eau. Un endroit du rivage qui sert de poste aux
douaniers se nomme encore en ce temps-ci l’Échoppe-du-Tailleur. Il est extrêmement probable que ce nom est un souvenir d’un
certain maître Jean dont il est parlé dans notre récit. La mer, qui gagne tous les ans de ce côté, recouvrira bientôt ce lieu si
singulièrement nommé.
De tels changements sont dans la nature des choses. Les montagnes s’affaissent dans le cours des âges ; le fond de la mer se
soulève au contraire et porte jusqu’à la région des nuées et des glaces les coquillages et les madrépores.
Rien ne dure. La figure des terres et des mers change sans cesse. Seul le souvenir des âmes et des formes traverse les âges et
nous rend présent ce qui n’était plus depuis longtemps.
En vous parlant des Clarides, c’est vers un passé très ancien que je veux vous ramener. Je commence :
La comtesse de Blanchelande, ayant mis sur ses cheveux d’or un chaperon noir brodé de perles…
Mais, avant d’aller plus avant, je supplie les personnes graves de ne point me lire. Ceci n’est pas écrit pour elles. Ceci n’est point
écrit pour les âmes raisonnables qui méprisent les bagatelles et ...

Informations

Publié par
Nombre de lectures 120
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Extrait

Anatole FranceAbeille2881ABEILLEABEILLEÀ Florentin Lorot.CHAPITRE PREMIERQui traite de la figure de la terre et sert d’introduction.La mer recouvre aujourd’hui le sol où fut le duché des Clarides. Nul vestige de la ville et du château. Mais on dit qu’à une lieue aularge, on voit, par les temps calmes, d’énormes troncs d’arbres debout au fond de l’eau. Un endroit du rivage qui sert de poste auxdouaniers se nomme encore en ce temps-ci l’Échoppe-du-Tailleur. Il est extrêmement probable que ce nom est un souvenir d’uncertain maître Jean dont il est parlé dans notre récit. La mer, qui gagne tous les ans de ce côté, recouvrira bientôt ce lieu sisingulièrement nommé.De tels changements sont dans la nature des choses. Les montagnes s’affaissent dans le cours des âges ; le fond de la mer sesoulève au contraire et porte jusqu’à la région des nuées et des glaces les coquillages et les madrépores.Rien ne dure. La figure des terres et des mers change sans cesse. Seul le souvenir des âmes et des formes traverse les âges etnous rend présent ce qui n’était plus depuis longtemps.En vous parlant des Clarides, c’est vers un passé très ancien que je veux vous ramener. Je commence :La comtesse de Blanchelande, ayant mis sur ses cheveux d’or un chaperon noir brodé de perles…Mais, avant d’aller plus avant, je supplie les personnes graves de ne point me lire. Ceci n’est pas écrit pour elles. Ceci n’est pointécrit pour les âmes raisonnables qui méprisent les bagatelles et veulent qu’on les instruise toujours. Je n’ose offrir cette histoirequ’aux gens qui veulent bien qu’on les amuse et dont l’esprit est jeune et joue parfois. Ceux à qui suffisent des amusements pleinsd’innocence me liront seuls jusqu’au bout. Je les prie, ceux-là, de faire connaître mon Abeille à leurs enfants, s’ils en ont de petits. Jesouhaite que ce récit plaise aux jeunes garçons et aux jeunes filles ; mais, à vrai dire, je n’ose l’espérer. Il est trop frivole pour eux etbon seulement pour les enfants du vieux temps. J’ai une jolie petite voisine de neuf ans dont j’ai examiné l’autre jour la bibliothèqueparticulière. J’y ai trouvé beaucoup de livres sur le microscope et les zoophytes, ainsi que plusieurs romans scientifiques. J’ouvris unde ces derniers et je tombai sur ces lignes : « La sèche, Sepia officinalis, est un mollusque céphalopode dont le corps contient unorgane spongieux à trame de chiline associé à du carbonate de chaux. » Ma jolie petite voisine trouve ce roman très intéressant. Jela supplie, si elle ne veut pas me faire mourir de honte, de ne jamais lire l’histoire d’Abeille.
CHAPITRE IIOù l’on voit ce que la rose blanche annonce à la comtesse de Blanchelande.Ayant mis sur ses cheveux d’or un chaperon noir brodé de perles et noué à sa taille les cordelières des veuves, la comtesse deBlanchelande entra dans l’oratoire où elle avait coutume de prier chaque jour pour l’âme de son mari, tué en combat singulier par ungéant d’Irlande.Ce jour-là, elle vit une rose blanche sur le coussin de son prie-Dieu : à cette vue, elle pâlit ; son regard se voila ; elle renversa la tête etse tordit les mains. Car elle savait que lorsqu’une comtesse de Blanchelande doit mourir, elle trouve une rose blanche sur son prie-Dieu. Connaissant par là que son heure était venue de quitter ce monde où elle avait été en si peu de jours épouse, mère et veuve, elle alladans la chambre où son fils Georges dormait sous la garde des servantes. Il avait trois ans ; ses longs cils faisaient une ombrecharmante sur ses joues, et sa bouche ressemblait à une fleur. En le voyant si petit et si beau, elle se mit à pleurer.— Mon petit enfant, lui dit-elle d’une voix éteinte, mon cher petit enfant, tu ne m’auras pas connue et mon image va s’effacer à jamaisde tes doux yeux. Pourtant je t’ai nourri de mon lait, afin d’être vraiment ta mère, et j’ai refusé pour l’amour de toi la main des meilleurschevaliers.Ce disant, elle baisa un médaillon où étaient son portrait et une boucle de ses cheveux, et elle le passa au cou de son fils. Alors unelarme de la mère tomba sur la joue de l’enfant, qui s’agita dans son berceau et se frotta les paupières avec ses petits poings. Mais lacomtesse détourna la tête et s’échappa de la chambre. Comment deux yeux qui allaient s’éteindre eussent-ils supporté l’éclat dedeux yeux adorés où l’esprit commençait à poindre ?Elle fit seller un cheval, et, suivie de son écuyer Francœur, elle se rendit au château des Clarides.La duchesse des Clarides embrassa la comtesse de Blanchelande :— Ma belle, quelle bonne fortune vous amène ?— La fortune qui m’amène n’est point bonne ; écoutez-moi, amie. Nous fûmes mariées à peu d’années de distance et nous devînmesveuves par semblable aventure. Car en ce temps de chevalerie, les meilleurs périssent les premiers, et il faut être moine pour vivrelongtemps. Quand vous devîntes mère, je l’étais depuis deux ans. Votre fille Abeille est belle comme le jour et mon petit Georges estsans méchanceté. Je vous aime et vous m’aimez. Or, apprenez que j’ai trouvé une rose blanche sur le coussin de mon prie-Dieu. Jevais mourir : je vous laisse mon fils.La duchesse n’ignorait pas ce que la rose blanche annonce aux dames de Blanchelande. Elle se mit à pleurer et elle promit, au milieudes larmes, d’élever Abeille et Georges comme frère et sœur, et de ne rien donner à l’un sans que l’autre en eût la moitié.Alors se tenant embrassées, les deux femmes approchèrent du berceau où, sous de légers rideaux bleus comme le ciel, dormait lapetite Abeille, qui, sans ouvrir les yeux, agita ses petits bras. Et, comme elle écartait les doigts, on voyait sortir de chaque manchecinq petits rayons roses.— Il la défendra, dit la mère de Georges.— Et elle l’aimera, répondit la mère d’Abeille.— Elle l’aimera, répéta une petite voix claire que la duchesse reconnut pour celle d’un Esprit logé depuis longtemps sous une pierredu foyer.À son retour au manoir, la dame de Blanchelande distribua ses bijoux à ses femmes et, s’étant fait oindre d’essences parfumées ethabiller de ses plus beaux vêtements afin d’honorer ce corps qui doit ressusciter au jour du jugement dernier, elle se coucha sur sonlit et s’endormit pour ne plus s’éveiller.CHAPITRE IIIOù commencent les amours de Georges de Blanchelande et d’Abeille des Clarides.Contrairement au sort commun, qui est d’avoir plus de bonté que de beauté, ou plus de beauté que de bonté, la duchesse desClarides était aussi bonne que belle, et elle était si belle que, pour avoir vu seulement son portrait, des princes la demandaient enmariage. Mais, à toutes les demandes, elle répondait :
— Je n’aurai qu’un mari, parce que je n’ai qu’une âme.Pourtant, après cinq ans de deuil, elle quitta son long voile et ses vêtements noirs, afin de ne pas gâter la joie de ceux quil’entouraient, et pour qu’on pût sourire et s’égayer librement en sa présence. Son duché comprenait une grande surface de terresavec des landes dont la bruyère couvrait l’étendue désolée, des lacs où les pêcheurs prenaient des poissons dont quelques-unsétaient magiques, et des montagnes qui s’élevaient dans des solitudes horribles au-dessus des régions souterraines habitées parles Nains.Elle gouvernait les Clarides par les conseils d’un vieux moine échappé de Constantinople, lequel, ayant vu beaucoup de violences etde perfidies, croyait peu à la sagesse des hommes. Il vivait enfermé dans une tour avec ses oiseaux et ses livres, et, de là, ilremplissait son office de conseiller d’après un petit nombre de maximes. Ses règles étaient : « Ne jamais remettre en vigueur une loitombée en désuétude ; céder aux vœux des populations de peur des émeutes, et y céder le plus lentement possible parce que, dèsqu’une réforme est accordée, le public en réclame une autre, et qu’on est renversé pour avoir cédé trop vite, de même que pour avoirrésisté trop longtemps. »La duchesse le laissait faire, n’entendant rien elle-même à la politique. Elle était compatissante et, ne pouvant estimer tous leshommes, elle plaignait ceux qui avaient le malheur d’être mauvais. Elle aidait les malheureux de toutes les manières, visitant lesmalades, consolant les veuves et recueillant les pauvres orphelins.Elle élevait sa fille Abeille avec une sagesse charmante. Ayant formé cette enfant à n’avoir de plaisir qu’à bien faire, elle ne lui refusaitaucun plaisir.Cette excellente femme tint la promesse qu’elle avait faite à la pauvre comtesse de Blanchelande. Elle servit de mère à Georges etne fit point de différence entre Abeille et lui. Ils grandissaient ensemble et Georges trouvait Abeille à son goût, bien que trop petite. Unjour, comme ils étaient encore au temps de leur première enfance, il s’approcha d’elle et lui dit :— Veux-tu jouer avec moi ?— Je veux bien, dit Abeille.— Nous ferons des pâtés avec de la terre, dit Georges.Et ils en firent. Mais, comme Abeille ne faisait pas bien les siens, Georges lui frappa les doigts avec sa pelle. Abeille poussa des crisaffreux, et l’écuyer Francœur, qui se promenait dans le jardin, dit à son jeune maître :— Battre les demoiselles n’est pas le fait d’un comte de Blanchelande, monseigneur.Georges eut d’abord envie de passer sa pelle à travers le corps de l’écuyer. Mais, l’entreprise présentant des difficultésinsurmontables, il se résigna à accomplir une action plus aisée, qui fut de se mettre le nez contre un gros arbre et de pleurerabondamment.Pendant ce temps, Abeille prenait soin d’entretenir ses larmes en s’enfonçant les poings dans les yeux ; et, dans son désespoir, ellese frottait le nez contre le tronc d’un arbre voisin. Quand la nuit vint envelopper la terre, Abeille et Georges pleuraient encore, chacundevant son arbre. Il fallut que la duchesse des Clarides prît sa fille d’une main et Georges de l’autre pour les ramener au château. Ilsavaient les yeux rouges, le nez rouge, les joues luisantes ; ils soupiraient et reniflaient à fendre l’âme. Ils soupèrent de bon appétit ;après quoi on les mit chacun dans son lit. Mais ils en sortirent comme de petits fantômes dès que la chandelle eut été soufflée, et ilss’embrassèrent en chemise de nuit, avec de grands éclats de rire.Ainsi commencèrent les amours d’Abeille des Clarides et de Georges de Blanchelande.CHAPITRE IVQui traite de l’éducation en général et de celle de Georges en particulier.Georges grandit dans le château au côté d’Abeille, qu’il nommait sa sœur en manière d’amitié et bien qu’il sût qu’elle ne l’était pas.Il eut des maîtres en escrime, équitation, natation, gymnastique, danse, vénerie, fauconnerie, paume, et généralement en tous lesarts. Il avait même un maître d’écriture. C’était un vieux clerc, humble de manière et très fier intérieurement, qui lui enseigna diversesécritures d’autant moins lisibles qu’elles étaient plus belles. Georges prit peu de plaisir et partant peu de profit aux leçons de ce vieuxclerc, non plus qu’à celles d’un moine qui professait la grammaire en termes barbares. Georges ne concevait pas qu’on prît de lapeine à apprendre une langue qu’on parle naturellement et qu’on nomme maternelle.Il ne se plaisait qu’avec l’écuyer Francœur, qui, ayant beaucoup chevauché par le monde, connaissait les mœurs des hommes et desanimaux, décrivait toutes sortes de pays et composait des chansons qu’il ne savait pas écrire. Francœur fut de tous les maîtres deGeorges le seul qui lui apprit quelque chose, parce que c’était le seul qui l’aimât vraiment et qu’il n’y a de bonnes leçons que cellesqui sont données avec amour. Mais les deux porte-lunettes, le maître d’écriture et le maître de grammaire, qui se haïssaient l’unl’autre de tout leur cœur, se réunirent pourtant tous deux dans une commune haine contre le vieil écuyer, qu’ils accusèrentd’ivrognerie.
Il est vrai que Francœur fréquentait un peu trop le cabaret du Pot-d’Étain. C’est là qu’il oubliait ses chagrins et qu’il composait seschansons. Il avait tort assurément.Homère faisait les vers encore mieux que Francœur, et Homère ne buvait que l’eau des sources. Quant aux chagrins, tout le mondeen a, et ce qui peut les faire oublier, ce n’est pas le vin qu’on boit, c’est le bonheur qu’on donne aux autres. Mais Francœur était unvieil homme blanchi sous le harnais, fidèle, plein de mérite, et les deux maîtres d’écriture et de grammaire devaient cacher sesfaiblesses au lieu d’en faire à la duchesse un rapport exagéré.— Francœur est un ivrogne, disait le maître d’écriture, et, quand il revient de la taverne du Pot-d’Étain, il fait en marchant des S sur laroute. C’est d’ailleurs la seule lettre qu’il ait jamais tracée ; car cet ivrogne est un âne, madame la duchesse.Le maître de grammaire ajoutait :— Francœur chante, en titubant, des chansons qui pèchent par les règles et ne sont sur aucun modèle. Il ignore la synecdoche,madame la duchesse.La duchesse avait un dégoût naturel des cuistres et des délateurs. Elle fit ce que chacun de nous eût fait à sa place : elle ne lesécouta pas d’abord ; mais, comme ils recommençaient sans cesse leurs rapports, elle finit par les croire et résolut d’éloignerFrancœur. Toutefois, pour lui donner un exil honorable, elle l’envoya à Rome chercher la bénédiction du pape. Ce voyage étaitd’autant plus long pour l’écuyer Francœur que beaucoup de tavernes, hantées par des musiciens, séparent le duché des Clarides dusiège apostolique.On verra par la suite du récit que la duchesse regretta bientôt d’avoir privé les deux enfants de leur gardien le plus sûr.CHAPITRE VQui dit comment la duchesse mena Abeille et Georges à l’Ermitage et la rencontre qu’ils y firent d’une affreuse vieille.Ce matin-là, qui était celui du premier dimanche après Pâques, la duchesse sortit du château sur son grand alezan, ayant à sagauche Georges de Blanchelande, qui montait un cheval jayet dont la tête était noire avec une étoile au front, et, à sa droite, Abeille,qui gouvernait avec des rênes roses son cheval à la robe isabelle. Ils allaient entendre la messe à l’Ermitage. Des soldats armés delances leur faisaient escorte et la foule se pressait sur leur passage pour les admirer. Et, en vérité, ils étaient bien beaux tous lestrois. Sous son voile aux fleurs d’argent et dans son manteau flottant, la duchesse avait un air de majesté charmante ; et les perlesdont sa coiffure était brodée jetaient un éclat plein de douceur qui convenait à la figure et à l’âme de cette belle personne. Près d’elle,les cheveux flottants et l’œil vif, Georges avait tout à fait bonne mine. Abeille, qui chevauchait de l’autre côté, laissait voir un visagedont les couleurs tendres et pures étaient pour les yeux une délicieuse caresse ; mais rien n’était plus admirable que sa blondechevelure, qui, ceinte d’un bandeau à trois fleurons d’or, se répandait sur ses épaules comme l’éclatant manteau de sa jeunesse etde sa beauté. Les bonnes gens disaient en la voyant : « Voilà une gentille demoiselle ! »Le maître tailleur, le vieux Jean, prit son petit-fils Pierre dans ses bras pour lui montrer Abeille, et Pierre demanda si elle était vivanteou si elle n’était pas plutôt une image de cire. Il ne concevait pas qu’on pût être si blanche et si mignonne en appartenant à l’espècedont il était lui-même, le petit Pierre, avec ses bonnes grosses joues hâlées et sa chemisette bise lacée dans le dos d’une rustiquemanière.Tandis que la duchesse recevait les hommages avec bienveillance, les deux enfants laissaient voir le contentement de leur orgueil,Georges par sa rougeur, Abeille par ses sourires. C’est pourquoi la duchesse leur dit :— Ces braves gens nous saluent de bon cœur. Georges qu’en pensez-vous ? Et qu’en pensez-vous, Abeille ?— Qu’ils font bien, répondit Abeille.— Et que c’est leur devoir, ajouta Georges.— Et d’où vient que c’est leur devoir ? demanda la duchesse.Voyant qu’ils ne répondaient pas, elle reprit :— Je vais vous le dire. De père en fils, depuis plus de trois cents ans, les ducs des Clarides défendent, la lance au poing, cespauvres gens, qui leur doivent de pouvoir moissonner les champs qu’ils ont ensemencés. Depuis plus de trois cents ans, toutes lesduchesses des Clarides filent la laine pour les pauvres, visitent les malades et tiennent les nouveau-nés sur les fonts du baptême.Voilà pourquoi l’on vous salue, mes enfants.Georges songea : « Il faudra protéger les laboureurs. » Et Abeille : « Il faudra filer de la laine pour les pauvres. »Et ainsi devisant et songeant, ils cheminaient entre les prairies étoilées de fleurs. Des montagnes bleues dentelaient l’horizon.
Georges étendit la main vers l’Orient :— N’est-ce point, demanda-t-il, un grand bouclier d’acier que je vois là-bas ?— C’est plutôt une agrafe d’argent grande comme la lune, dit Abeille.— Ce n’est point un bouclier d’acier ni une agrafe d’argent, mes enfants, répondit la duchesse, mais un lac qui brille au soleil. Lasurface des eaux, qui vous semble de loin unie comme un miroir, est agitée d’innombrables lames. Les bords de ce lac, qui vousapparaissent si nets et comme taillés dans le métal, sont en réalité couverts de roseaux aux aigrettes légères et d’iris dont la fleur estcomme un regard humain entre des glaives. Chaque matin, une blanche vapeur revêt le lac, qui, sous le soleil de midi, étincellecomme une armure. Mais il n’en faut point approcher ; car il est habité par les Ondines, qui entraînent les passants dans leur manoirde cristal.À ce moment, ils entendirent la clochette de l’Ermitage.— Descendons, dit la duchesse, et allons à pied à la chapelle. Ce n’est ni sur leur éléphant ni sur leur chameau que les rois magess’approchèrent de la Crèche.Ils entendirent la messe de l’ermite. Une vieille, hideuse et couverte de haillons, s’était agenouillée au côté de la duchesse, qui, ensortant de l’église, offrit de l’eau bénite à la vieille et dit :— Prenez, ma mère.Georges s’étonnait.— Ne savez-vous point, dit la duchesse, qu’il faut honorer dans les pauvres les préférés de Jésus-Christ ? Une mendiante semblableà celle-ci vous tint avec le bon duc des Rochesnoires sur les fonts du baptême ; et votre petite sœur Abeille eut pareillement unpauvre pour parrain.La vieille, qui avait deviné les sentiments du jeune garçon, se pencha vers lui en ricanant et dit :— Je vous souhaite, beau prince, de conquérir autant de royaumes que j’en ai perdus. J’ai été reine de l’Île des Perles et desMontagnes d’Or ; j’avais chaque jour quatorze sortes de poissons à ma table, et un négrillon me portait ma queue.— Et par quel malheur avez-vous perdu vos îles et vos montagnes, bonne femme ? demanda la duchesse.— J’ai mécontenté les Nains, qui m’ont transportée loin de mes États.— Les Nains ont-ils tant de pouvoir ? demanda Georges.— Vivant dans la terre, répondit la vieille, ils connaissent les vertus des pierres, travaillent les métaux et découvrent les sources.La duchesse :— Et que fîtes-vous qui les fâcha, la mère ?La vieille :— Un d’eux vint, par une nuit de décembre, me demander la permission de préparer un grand réveillon dans les cuisines du château,qui, plus vastes qu’une salle capitulaire, étaient meublées de casseroles, poêles, poêlons, chaudrons, coquemars, fours decampagne, grils, sauteuses, lèchefrites, cuisinières, poissonnières, bassines, moules à pâtisserie, cruches de cuivre, hanaps d’or etd’argent et de madre madré, sans compter le tournebroche de fer artistement forgé et la marmite ample et noire suspendue à lacrémaillère. Il me promit de ne rien égarer ni endommager. Je lui refusai pourtant ce qu’il me demandait, et il se retira en murmurantd’obscures menaces. La troisième nuit, qui était celle de Noël, le même Nain revint dans la chambre où je dormais ; il étaitaccompagné d’une infinité d’autres qui, m’arrachant de mon lit, me transportèrent en chemise sur une terre inconnue.— Voilà, dirent-ils en me quittant, voilà le châtiment des riches qui ne veulent point accorder de part dans leurs trésors au peuplelaborieux et doux des Nains, qui travaillent l’or et font jaillir les sources.Ainsi parla l’édentée vieille femme, et la duchesse, l’ayant réconfortée de paroles et d’argent, reprit avec les deux enfants le chemindu château.CHAPITRE VIQui traite de ce que l’on voit du donjon des Clarides.À peu de temps de là, Abeille et Georges montèrent un jour, sans qu’on les vît, l’escalier du donjon qui s’élevait au milieu du château
des Clarides. Parvenus sur la plate-forme, ils poussèrent de grands cris et battirent des mains.Leur vue s’étendait sur des coteaux coupés en petits carrés bruns ou verts de champs cultivés. Des bois et des montagnesbleuissaient à l’horizon lointain.— Petite sœur, s’écria Georges, petite sœur, regarde la terre entière !— Elle est bien grande, dit Abeille.— Mes professeurs, dit Georges, m’avaient enseigné qu’elle était grande ; mais comme dit Gertrude, notre gouvernante, il faut le voirpour le croire.Ils firent le tour de la plate-forme.— Vois une chose merveilleuse, petit frère, s’écria Abeille. Le château est situé au milieu de la terre et nous, qui sommes sur ledonjon qui est au milieu du château, nous nous trouvons au milieu du monde. Ha ! ha ! ha !En effet, l’horizon formait autour des enfants un cercle dont le donjon était le centre.— Nous sommes au milieu du monde, ha ! ha ! ha ! répéta Georges.Puis tous deux se mirent à songer.— Quel malheur que le monde soit si grand ! dit Abeille : on peut s’y perdre et y être séparé de ses amis.Georges haussa les épaules :— Quel bonheur que le monde soit si grand ! on peut y chercher des aventures. Abeille, je veux, quand je serai grand, conquérir cesmontagnes qui sont tout au bout de la terre. C’est là que se lève la lune ; je la saisirai au passage et je te la donnerai, mon Abeille.— C’est cela ! dit Abeille ; tu me la donneras et je la mettrai dans mes cheveux.Puis ils s’occupèrent à chercher comme sur une carte les endroits qui leur étaient familiers.— Je me reconnais très bien, dit Abeille (qui ne se reconnaissait point du tout), mais je ne devine pas ce que peuvent être toutes cespetites pierres carrées semées sur le coteau.— Des maisons ! lui répondit Georges ; ce sont des maisons. Ne reconnais-tu pas, petite sœur, la capitale du duché des Clarides ?C’est pourtant une grande ville : elle a trois rues dont une est carrossable. Nous la traversâmes la semaine passée pour aller àl’Ermitage. T’en souvient-il ?— Et ce ruisseau qui serpente ?— C’est la rivière. Vois, là-bas, le vieux pont de pierre.— Le pont sous lequel nous pêchâmes des écrevisses ?— Celui-là même et qui porte dans une niche la statue de la « Femme sans tête ». Mais on ne la voit pas d’ici parce qu’elle est troppetite.— Je me la rappelle. Pourquoi n’a-t-elle pas de tête ?— Mais probablement parce qu’elle l’a perdue.Sans dire si cette explication la contentait, Abeille contemplait l’horizon.— Petit frère, petit frère, vois-tu ce qui brille du côté des montagnes bleues ? C’est le lac !— C’est le lac !Ils se rappelèrent alors ce que la duchesse leur avait dit de ces eaux dangereuses et belles où les Ondines avaient leur manoir.— Allons-y ! dit Abeille.Cette résolution bouleversa Georges, qui, ouvrant une grande bouche, s’écria :— La duchesse nous a défendu de sortir seuls, et comment irions-nous à ce lac qui est au bout du monde ?— Comment nous irons, je ne le sais pas, moi. Mais tu dois le savoir, toi qui es un homme et qui as un maître de grammaire.Georges, piqué, répondit qu’on pouvait être un homme et même un bel homme sans savoir tous les chemins du monde. Abeille pritun petit air dédaigneux qui le fit rougir jusqu’aux oreilles, et elle dit d’un ton sec :— Je n’ai pas promis, moi, de conquérir les montagnes bleues et de décrocher la lune. Je ne sais pas le chemin des lacs, mais je letrouverai bien, moi !— Ah ! ah ! ah ! s’écria Georges en s’efforçant de rire.
— Vous riez comme un cornichon, monsieur.— Abeille, les cornichons ne rient ni ne pleurent.— S’ils riaient, ils riraient comme vous, monsieur. J’irai seule au lac. Et pendant que je découvrirai les belles eaux qu’habitent lesOndines, vous resterez seul au château, comme une petite fille. Je vous laisserai mon métier et ma poupée. Vous en aurez grandsoin, Georges : vous en aurez grand soin.Georges avait de l’amour-propre. Il fut sensible à la honte que lui faisait Abeille. La tête basse, très sombre, il s’écria d’une voixsourde :— Eh bien ! nous irons au lac !CHAPITRE VIIOù il est dit comment Abeille et Georges s’en allèrent au lac.Le lendemain après le dîner de midi, tandis que la duchesse était retirée dans sa chambre, Georges prit Abeille par la main.— Allons ! lui dit-il.— Où ?— Chut !Ils descendirent l’escalier et traversèrent les cours. Quand ils eurent passé la poterne, Abeille demanda pour la seconde fois où ilsallaient.— Au lac ! répondit résolument Georges.Demoiselle Abeille ouvrit une grande bouche et resta coite. Aller si loin sans permission, en souliers de satin ! Car elle avait dessouliers de satin. Était-ce raisonnable ?— Il faut y aller et il n’est pas nécessaire d’être raisonnable.Telle fut la sublime réponse de Georges à Abeille. Elle lui avait fait honte et maintenant elle faisait l’étonnée… C’est lui, cette fois, quila renvoyait dédaigneusement à sa poupée. Les filles poussent aux aventures et s’y dérobent. Fi ! le vilain caractère ! Qu’elle reste ! Ilirait seul.Elle lui prit le bras ; il la repoussa. Elle se suspendit au cou de son frère.— Petit frère ! disait-elle en sanglotant, je te suivrai.Il se laissa toucher par un si beau repentir.— Viens, dit-il, mais ne passons pas par la ville, car on pourrait nous voir. Il vaut mieux suivre les remparts et gagner la grand’routepar le chemin de traverse.Et ils allèrent en se tenant par la main. Georges expliquait le plan qu’il avait arrêté.— Nous suivrons, disait-il, la route que nous avons prise pour aller à l’Ermitage ; nous ne manquerons pas d’apercevoir le lac commenous l’avons aperçu l’autre fois et alors nous nous y rendrons à travers champs, en ligne d’abeille.En ligne d’abeille est une agreste et jolie façon de dire en ligne droite ; mais ils se mirent à rire à cause du nom de la jeune fille quivenait bizarrement dans ce propos.Abeille cueillit des fleurs au bord du fossé : c’étaient des fleurs de mauve, des bouillons blancs, des asters et des chrysanthèmes dontelle fit un bouquet ; dans ses petites mains, les fleurs se fanaient à vue d’œil et elles étaient pitoyables à voir quand Abeille passa levieux pont de pierre. Comme elle ne savait que faire de son bouquet, elle eut l’idée de le jeter à l’eau pour le rafraîchir, mais elle aimamieux le donner à la « Femme sans tête ».Elle pria Georges de la soulever dans ses bras pour être assez grande, et elle déposa sa brassée de fleurs agrestes entre les mainsjointes de la vieille figure de pierre.
Quand elle fut loin, elle détourna la tête et vit une colombe sur l’épaule de la statue.Ils marchaient depuis quelque temps, Abeille dit :— J’ai soif.— Moi aussi, dit Georges, mais la rivière est loin derrière nous et je ne vois ni ruisseau ni fontaine.— Le soleil est si ardent qu’il les aura tous bus. Qu’allons-nous faire ?Ainsi ils parlaient et se lamentaient, quand ils virent venir une paysanne qui portait des fruits dans un panier.— Des cerises ! s’écria Georges. Quel malheur que je n’aie pas d’argent pour en acheter !— J’ai de l’argent, moi ! dit Abeille.Elle tira de sa poche une bourse garnie de cinq pièces d’or et, s’adressant à la paysanne :— Bonne femme, dit-elle, voulez-vous me donner autant de cerises que ma robe en pourra tenir ?Ce disant, elle soulevait à deux mains le bord de sa jupe. La paysanne y jeta deux ou trois poignées de cerises. Abeille prit d’uneseule main sa jupe retroussée, tendit de l’autre une pièce d’or à la femme et dit :— Est-ce assez, cela ?La paysanne saisit cette pièce d’or, qui eût payé largement toutes les cerises du panier avec l’arbre qui les avait portées et le clos oùcet arbre était planté. Et la rusée répondit :— Je n’en demande pas davantage, pour vous obliger, ma petite princesse.— Alors, reprit Abeille, mettez d’autres cerises dans le chapeau de mon frère et vous aurez une autre pièce d’or.Ce fut fait. La paysanne continua son chemin en se demandant dans quel bas de laine, au fond de quelle paillasse elle cacherait sesdeux pièces d’or. Et les deux enfants suivirent leur route, mangeant les cerises et jetant les noyaux à droite et à gauche. Georgeschercha les cerises qui se tenaient deux à deux par la queue, pour en faire des pendants d’oreille à sa sœur, et il riait de voir cesbeaux fruits jumeaux, à la chair vermeille, se balancer sur la joue d’Abeille.Un caillou arrêta leur marche joyeuse. Il s’était logé dans le soulier d’Abeille qui se mit à clocher. À chaque saut qu’elle faisait, sesboucles blondes s’agitaient sur ses joues, et elle alla, ainsi clochant, s’asseoir sur le talus de la route. Là, son frère, agenouillé à sespieds, retira le soulier de satin ; il le secoua et un petit caillou blanc en sortit.Alors, regardant ses pieds, elle dit :— Petit frère, quand nous retournerons au lac, nous mettrons des bottes.Le soleil s’inclinait déjà dans le firmament radieux ; un souffle de brise caressa les joues et le cou des jeunes voyageurs, qui,rafraîchis et ranimés, poursuivirent hardiment leur voyage. Pour mieux marcher, ils chantaient en se tenant par la main, et ils riaient devoir devant eux s’agiter leurs deux ombres unies. Ils chantaient :        Marian’ s’en allant au moulin,        Pour y faire moudre son grain,              Ell’ monta sur son âne,              Ma p’tite mam’sell' Marianne !        Ell’ monta sur son âne Martin              Pour aller au moulin…Mais Abeille s’arrête ; elle s’écrie :— J’ai perdu mon soulier, mon soulier de satin !Et cela était comme elle le disait. Le petit soulier, dont les cordons de soie s’étaient relâchés dans sa marche, gisait tout poudreuxsur la route.Alors elle regarda derrière elle et, voyant les tours du château des Clarides effacées dans la brume lointaine, elle sentit son cœur seserrer et des larmes lui venir aux yeux.— Les loups nous mangeront, dit-elle ; et notre mère ne nous verra plus, et elle mourra de chagrin.Mais Georges lui remit son soulier et lui dit :— Quand la cloche du château sonnera le souper, nous serons de retour aux Clarides. En avant !           Le meunier qui la voit venir           Ne peut s’empêcher de lui dire :                 Attachez là votre âne,                 Ma p’tite mam’sell’ Marianne,
                 Ma p’tite mam’sell’ Marianne,           Attachez là votre âne Martin                 Qui vous mène au moulin.— Le lac ! Abeille, vois : le lac, le lac, le lac !— Oui, Georges, le lac !Georges cria hourra ! et jeta son chapeau en l’air. Abeille avait trop de retenue pour jeter semblablement sa coiffe ; mais, ôtant sonsoulier qui ne tenait guère, elle le lança par-dessus sa tête en signe de réjouissance. Il était là, le lac, au fond de la vallée, dont lespentes circulaires faisaient aux ondes argentées une grande coupe de feuillage et de fleurs. Il était là, tranquille et pur, et l’on voyait unfrisson passer sur la verdure encore confuse de ses rives. Mais les deux enfants ne découvraient dans la futaie aucun chemin quimenât à ses belles eaux.Tandis qu’ils en cherchaient un, ils eurent les mollets mordus par des oies qu’une petite fille, vêtue d’une peau de mouton, suivait avecsa gaule. Georges lui demanda comment elle se nommait.— Gilberte.— Eh bien, Gilberte, comment va-t-on au lac ?— On n’y va pas.— Pourquoi ?— Parce que…— Mais si on y allait ?— Si on y allait, il y aurait un chemin et on prendrait ce chemin.Il n’y avait rien à répondre à la gardeuse d’oies.— Allons, dit Georges, nous trouverons sans doute plus loin un sentier sous bois.— Nous y cueillerons des noisettes, dit Abeille, et nous les mangerons, car j’ai faim. Il faudra, quand nous retournerons au lac,emporter une valise pleine de choses bonnes à manger.Georges :— Nous ferons ce que tu dis, petite sœur ; j’approuve à présent l’écuyer Francœur, qui, lorsqu’il partit pour Rome, emporta un jambonpour la faim et une dame-jeanne pour la soif. Mais hâtons-nous, car il me semble que le jour s’avance, quoique je ne sache pasl’heure.— Les bergères la savent en regardant le soleil, dit Abeille ; mais je ne suis pas bergère. Il me semble pourtant que le soleil, qui étaitsur notre tête quand nous partîmes, est maintenant là-bas, loin derrière la ville et le château des Clarides. Il faudrait savoir s’il en estainsi tous les jours et ce que cela signifie.Tandis qu’ils observaient ainsi le soleil, un nuage de poussière se leva sur la route, et ils aperçurent des cavaliers qui s’avançaient àbride abattue et dont les armes brillaient. Les enfants eurent grand’peur et s’allèrent cacher dans les fourrés. Ce sont des voleurs ouplutôt des ogres, pensaient-ils. En réalité, c’étaient des gardes que la duchesse des Clarides avait envoyés à la recherche des deuxpetits aventureux.Les deux petits aventureux trouvèrent dans le fourré un sentier étroit, qui n’était point un sentier d’amoureux, car on n’y pouvaitmarcher deux de front en se tenant par la main à la façon des fiancés. Aussi n’y trouvait-on point l’empreinte de pas humains. On yvoyait seulement le creux laissé par une infinité de petits pieds fourchus.— Ce sont des pieds de diablotins, dit Abeille.— Ou de biches, dit Georges.La chose n’a point été éclaircie. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que le sentier descendait en pente douce jusqu’au bord du lac, quiapparut aux deux enfants dans sa languissante et silencieuse beauté. Des saules arrondissaient sur les bords leur feuillage tendre.Des roseaux balançaient sur les eaux leurs glaives souples et leurs délicats panaches ; ils formaient des îles frissonnantes autourdesquelles les nénufars étalaient leurs grandes feuilles en cœur et leurs fleurs à la chair blanche. Sur ces îles fleuries, les demoiselles,au corsage d’émeraude ou de saphir et aux ailes de flamme, traçaient d’un vol strident des courbes brusquement brisées.Et les deux enfants trempaient avec délices leurs pieds brûlants dans le gravier humide où couraient la pesse touffue et la massetteaux longs dards. L’acore leur jetait les parfums de son humble tige ; autour d’eux le plantain déroulait sa dentelle au bord des eauxdormantes, que l’épilobe étoilait de ses fleurs violettes.
CHAPITRE VIIIOù l’on voit ce qu’il en coûta à Georges de Blanchelande pour s’être approché du lac habité par les Ondines.Abeille s’avança sur le sable entre deux bouquets de saules, et devant elle le petit Génie du lieu sauta dans l’eau en laissant à lasurface des cercles qui s’agrandirent et s’effacèrent. Ce Génie était une petite grenouille verte au ventre blanc. Tout se taisait ; unsouffle frais passait sur ce lac clair, dont chaque lame avait le pli gracieux d’un sourire.— Ce lac est joli, dit Abeille ; mais mes pieds saignent dans mes petits souliers déchirés et j’ai grand’faim. Je voudrais bien êtredans le château.— Petite sœur, dit Georges, assieds-toi sur l’herbe. Je vais, pour les rafraîchir, envelopper tes pieds dans des feuilles ; puis j’irai techercher à souper. J’ai vu là-haut, proche de la route, des ronces toutes noires de mûres. Je t’apporterai dans mon chapeau les plusbelles et les plus sucrées. Donne-moi ton mouchoir ; j’y mettrai des fraises, car il y a des fraisiers ici près, au bord du sentier, àl’ombre des arbres. Et je remplirai mes poches de noisettes.Il arrangea au bord du lac, sous un saule, un lit de mousse pour Abeille, et il partit.Abeille, étendue, les mains jointes, sur son lit de mousse, vit des étoiles s’allumer en tremblant dans le ciel pâle ; puis ses yeux sefermèrent à demi ; pourtant il lui sembla voir en l’air un petit Nain monté sur un corbeau. Ce n’était point une illusion. Ayant tiré lesrênes que mordait l’oiseau noir, le Nain s’arrêta au-dessus de la jeune fille et fixa sur elle ses yeux ronds, puis il piqua des deux etpartit au grand vol. Abeille vit confusément ces choses et s’endormit.Elle dormait quand Georges revint avec sa cueillette, qu’il déposa près d’elle. Il descendit au bord du lac en attendant qu’elle seréveillât. Le lac dormait sous sa délicate couronne de feuillage. Une vapeur légère traînait mollement sur les eaux. Tout à coup la lunese montra entre les branches ; aussitôt les ondes furent jonchées d’étincelles.Georges vit bien que ces lueurs qui éclairaient les eaux n’étaient pas toutes le reflet brisé de la lune, car il remarqua des flammesbleues qui s’avançaient en tournoyant avec des ondulations et des balancements comme si elles dansaient des rondes. Il reconnutbientôt que ces flammes tremblaient sur des fronts blancs, sur des fronts de femmes. En peu de temps, de belles têtes couronnéesd’algues et de pétoncles, des épaules sur lesquelles se répandaient des chevelures vertes, des poitrines brillantes de perles, et d’oùglissaient des voiles, s’élevèrent au-dessus des vagues. L’enfant reconnut les Ondines et voulut fuir. Mais déjà des bras pâles etfroids l’avaient saisi et il était emporté, malgré ses efforts et ses cris, à travers les eaux, dans des galeries de cristal et de porphyre.CHAPITRE IXOù l’on voit comment Abeille fut conduite chez les Nains.La lune s’était élevée au-dessus du lac, et les eaux ne reflétaient plus que le disque émietté de l’astre. Abeille dormait encore. LeNain qui l’avait observée revint vers elle sur son corbeau. Il était suivi cette fois d’une troupe de petits hommes. C’étaient de trèspetits hommes. Une barbe blanche leur pendait jusqu’aux genoux. Ils avaient l’aspect de vieillards avec une taille d’enfant. À leurstabliers de cuir et aux marteaux qu’ils portaient suspendus à leur ceinture on les reconnaissait pour des ouvriers travaillant les métaux.Leur démarche était étrange ; sautant à de grandes hauteurs et faisant d’étonnantes culbutes, ils montraient une inconcevable agilité,et en cela ils étaient moins semblables à des hommes qu’à des esprits. Mais en faisant leurs cabrioles les plus folâtres, ils gardaientune inaltérable gravité, en sorte qu’il était impossible de démêler leur véritable caractère.Ils se placèrent en cercle autour de la dormeuse.— Eh bien ! dit du haut de sa monture emplumée le plus petit des Nains ; eh bien ! vous ai-je trompés en vous avertissant que la plusjolie princesse de la terre dormait au bord du lac, et ne me remerciez-vous pas de vous l’avoir montrée ?— Nous t’en remercions, Bob, répondit un des Nains qui avait l’air d’un vieux poète ; en effet, il n’est rien au monde de si joli que cettejeune demoiselle. Son teint est plus rose que l’aurore qui se lève sur la montagne, et l’or que nous forgeons n’est pas aussi éclatantque celui de cette chevelure.— Il est vrai, Pic ; Pic, rien n’est plus vrai ! répondirent les Nains ; mais que ferons-nous de cette jolie demoiselle ?Pic, semblable à un poète très âgé, ne répondit point à cette question des Nains, parce qu’il ne savait pas mieux qu’eux ce qu’il fallaitfaire de la jolie demoiselle.Un Nain, nommé Rug, leur dit :— Construisons une grande cage et nous l’y enfermerons.
Un autre Nain, nommé Dig, combattit la proposition de Rug. De l’avis de Dig, on ne mettait en cage que les animaux sauvages, etrien ne pouvait encore faire deviner que la jolie demoiselle fût de ceux-là.Mais Rug tenait à son idée, faute d’en avoir une autre à mettre à la place. Il la défendit avec subtilité :— Si cette personne, dit-il, n’est point sauvage, elle ne manquera pas de le devenir par l’effet de la cage, qui deviendra, enconséquence, utile et même indispensable.Ce raisonnement déplut aux Nains, et l’un d’eux, nommé Tad, le condamna avec indignation. C’était un Nain plein de vertu. Il proposade ramener la belle enfant à ses parents, qu’il pensait être de puissants seigneurs.Cet avis du vertueux Tad fut repoussé comme contraire à la coutume des Nains.— C’est la justice, disait Tad, et non la coutume qu’il faut suivre. On ne l’écoutait plus, et l’assemblée s’agitait tumultueusement,lorsqu’un Nain, nommé Pau, qui avait l’esprit simple, mais juste, donna son avis en ces termes :— Il faut commencer par réveiller cette demoiselle, puisqu’elle ne se réveille pas d’elle-même ; si elle passe la nuit de la sorte, elleaura demain les paupières gonflées et sa beauté en sera moindre, car il est très malsain de dormir dans un bois au bord d’un lac.Cette opinion fut généralement approuvée, parce qu’elle n’en contrariait aucune autre.Pic, semblable à un vieux poète accablé de maux, s’approcha de la jeune fille et la contempla gravement, dans la pensée qu’un seulde ses regards suffirait pour tirer la dormeuse du fond du plus épais sommeil. Mais Pic s’abusait sur le pouvoir de ses yeux, etAbeille continua à dormir les mains jointes.Ce que voyant, le vertueux Tad la tira doucement par la manche. Alors elle entr’ouvrit les yeux et se souleva sur son coude. Quand ellese vit sur un lit de mousse, entourée de Nains, elle crut que ce qu’elle voyait était un rêve de la nuit et elle frotta ses yeux pour lesdessiller, et afin qu’il y entrât, au lieu de la vision fantastique, la pure lumière du matin visitant sa chambre bleue, où elle croyait être.Car son esprit, engourdi par le sommeil, ne lui rappelait pas l’aventure du lac. Mais elle avait beau se frotter les yeux, les Nains n’ensortaient pas ; il lui fallut bien croire qu’ils étaient véritables. Alors, promenant ses regards inquiets, elle vit la forêt, rappela sessouvenirs et cria avec angoisse :— Georges ! mon frère Georges !Les Nains s’empressaient autour d’elle ; et, de peur de les voir, elle se cachait le visage dans les mains.— Georges ! Georges ! où est mon frère Georges ? criait-elle en sanglotant.Les Nains ne le lui dirent pas, par la raison qu’ils l’ignoraient. Et elle pleurait à chaudes larmes en appelant sa mère et son frère.Pau eut envie de pleurer comme elle ; mais, pénétré du désir de la consoler, il lui adressa quelques paroles vagues.— Ne vous tourmentez point, lui dit-il ; il serait dommage qu’une si jolie demoiselle se gâtât les yeux à pleurer. Contez-nous plutôtvotre histoire, elle ne peut manquer d’être divertissante. Nous y prendrons un plaisir extrême.Elle ne l’écoutait point. Elle se mit debout et voulut s’enfuir. Mais ses pieds enflés et nus lui causèrent une si vive douleur qu’elletomba sur ses genoux en sanglotant de plus belle. Tad la soutint dans ses bras et Pau lui baisa doucement la main. C’est pourquoielle osa les regarder et elle vit qu’ils avaient l’air plein de pitié. Pic lui sembla un être inspiré, mais innocent, et, s’apercevant que tousces petits hommes lui montraient de la bienveillance, elle leur dit :— Petits hommes, il est dommage que vous soyez si laids ; mais je vous aimerai tout de même si vous me donnez à manger, car j’ai.miaf— Bob ! s’écrièrent à la fois tous les Nains ; allez chercher à souper.Et Bob partit sur son corbeau. Toutefois les Nains ressentaient l’injustice qu’avait cette fillette de les trouver laids. Rug en était fort encolère. Pic se disait : « Ce n’est qu’une enfant et elle ne voit pas le feu du génie qui brille dans mes regards et leur donne tour à tourla force qui terrasse et la grâce qui charme. » Pau songeait : « J’aurais peut-être mieux fait de ne pas éveiller cette jeune demoisellequi nous trouve laids. » Mais Tad dit en souriant :— Mademoiselle, vous nous trouverez moins laids quand vous nous aimerez davantage.À ces mots, Bob reparut sur son corbeau. Il portait sur un plat d’or une perdrix rôtie, avec un pain de gruau et une bouteille de vin deBordeaux. Il déposa ce souper aux pieds d’Abeille en faisant un nombre incalculable de culbutes.Abeille mangea et dit :— Petits hommes, votre souper était très bon. Je me nomme Abeille ; cherchons mon frère et allons ensemble aux Clarides, oùmaman nous attend dans une grande inquiétude.Mais Dig, qui était un bon Nain, représenta à Abeille qu’elle était incapable de marcher ; que son frère était assez grand pour seretrouver lui-même ; qu’il n’avait pu lui arriver malheur dans cette contrée où tous les animaux féroces avaient été détruits. Il ajouta :— Nous ferons un brancard, nous le couvrirons d’une jonchée de feuilles et de mousses, nous vous y coucherons, nous vousporterons ainsi couchée dans la montagne et nous vous présenterons au roi des Nains, comme le veut la coutume de notre peuple.
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • Podcasts Podcasts
  • BD BD
  • Documents Documents
Alternate Text