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Description

À vau-l'eauJoris-Karl Huysmans1882Sommaire1 I2 II3 III4 IVILe garçon mit sa main gauche sur la hanche, appuya sa main droite sur le dosd’une chaise et il se balança sur un seul pied, en pinçant les lèvres.— Dame, ça dépend des goûts, dit-il ; moi, à la place de Monsieur, je demanderaisdu Roquefort.— Eh bien, donnez-moi un Roquefort.Et M. Jean Folantin, assis devant une table encombrée d’assiettes où se figeaientdes rogatons et des bouteilles vides dont le cul estampillait d’un cachet bleu lanappe, fit la moue, ne doutant pas qu’il allait manger un désolant fromage ; sonattente ne fut nullement déçue ; le garçon apporta une sorte de dentelle blanchemarbrée d’indigo, évidemment découpée dans un pain de savon de Marseille. M. Folantin chipota ce fromage, plia sa serviette, se leva, et son dos fut salué par legarçon qui ferma la porte.Une fois dehors, M. Folantin ouvrit son parapluie et pressa le pas. Aux lamesaiguës du froid vous rasant les oreilles et le nez, avaient succédé les fines lanièresd’une pluie battante. L’hiver glacial et dur qui sévissait depuis trois jours sur Parisse détendait et les neiges amollies coulaient, en clapotant, sous un ciel gonflé,comme noyé d’eau.M. Folantin galopait maintenant, songeant au feu qu’il avait allumé, chez lui, avantque d’aller se repaître dans son restaurant.À dire vrai, il n’était pas sans craintes ; par extraordinaire, ce soir-là, la paressel’avait empêché de réédifier, de fond en comble, le bûcher ...

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Extrait

Sommaire12  III43  IIIVIÀ vau-l'eauJoris-Karl Huysmans2881ILe garçon mit sa main gauche sur la hanche, appuya sa main droite sur le dosd’une chaise et il se balança sur un seul pied, en pinçant les lèvres.— Dame, ça dépend des goûts, dit-il ; moi, à la place de Monsieur, je demanderaisdu Roquefort.— Eh bien, donnez-moi un Roquefort.Et M. Jean Folantin, assis devant une table encombrée d’assiettes où se figeaientdes rogatons et des bouteilles vides dont le cul estampillait d’un cachet bleu lanappe, fit la moue, ne doutant pas qu’il allait manger un désolant fromage ; sonattente ne fut nullement déçue ; le garçon apporta une sorte de dentelle blanchemarbrée d’indigo, évidemment découpée dans un pain de savon de Marseille. M. Folantin chipota ce fromage, plia sa serviette, se leva, et son dos fut salué par legarçon qui ferma la porte.Une fois dehors, M. Folantin ouvrit son parapluie et pressa le pas. Aux lamesaiguës du froid vous rasant les oreilles et le nez, avaient succédé les fines lanièresd’une pluie battante. L’hiver glacial et dur qui sévissait depuis trois jours sur Parisse détendait et les neiges amollies coulaient, en clapotant, sous un ciel gonflé,comme noyé d’eau.M. Folantin galopait maintenant, songeant au feu qu’il avait allumé, chez lui, avantque d’aller se repaître dans son restaurant.À dire vrai, il n’était pas sans craintes ; par extraordinaire, ce soir-là, la paressel’avait empêché de réédifier, de fond en comble, le bûcher préparé par sonconcierge. Le coke est si difficile à prendre, songeait-il ; et il grimpa, quatre àquatre, ses escaliers, entra, et il n’aperçut, dans la cheminée, aucune flamme.— Dire qu’il n’existe pas de femmes de ménage, pas de portiers qui sachentapprêter un feu, grogna-t-il, et il mit sa bougie sur le tapis et, sans se déshabiller, lechapeau sur la tête, il renversa la grille, l’emplit à nouveau, méthodiquement,ménageant dans sa construction des prises d’air. Il baissa la trappe, consuma desallumettes et du papier et il se dévêtit. Soudain, il soupira, car il arrachait à sa lampe de profonds rots.— Allons, bon, il n’y a pas d’huile ! Ah bien, en voilà une autre, c’est completmaintenant ! et il considéra, navré, la mèche qu’il venait de lever, une mècheéventée et jaune, à la couronne calcinée et tailladée de dents noires.
« Cette vie est intolérable », se dit-il, en cherchant des ciseaux ; tant bien que mal, ilrépara son éclairage puis il se jeta dans un fauteuil et s’abîma dans ses réflexions.La journée avait été mauvaise ; depuis le matin, il broyait du noir ; le chef du bureauoù il était commis, depuis vingt ans, lui avait, sans politesse, reproché son arrivéeplus tardive que de coutume.M. Folantin s’était rebiffé et, tirant son oignon : « Onze heures juste », avait-il dit,d’un ton sec.Le chef avait à son tour extrait de sa poche un puissant remontoir.— Onze vingt, avait-il riposté, je vais comme la Bourse, et, d’un air méprisant, ilavait consenti à excuser son employé, en s’apitoyant sur l’antique horlogerie qu’ilexhibait.M. Folantin vit, dans cette ironique manière de le disculper, une allusion à sapauvreté et il répliqua vivement à son supérieur qui, n’acceptant plus alors lesécarts séniles d’une montre, se redressa et, dans des termes comminatoires,reprocha de nouveau à M. Folantin d’être inexact.La séance, mal commencée, avait continué d’être insupportable. Il avait fallu, sousun jour louche salissant le papier, copier d’interminables lettres, tracer devolumineux tableaux et écouter en même temps les bavardages du collègue, unpetit vieux qui, les mains dans les poches, s’écoutait parler.Celui-là récitait tout entier le journal et il l’allongeait encore par des jugements deson cru, ou bien il blâmait les formules des rédacteurs et il en citait d’autres qu’il eûtété heureux de voir substituer à celles qu’il expédiait ; et il entremêlait cesobservations de détails sur le mauvais état de sa santé qu’il déclarait s’améliorerun tantinet pourtant, grâce au constant usage de l’onguent populéum et auxablutions répétées d’eau froide.À écouter ces intéressants propos, M. Folantin finissait par se tromper ; les raiesde ses états godaient et les chiffres couraient à la débandade, dans les colonnes ;il avait dû gratter des pages, surcharger des lignes, en pure perte d’ailleurs, car lechef lui avait retourné son travail, avec ordre de le refaire.Enfin la journée s’était terminée et, sous le ciel bas, au milieu des rafales, M.Folantin avait dû piétiner dans des parfaits de fange, dans des sorbets de neige,pour atteindre son logis et son restaurant, et voilà que, pour comble, le dîner estexécrable et que le vin sentait l’encre.Les pieds gelés, comprimés dans des bottines racornies par l’ondée et par lesflaques, le crâne chauffé à blanc par le bec de gaz qui sifflait au-dessus de sa tête,M. Folantin avait à peine mangé et maintenant la guigne ne le lâchait point ; son feuhésitait, sa lampe charbonnait, son tabac était humide et s’éteignait, mouillant lepapier à cigarette de jus jaune.Un grand découragement le poigna ; le vide de sa vie murée lui apparut, et, tout entisonnant le coke avec son poker, M. Folantin, penché en avant sur son fauteuil, lefront sur le rebord de la cheminée, se mit à parcourir le chemin de croix de sesquarante ans, s’arrêtant, désespéré, à chaque station.Son enfance n’avait pas été des plus prospères ; de père en fils, les Folantinétaient sans le sou ; les annales de la famille signalaient bien, en remontant à desdates éloignées, un Gaspard Folantin qui avait gagné dans le commerce des cuirspresque un million ; mais la chronique ajoutait qu’après avoir dévoré sa fortune, ilétait resté insolvable ; le souvenir de cet homme était vivace chez ses descendantsqui le maudissaient, le citaient à leurs fils comme un exemple à ne pas suivre et lesmenaçaient continuellement de mourir comme lui sur la paille, s’ils fréquentaient lescafés ou couraient les femmes.Toujours est-il que Jean Folantin était né dans de désastreuses conditions ; le jouroù la gésine de sa mère prit fin, son père possédait pour tout bien une dizaine depetites pièces blanches. Une tante qui, sans être sage-femme, était experte à cegenre d’ouvrage, dépota l’enfant, le débarbouilla avec du beurre et, par économie,lui poudra les cuisses, en guise de lycopode, avec de la farine raclée sur la croûted’un pain. — Tu vois, mon garçon, que ta naissance fut humble, disait la tanteEudore, qui l’avait mis au courant de ces petits détails, et Jean n’osait espérerdéjà, pour plus tard, un certain bien-être.Son père décéda très jeune et la boutique de papeterie qu’il exploitait rue du Four
fut vendue pour liquider les dettes nécessitées par la maladie ; la mère et l’enfantse trouvèrent sur le pavé ; Madame Folantin se plaça chez les autres et devintdemoiselle de magasin, puis caissière dans une lingerie et l’enfant devintpensionnaire dans un lycée ; bien que Madame Folantin fût dans une situationréellement malheureuse, elle obtint une bourse et elle se priva de tout, économisantsur ses maigres mois, afin de pouvoir parer plus tard aux frais des examens et desdiplômes.Jean se rendit compte des sacrifices que s’imposait sa mère et il travailla de sonmieux, emportant tous les prix, compensant aux yeux de l’économe le méprisqu’inspirait sa situation de pauvre hère, par des succès au grand concours. C’étaitun garçon très intelligent et, malgré sa jeunesse, déjà rassis. À voir la misérableexistence que menait sa mère, enfermée, du matin au soir, dans une cage de verre,toussant, la main devant la bouche, sur des livres, demeurant timide et douce dansl’insolent brouhaha d’un magasin plein d’acheteurs, il comprit qu’il ne fallait comptersur aucune clémence du sort, sur aucune justice de la destinée.Aussi eut-il le bon sens de ne pas écouter les suggestions de ses professeurs quile chauffaient en vue d’exhausser leur réputation et de gagner des grades et,tâchant d’arrache-pied, il passa son baccalauréat, après sa seconde.Il lui fallait sans tarder une place qui allégeât le pesant fardeau que supportait samère ; il demeura longtemps sans en découvrir, car son aspect chétif ne prévenaitpas en sa faveur et sa jambe gauche boitait, par suite d’un accident survenu aucollège, dans son enfance ; enfin, la malchance sembla tourner ; Jean concourutpour une place d’employé dans un ministère et il fut admis avec les appointementsde quinze cents francs.Quand son fils lui annonça cette bonne nouvelle Madame Folantin souritdoucement : « Te voilà ton maître, dit-elle, tu n’as plus besoin de personne, monpauvre garçon, il était grand temps » ; et en effet sa santé débile s’altérait de jouren jour : un mois après, elle mourut des suites d’un gros rhume gagné dans la cageventilée où elle demeurait, l’hiver comme l’été, assise.Jean resta seul ; la tante Eudore était enterrée depuis longtemps ; ses autresparents étaient ou dispersés ou morts ; il ne les avait d’ailleurs pas connus ; c’esttout au plus s’il se souvenait du nom d’une cousine actuellement en province, dansun monastère.Il se fit quelques camarades, quelques amis, puis arriva le moment où les unsquittèrent Paris et où les autres se marièrent ; il n’eut pas le courage de nouer denouvelles liaisons et, peu à peu, il s’abandonna et vécut seul.C’est égal, la solitude est douloureuse, pensait-il maintenant, en remettant, un à un,des bouts de coke sur sa grille, et il songea à ses anciens camarades. Comme lemariage brisait tout ! On s’était tutoyé, on avait vécu de la même existence, l’on nepouvait se passer les uns des autres et c’est à peine si l’on se saluait à présentlorsqu’on se rencontrait. L’ami marié est toujours un peu embarrassé, car c’est luiqui a rompu les relations, puis il s’imagine aussi qu’on raille la vie qu’il mène etenfin, il est, de bonne foi, persuadé qu’il occupe dans le monde un rang plushonorable que celui d’un célibataire, se disait M. Folantin, qui se rappelait la gêneet un peu la morgue d’anciens camarades entrevus depuis leur mariage. Tout cela,c’est bien bête ! Et il sourit, car le souvenir de ces compagnons de jeunesse leramenait forcément au temps où il les fréquentait.Il avait vingt-deux ans alors et tout l’amusait. Le théâtre lui apparaissait comme unlieu de délices, le café comme un enchantement, et Bullier, avec ses filles cabrant letorse, au son des cymbales et chahutant, le pied, en l’air, l’allumait, car dans sonardeur, il se les figurait déshabillées et voyait sous les pantalons et sous les jupes lachair se mouiller et se tendre. Tout un fumet de femme montait dans des tourbillonsde poussière et il restait là, ravi, enviant les gens en chapeaux mous quicavalcadaient en se tapant sur les cuisses. Lui, boitait, était timide, et n’avait pasd’argent. N’importe, ce supplice était doux, puis de même que bien des pauvresdiables, un rien le contentait. Un mot jeté au passage, un sourire lancé par-dessusl’épaule, le rendaient joyeux et, en rentrant chez lui, il rêvait à ces femmes ets’imaginait que celles-là qui l’avaient regardé et qui lui avaient souri étaientmeilleures que les autres.Ah ! Si ses appointements avaient été plus élevés ! Dépourvu d’argent comme ill’était, ne pouvant prétendre à lever des filles dans un bal, il s’adressait aux affûtsdes corridors, aux malheureuses dont le gros ventre bombe au ras du trottoir ; ilplongeait dans les couloirs, tâchant de distinguer la figure perdue dans l’ombre ; etla grossièreté de l’enluminure, l’horreur de l’âge, l’ignominie de la toilette et
l’abjection de la chambre ne l’arrêtaient point. Ainsi que dans ces gargotes où sonbel appétit lui faisait dévorer de basses viandes, sa faim charnelle lui permettaitd’accepter les refus de l’amour. Il y avait même des soirs où sans le sou, et parconséquent sans espoir de se satisfaire, il traînait dans la rue de Buci, dans la ruede l'Égout, dans la rue du Dragon, dans la rue Neuve-Guillemin, dans la rueBeurrière, pour se frotter à de la femme ; il était heureux d’une invite, et, quand ilconnaissait une de ces raccrocheuses, il causait avec elle, échangeait le bonsoir,puis il se retirait, par discrétion, de peur d’effaroucher la pratique, et il aspiraitaprès la fin du mois, se promettant, dès qu’il aurait touché son traitement, desbonheurs rares.Le beau temps ! — Et dire que maintenant qu’il était un peu plus riche, maintenantqu’il pouvait goûter à de meilleures pâtures et s’épuiser sur des couches plusfraîches, il n’avait plus envie de rien ! L’argent était arrivé trop tard, alors qu’aucunplaisir ne le séduisait. Mais une période intermédiaire avait existé, entre celle où ces turbulences du sangle bouleversaient et celles où, incurieux, presque impuissant, il restait là, chez lui,dans un fauteuil, auprès du feu. Vers les vingt-sept ans, le dégoût l’avait pris desfemmes en carte, éparses dans son quartier ; il avait désiré un peu de cajolerie, unpeu de caresse ; il avait rêvé de ne plus se précipiter à la hâte sur un divan, maisbien de temporiser et de s’asseoir. Comme ses ressources l’obligeaient àn’entretenir aucune fille, comme il était malingre et ne possédait aucun talent desociété, aucune gaieté libertine, aucun bagou, il avait pu, tout à son aise, réfléchirsur la bonté d’une Providence qui donne argent, honneur, santé, femme, tout auxuns et rien aux autres. Il avait dû se contenter encore de banales dînettes, maiscomme il payait davantage, il était expédié dans des salles plus propres et dansdes linges plus blancs.Une fois, il s’était cru heureux ; il avait fait connaissance d’une fillette qui travaillait ;celle-là lui avait bien distribué des à-peu-près de tendresse, mais, du soir aulendemain, sans motifs, elle l’avait lâché, lui laissant un souvenir dont il eut de lapeine à se guérir ; il frémissait, se rappelant cette époque de souffrances où il fallaitquand même aller à son bureau et quand même marcher. Il est vrai qu’il étaitencore jeune et qu’au lieu de s’adresser au premier médecin venu, il avait eurecours aux charlatans, sans tenir compte des inscriptions qui rayaient leursaffiches dans les rambuteaux, des inscriptions véridiques comme celle-ci :« remède dépuratif... » oui, pour la bourse ; — menaçantes comme celle-là : « onperd ses cheveux » ; — philosophiques et résignées comme cette autre : « vautencore mieux coucher avec sa femme » ; — et, partout, l’adjectif gratuit accolé aumot traitement était biffé, creusé, ravagé à coups de couteaux, par des gens qu’onsentait avoir accompli cette besogne avec conviction et avec rage.Maintenant les amours étaient bien finies, les élans bien réprimés ; auxhalètements, aux fièvres, avaient succédé une continence, une paix profondes ;mais aussi quel abominable vide s’était creusé dans son existence depuis lemoment où les questions sensuelles n’y avaient plus tenu de place !« Tout cela ce n’est pas risible », pensait M. Folantin, en hochant la tête et il ajourason feu. « On gèle ici, murmura-t-il, c’est dommage que le bois soit si cher, quellesbelles flambées, on ferait ! » Et cette réflexion l’amena à songer au bois qu’on leurdistribuait à gogo, au ministère, puis à administration elle-même et enfin à sonbureau.Là encore, ses illusions avaient été de courte durée. Après avoir cru qu’on arrivait àdes positions supérieures par la bonne conduite et le travail, il s’aperçut que laprotection était tout ; les employés nés en province étaient soutenus par leursdéputés et ils arrivaient quand même. Lui, était né à Paris, il n’était aidé par aucunpersonnage, il demeura simple expéditionnaire et il copia et recopia, pendant desannées, des monceaux de dépêches, traça d’innombrables barres de jonction, bâtitdes masses d’états, répéta des milliers de fois les invariables salutations desprotocoles ; à ce jeu, son zèle se refroidit et maintenant, sans attente degratifications, sans espoir d’avancements, il était peu diligent et peu dévoué.Avec ses 237 fr. 40 c. par mois, jamais il n’avait pu s’installer dans un logementcommode, prendre une bonne, se régaler, les pieds au chaud, dans despantoufles ; un essai malheureux tenté, un jour de lassitude, en dépit de toutevraisemblance, de tout bon sens, avait été d’ailleurs décisif et, au bout de deuxmois, il avait dû naviguer de nouveau, au travers des restaurants, s’estimant encoresatisfait d’être débarrassé de sa femme de ménage, madame Chabanel, unevieillesse haute de six pieds, aux lèvres velues et aux yeux obscènes plantés au-dessus de bajoues flasques. C’était une sorte de vivandière qui bâfrait comme un
roulier et buvait comme quatre ; elle cuisinait mal et sa familiarité dépassait lesbornes du possible. Elle posait les plats, bout-ci, bout-là, sur la table, puiss’asseyait en face de son maître, faisant chapelle sous ses jupes et roussinait, enrigolant le bonnet de côté et les mains aux hanches.Impossible d’être servi ; mais M. Folantin eût peut-être encore supporté cethumiliant sans gêne, si cette étonnante dame ne l’avait dévalisé ainsi que dans unbois ; les gilets de flanelle et les chaussettes disparaissaient, les savatesdevenaient introuvables, les alcools se volatilisaient, les allumettes même brûlaienttoutes seules.Il avait pourtant fallu mettre un terme à cet état de choses ; aussi, M. Folantinrassembla son courage et, de peur que cette femme ne le pillât complètementpendant son absence, il brusqua la scène et, un soir, séance tenante, il la congédia.Madame Chabanel devint cramoisie et sa bouche béa, vidée de dents ; puis elle semit à gigoter et à battre de l’aile lorsque M. Folantin dit d’un ton aimable :— Puisque je ne mangerai plus désormais chez moi, je préfère vous faire profiterdes provisions qui restent plutôt que les perdre ; nous allons donc, si vous le voulezbien, les passer en revue, ensemble.Et alors il avait ouvert les armoires.— Ça, c’est un sac de café et cette bouteille contient de l’eau-de-vie, n’est-ce pas ?— Oui, Monsieur, c’en est, avait gémi Madame Chabanel. — Eh bien, c’est bon à conserver et je la garde, disait M. Folantin, et ainsi de tout ;la mère Chabanel n’héritait en fin de compte que de deux sous de vinaigre, d’unepoignée de sel gris et d’un petit verre d’huile à lampe.Ouf ! s’était écrié M. Folantin, alors que cette femme descendait l’escalier, entrébuchant contre les marches ; mais sa joie s’était vite éteinte ; depuis ce temps-là,son intérieur avait marché tout de guingois. La veuve Chabanel avait été remplacéepar le concierge, qui trépignait le lit de coups de poing et apprivoisait les araignéesdont il ménageait les toiles.Depuis ce temps, la victuaille avait été aussi invraisemblable qu’indécise ; lesstations chez les nourrisseurs du quartier n’avaient plus cessé et son estomacs’était rouillé ; la période des eaux de Saint-Galmier et des eaux de Seltz, de lamoutarde masquant le goût faisandé des viandes et attisant la froide lessive dessauces, était venue.À force d’évoquer toute la séquelle de ces souvenirs, M. Folantin tomba dans uneaffreuse mélancolie. Il avait subi vaillamment, depuis des années, la solitude, mais,ce soir-là, il s’avoua vaincu ; il regretta de ne pas s’être marié et il retourna contrelui les arguments qu’il débitait quand il prêchait le célibat pour les gens pauvres. —Eh bien, quoi ? les enfants, on les élèverait, on se serrerait un peu plus le ventre. —Parbleu, je ferais comme les autres, je m’attellerais à des copies, le soir, pour quema femme fût mieux mise ; nous mangerions de la viande le matin seulement et, demême que la plupart des petits ménages, nous nous contenterions au dîner d’uneassiettée de soupe. Qu’est-ce que toutes ces privations à côté de l’existenceorganisée, de la soirée passée entre son enfant et sa femme, de la nourriture peuabondante mais vraiment saine, du linge raccommodé, du linge blanchi et rapportéà des heures fixes ? — Ah ! Le blanchissage, quel aria pour un garçon ! — On mevisite quand on a le temps et l’on m’apporte des chemises molles et bleues, desmouchoirs en loques, des chaussettes criblées de trous comme des écumoires etl’on se fiche de moi lorsque je me fâche ! — Et puis, comment tout cela finira-t-il, àl’hospice ou à la maison Dubois, si la maladie se prolonge ; ici, invoquant la pitiéd’une garde-malade, si la mort est prompte.« Trop tard... plus de virilité, le mariage est impossible. Décidément, j’ai raté mavie. Allons, ce que j’ai de mieux à faire, soupira M. Folantin, c’est encore de mecoucher et de dormir. » Et, pendant qu’il ouvrait ses couvertures, et disposait sesoreillers, des actions de grâces s’élevèrent dans son âme, célébrant les pacifiantsbienfaits du secourable lit.II
Ni le lendemain, ni le surlendemain, la tristesse de M. Folantin ne se dissipa ; il selaissait aller à vau-l’eau, incapable de réagir contre ce spleen qui l’écrasait.Mécaniquement, sous le ciel pluvieux, il se rendait à son bureau, le quittait,mangeait et se couchait à neuf heures pour recommencer, le jour suivant, une viepareille ; peu à peu, il glissait à un alourdissement absolu d’esprit.Puis, il eut, un beau matin, un réveil. Il lui sembla qu’il sortait d’une léthargie ; letemps était clair et le soleil frappait les vitres damasquinées de givre ; l’hiverreprenait, mais lumineux et sec ; M. Folantin se leva, en murmurant : « Fichtre, çapince ! » Il se sentait ragaillardi. « Ce n’est pas tout cela, il s’agirait de trouver unremède aux attaques d’hypocondrie », se dit-il.Après de longues délibérations, il se décida à ne plus vivre ainsi enfermé et àvarier ses restaurants. Seulement, si ces résolutions étaient faciles à concevoir,elles étaient, en revanche, difficiles à mettre en pratique. Il demeurait rue desSaints-pères et les restaurants manquaient.Le VIe arrondissement était impitoyable au célibat. Il fallait être ordonné prêtre pourtrouver des ressources, des dîners spéciaux dans des tables d’hôtes réservées auxecclésiastiques, pour vivre dans ce lacis de rues qui enveloppent l’église de Saint-Sulpice. Hors la religion, point de mangeaille, à moins d’être riche et de pouvoirfréquenter des maisons huppées ; M. Folantin, ne remplissant pas ces conditions,devait se borner à prendre ses repas chez les quelques traiteurs disséminés, çà etlà, dans son voisinage. Décidément, il semblait que cette partie del’arrondissement ne fût habitée que par des concubins ou des gens mariés. Sij’avais le courage de l’abandonner, soupirait de temps à autre M. Folantin. Maisson bureau était là, puis il y était né, sa famille y avait constamment vécu ; tous sessouvenirs tenaient dans cet ancien coin tranquille, déjà défiguré par des percées denouvelles rues, par de funèbres boulevards, rissolés l’été et glacés l’hiver, par demornes avenues qui avaient américanisé l’aspect du quartier et détruit pour jamaisson allure intime, sans lui avoir apporté en échange des avantages de confortablede gaieté et de vie.Il faudrait traverser l’eau pour dîner, se répétait M. Folantin, mais un profond dégoûtle saisissait dès qu’il franchissait la rive gauche ; puis il avait peine à marcher avecsa jambe qui clochait, et il abominait les omnibus. Enfin, l’idée de faire des étapes,le soir, pour chercher pâture, l’horripila. Il préféra tâter de tous les marchands devins, de tous les bouillons qu’il n’avait pas encore visités, dans les alentours de sondomicile.Et tout aussitôt il déserta le gargot où il mangeait d’habitude ; il hanta d’abord lesbouillons, eut recours aux filles dont les costumes de sœur évoquent l’idée d’unréfectoire d’hôpital. Il y dîna quelques jours, et sa faim, déjà rabrouée par lesgraillonnants effluves de la pièce, se refusa à entamer des viandes insipides,encore affadies par les cataplasmes des chicorées et des épinards. Quelletristesse dégageaient ces marbres froids, ces tables de poupées, cette immuablecarte, ces parts infinitésimales, ces bouchées de pain ! Serrés en deux rangsplacés vis-à-vis, les clients paraissaient jouer aux échecs, disposant leursustensiles, leurs bouteilles, leurs verres, les uns au travers des autres, faute deplace ; et, le nez dans un journal, M. Folantin enviait les solides mâchoires de sespartners qui broyaient les filaments des aloyaux dont les chairs fuyaient sous lafourchette. Par dégoût des viandes cuites au four, il se rabattait sur les œufs ; il lesréclamait sur le plat et très cuits ; généralement, on les lui apportait presque crus etil s’efforçait d’éponger avec de la mie de pain, de recueillir avec une petite cuiller lejaune qui se noyait dans des tas de glaires. C’était mauvais, c’était cher et surtoutc’était attristant. En voilà assez, se dit M. Folantin, essayons d’autre chose.Mais partout il en était de même ; les inconvénients variaient en même temps queles râteliers ; chez les marchands de vins distingués, la nourriture était meilleure, levin moins âpre, les parts plus copieuses, mais en thèse générale, le repas duraitdeux heures, le garçon étant occupé à servir les ivrognes postés en bas devant lecomptoir ; d’ailleurs, dans ce déplorable quartier, la boustiffaille se composait d’unordinaire, de côtelettes et de biftecks qu’on payait bon prix parce que, pour ne pasvous mettre avec les ouvriers, le patron vous enfermait dans une salle à part etallumait deux branches de gaz.Enfin, en descendant plus bas, en fréquentant les purs mannezingues ou les bibinesde dernier ordre, la compagnie était répulsive et la saleté stupéfiante ; la carnefétidait, les verres avaient des ronds de bouches encore marqués, les couteauxétait dépolis et gras et les couverts conservaient dans leurs filets le jaune des œufs
mangés.M. Folantin se demanda si le changement était profitable, attendu que le vin étaitpartout chargé de litharge et coupé d’eau de pompe, que les œufs n’étaient jamaiscuits comme on les désirait, que la viande était partout privée de suc, que leslégumes cuits à l’eau ressemblaient aux vestiges des maisons centrales ; mais ils’entêta ; « à force de chercher, je trouverai peut-être », et il continua à rôder par lescabarets, par les crémeries ; seulement, au lieu de se débiliter, sa lassitudes’accrut, surtout quand, descendant de chez lui, il aspirait, dans les escaliers,l’odeur des potages, il voyait des raies de lumière sous les portes, il rencontrait desgens venant de la cave, avec des bouteilles, il entendait des pas affairés courirdans les pièces ; tout, jusqu’au parfum qui s’échappait de la loge de son concierge,assis, les coudes sur la table, et la visière de sa casquette ternie par la buéemontant de sa jatte de soupe, avivait ses regrets. Il en arrivait presque à se repentird’avoir balayé la mère Chabanel, cet odieux cent-garde — « Si j’avais eu lesmoyens, je l’aurais gardée, malgré ses désolantes mœurs », se dit-il.Et il se désespérait, car à ses ennuis moraux se joignait maintenant le délabrementphysique. À force de ne pas se nourrir, sa santé, déjà frêle, chavirait. Il se mit au fer,mais toutes les préparations martiales qu’il avala lui noircirent, sans résultatappréciable, les entrailles. Alors il adopta l’arsenic, mais le Fowler lui éreintal’estomac et ne le fortifia point ; enfin il usa, en dernier ressort, des quinquinas quil’incendièrent ; puis il mêla le tout, associant ces substances les unes aux autres, cefut peine perdue ; ses appointements s’y épuisaient ; c’étaient chez lui des massesde boîtes, de topettes, de fioles, une pharmacie en chambre, contenant tous lescitrates, les phosphates, les proto-carbonates, les lactates, les sulfates deprotoxyde, les iodures et les proto-iodures de fer, les liqueurs de Pearson, lessolutions de Devergie, les granules de Dioscoride, les pilules d’arséniate de soudeet d’arséniate d’or, les vins de gentiane et de quinium, de coca et de colombo !Dire que tout cela c’est de la blague et que d’argent perdu ! soupirait M. Folantin,en regardant piteusement ces vains achats, et, bien qu’il n’eût pas voix au chapitre,le concierge était de cet avis ; seulement il époussetait la chambre, plus malencore, sentant son mépris d’homme robuste s’accroître, pour ce locataire étiquequi ne vivait plus qu’en avalant des drogues.En attendant, l’existence de M. Folantin persistait à être monotone. Il n’avait pu sedécider à rentrer dans son premier restaurant ; une fois il était allé jusqu’à la porte,mais, arrivé là, l’odeur des grillades et la vue d’une bassine de crème violette auchocolat, l’avaient fait fuir. Il alternait marchands de vins et bouillons et, un jour parsemaine, il s’échouait dans une fabrique de bouillabaisse. Le potage et le poissonétaient passables, mais il ne fallait point réclamer d’autre pitance, les viandes étantratatinées comme des semelles de bottes et tous les plats dégageant l’acre goûtdes huiles à lampes.Pour se raiguiser l’appétit, encore émoussé par les abjects apéritifs des cafés : —les absinthes puant le cuivre ; les vermouths : la vidange des vins blancs aigris ; lesmadères : le trois-six coupé de caramel et de mélasse ; les malagas : les saucesdes pruneaux au vin ; les bitters : l’eau de Botot à bas prix des herboristes ; — M.Folantin essaya d’un excitant qui lui réussissait dans son enfance ; tous les deuxjours, il se rendit aux bains. Cet exercice lui plaisait surtout parce qu’ayant deuxheures à tuer, entre la sortie de son bureau et son repas, il évitait ainsi de rentrerchez lui, de demeurer tout botté, tout habillé, consultant sa pendule, attendantl’heure du dîner. Et, les premières fois, ce furent des moments délicieux. Il seblottissait dans l’eau chaude, s’amusait à soulever avec ses doigts des tempêtes età creuser des maelströms. Doucement, il s’assoupissait, au bruit argentin desgouttes tombant des becs-de-cygnes et dessinant de grands cercles qui sebrisaient contre les parois de la baignoire ; tressautant, alors que des coups furieuxde sonnettes partaient dans les couloirs, suivis de bruits de pas et de claquementsde portes. Puis le silence reprenait avec le doux clapotis des robinets, et toutes sesdétresses fuyaient à la dérive ; dans la cabine, voilée d’une vapeur d’eau, ilrêvassait et ses pensées s’opalisaient avec la buée, devenaient affables etdiffuses. Au fond, tout était pour le mieux ; il s’embêtait. Eh ! Mon Dieu, chacun n’a-t-il pas ses ennuis ? Il avait, dans tous les cas, évité les plus douloureux, les pluspoignants, ceux du mariage. « Il fallait que je fusse bien bas, le soir où j’ai pleuré surmon célibat, se dit-il. Voyez-vous cela, moi, qui aime tant à m’étendre, en chien defusil, dans les draps, forcé de ne pas bouger, de subir le contact d’une femme, àtoutes les époques, de la contenter alors que je souhaiterais simplement dedormir !Et encore, si l’on ne procréait aucun enfant ! si la femme était vraiment stérile oubien adroite, il n’y aurait que demi-mal ! — mais, est-on jamais sûr de rien ! et alors
ce sont de perpétuelles nuits blanches, d’incessantes inquiétudes. Le gosse braille,un jour, parce qu’il lui pousse une quenotte ; un autre jour, parce qu’il ne lui enpousse pas ; ça pue le lait sûr et le pipi, par toute la chambre ; enfin, il faudrait aumoins tomber sur une femme aimable, sur une bonne fille ; oui, va-t’en voir si ellesviennent, Jean ; avec ma déveine coutumière, j’aurais épousé une pimbêche, unepetite chipie, qui m’aurait intarissablement reproché les gênes utérines survenuesaprès ses couches.Non, il faut être juste : chaque état a ses inquiétudes et ses tracas ; et puis, c’estune lâcheté lorsqu’on n’a pas de fortune que d’enfanter des mioches ! — C’est lesvouer au mépris des autres quand ils seront grands ; c’est les jeter dans unedégoûtante lutte, sans défense et sans armes ; c’est persécuter et châtier desinnocents à qui l’on impose de recommencer la misérable vie de leur père. — Ah !Au moins, la génération des tristes Folantin s’éteindra avec moi ! » Et, consolé, M.Folantin lapait sans se plaindre, une fois sorti du bain, l’eau de vaisselle de sonbouillon, et déchiquetait l’amadou mouillé de sa viande.Tant bien que mal, il atteignait la fin de l’hiver et la vie devint plus indulgente ;l’intimité des intérieurs cessait et M. Folantin ne regretta plus si vivement lesdouillettes somnolences au coin du feu ; ses promenades le long des quaisrecommencèrent.Déjà les arbres se dentelaient de petites feuilles jaunes ; la Seine, réverbérantl’azur pommelé du ciel, coulait avec de grandes plaques bleues et blanches quecoupaient, en les brouillant d’écume, les bateaux-mouches. Le décor environnantsemblait requinqué. Les deux immenses portants, représentant, l’un, le pavillon deFlore et toute la façade du Louvre ; l’autre, la ligne des hautes maisons jusqu’auPalais de l’Institut, avaient été ranimés et comme repeints et la toile du fond, denouveau tendue, découpait sur un outremer adouci, tout neuf, les poivrières duPalais de Justice, l’aiguille de la Sainte-Chapelle, la vrille et les tours de Notre-.emaDM. Folantin adorait cette partie du quai, comprise entre la rue du Bac et la rueDauphine ; il choisissait un cigare, dans le débit de tabac situé près de la rue deBeaune, et il musait, à petits pas, allant un jour à gauche, fouillant les boîtes desparapets, et un autre jour à droite, consultant les rayons, en plein vent, des livres enboutique.La plupart des volumes entassés dans les caisses étaient des rancarts de librairie,des rossignols sans valeur, des romans mort-nés, mettant en scène des femmes dugrand monde, racontant, dans un langage de pipelette, les accidents de l’amourtragique, les duels, les assassinats et les suicides ; d’autres soutenaient desthèses, attribuaient tous les vices aux gens titrés, toutes les vertus aux gens dupeuple ; d’autres enfin poursuivaient un but religieux ; ils étaient revêtus del’approbation de Monseigneur un tel et ils délayaient des cuillerées d’eau bénitedans le mucilage d’une gluante prose.Tous ces romans avaient été rédigés par d’ incontestables imbéciles et M. Folantinfilait vite, ne reprenant haleine que devant les volumes de vers qui battaient de l’aileà toutes les brises. Ceux-là étaient moins dépiautés et moins souillés, attendu quepersonne ne les ouvrait. Une charitable pitié venait à M. Folantin pour ces recueilsdélaissés. Et il y en avait, il y en avait ! des vieux datant de l’entrée de Malekadeldans la littérature, des jeunes, issus de l’école d’Hugo, chantant le doux Messidor,les bois ombreux, les divins charmes d’une jeune personne qui, dans la vie privée,faisait probablement la retape. Et tout cela avait été lu en petit comité et les pauvresécrivains s’étaient réjouis. Mon Dieu ! ils ne s’attendaient pas à un retentissantsuccès, à une vente populaire, mais seulement à un petit bravo de la part desdélicats et des lettrés ; et rien ne s’était produit, pas même un peu d’estime. Par ici,par là, une louange banale dans une feuille de chou, une ridicule lettre du Grand-Maître pieusement conservée, et ç’avait été tout.Ce qu’il y a de plus triste, pensait M. Folantin, c’est que ces malheureux peuventjustement exécrer le public, car la justice littéraire n’existe pas ; leurs vers ne sont nimeilleurs, ni pires que ceux qui se sont vendus et qui ont mené leurs auteurs àl’Institut.Tout en rêvant de la sorte, M. Folantin rallumait son cigare, reconnaissait lesbouquinistes qui, bavards et hâlés, se tenaient comme l’année précédente, près deleurs boîtes. Il reconnaissait aussi les bibliomanes qui piétinaient, au dernierprintemps, tout le long des parapets, et la vue de ces individus qu’il ne connaissaitpas le charmait. Tous lui étaient sympathiques ; il devinait en eux de bonsmaniaques, de braves gens tranquilles, passant dans la vie, sans bruit, et il lesenviait. « Si j’étais comme eux », songeait-il ; et déjà, il avait tenté de les imiter, de
devenir bibliophile. Il avait consulté des catalogues, feuilleté des dictionnaires, despublications spéciales, mais il n’avait jamais découvert de pièces curieuses et ildevinait d’ailleurs que leur possession ne comblerait pas ce trou d’ennui qui secreusait lentement, dans tout son être. — Hélas ! Le goût des livres ne s’apprenaitpas, et puis, en dehors des éditions épuisées que ses faibles ressources luiinterdisaient d’acheter, M. Folantin n’avait guère de volumes à se procurer. Iln’aimait ni les romans de cape et d’épée, ni les romans d’aventures ; d’un autrecôté, il abominait le bouillon de veau des Cherbuliez et des Feuillet ; il ne s’attachaitqu’aux choses de la vie réelle ; aussi sa bibliothèque était restreinte, cinquantevolumes en tout, qu’il savait par cœur. Et ce n’était pas l’un de ses moindreschagrins que cette disette de livres à lire ! En vain, il avait essayé de s’intéresser àl’histoire ; toutes ces explications compliquées de choses simples ne l’avaient nicaptivé, ni convaincu. Vaguement il furetait, n’espérant plus dépister un bouquinqu’il joindrait aux siens. Mais cette promenade le distrayait, puis, quand il était lasde remuer la poussière des imprimés, il se penchait au-dessus des berges et lavue des bateaux aux coques goudronnées, aux cabines peintes en vert poireau, augrand mât abattu sur le pont, lui plaisait : il demeurait là, enchanté, contemplant lacocotte mijotant sur un poêle de fonte, à l’air, l’éternel chien noir et blanc courant, laqueue en trompette, le long des péniches ; les enfants très blonds, assis près dugouvernail, les cheveux sur les yeux et les doigts dans la bouche.Ce serait gai de vivre ainsi, pensait-il souriant, malgré lui, de ces envies puériles, etil sympathisait même avec les pêcheurs à la ligne, immobiles, en rang d’oignons,séparés par des boîtes d’asticots les uns des autres.Ces soirs-là, il se sentait plus dispos et plus vert. Il consultait sa montre et si l’heuredu dîner était lointaine encore, il traversait la chaussée, suivait le trottoir qui faisaitface à celui qu’il venait de quitter et il remontait le long des maisons. Il flânaitfouillonnant encore des livres dont les dos s’alignaient aux devantures desboutiques, s’extasiant sur d’anciennes reliures aux plats de maroquin rouge,estampés d’armes en or ; mais celles-là étaient enfermées sous verre, comme deschoses précieuses que des initiés pouvaient seuls toucher ; et il repartait, examinaitles magasins pleins de vieux chênes si bien réparés qu’ils ne conservaient plus unmorceau du temps, les assiettes de vieux Rouen fabriquées aux Batignolles, lesgrands plats de Moustiers cuits à Versailles, les tableaux d’Hobbéma, le petit ru, lemoulin à eau, la maison coiffée de tuiles rouges, éventées par un bouquet d’arbresenveloppé dans un coup de lumière jaune ; des tableaux étonnamment imités parun peintre, entré dans la peau du vieux Minderhout, mais incapable de s’assimiler lamanière d’un autre maître ou de produire, de son cru, la moindre toile ; et M.Folantin essayait de percer la profondeur des boutiques, d’un coup d'œil au traversdes portes ; jamais il n’y voyait de chalands ; seule, une vieille femme étaitgénéralement assise, dans le pêle-mêle des objets où elle s’était réservé uneniche, et, ennuyée, elle ouvrait la bouche en un long bâillement qui se communiquaitau chat campé sur une console.« C’est drôle tout de même, se disait M. Folantin, comme les marchandes de bric-à-brac changent. Les rares fois où j’ai terminé au travers des quartiers de la rivedroite, je n’ai jamais vu, dans les débits de bibelots, de bonnes vieilles damescomme celle-ci, mais j’ai toujours aperçu derrière les vitrines de belles et hautesgaillardes, de trente à quarante ans, soigneusement pommadées et la figure trèstravaillée au plâtre. »Une vague odeur de prostitution s’échappait de ces magasins où les œillades de lanégociante devaient abréger les marchandages des acheteurs. « Allons, le bonenfant disparaît ; d’ailleurs, les centres se déplacent ; maintenant tous lesantiquaires, tous les vendeurs des livres de luxe végètent dans ce quartier et ilsfuient, dès que leurs baux expirent, de l’autre côté du fleuve. Dans dix ans d’ici, lesbrasseries et les cafés auront envahi tous les rez-de-chaussée du quai ! Ah !Décidément Paris devient un Chicago sinistre ! » Et, tout mélancolisé, M. Folantinse répétait : « Profitons du temps qui nous reste avant la définitive invasion de lagrande muflerie du Nouveau Monde ! » Et il reprenait ses flânes, s’arrêtant devantles marchands d’estampes aux montres tendues d’images du XVIIIe siècle, mais aufond les gravures en couleurs de cette époque et les gravures à la manière noireanglaise qui les flanquaient, dans la plupart des étalages, ne le passionnaient guèreet il regrettait les estampes de la vie intime flamande, maintenant reléguées dansles cartons, par suite de l’engouement des collectionneurs pour l’école française.Quand il était las de baguenauder devant ces boutiques, il entrait, pour varier sesplaisirs, dans la salle des dépêches d’un journal, une salle garnie de dessins et depeintures représentant des Italiennes et des almées, des bébés embrassés pardes mères, des pages au Moyen Age grattant de la mandoline sous des balcons,toute une série évidemment Latins à l’ornementation des abat-jour, et il se
détournait, passait, préférant encore regarder les photographies d’assassins, degénéraux et d’actrices, de tous les gens qu’un crime, qu’un massacre ou qu’unechansonnette mettaient pendant une semaine en évidence.Mais ces exhibitions étaient, en somme, peu récréatives, et M. Folantin, gagnant larue de Beaune, admirait davantage l’inébranlable appétit des cochers attablés chezdes mastroquets et il prenait comme une prise de faim. Ces platées de bœufreposant sur des lits épais de choux, ces haricots de mouton emplissant la petite etmassive assiette, ces triangles de brie, ces verres pleins, lui communiquaient desfringales et ces gens aux joues gonflées par d’énormes bouchées de pain, auxgrosses mains tenant un couteau la pointe en l’air, au chapeau de cuir bouillimontant et descendant en même temps que les mâchoires, l’excitaient et il filait,tâchant de conserver cette impression de voracité pendant la route ;malheureusement dès qu’il s’installait dans le restaurant, sa forge se recroquevillait,et il contemplait piteusement sa viande, se demandant à quoi servait le quassia quimarinait, à son bureau, dans une carafe.Malgré tout, cette promenade écartait les pensées trop sombres et il écoula ainsil’été, traînant le long de la Seine, avant le dîner et, une fois sorti de table, s’attablantà la porte d’un café. Il fumait, humant un peu de fraîcheur, et malgré le dégoût que luiinspiraient les bières de Vienne fabriquées avec du chicotin et de l’eau de buis, surla route de Flandre, il en lapait deux bocks, peu désireux de se mettre au lit.La journée même, pendant cette saison, était moins lourde à vivre. En manches dechemise, dans sa pièce, il somnolait, entendant confusément les histoires de soncollègue, se réveillant pour s’éventer avec un almanach, travaillant le moinspossible, combinant des promenades. L’ennui de quitter, l’hiver, son bureauchauffé, pour courir au-dehors, dîner, les pieds trempés, et rentrer dans unechambre froide, n’existait plus. Au contraire, il éprouvait un soulagement ens’échappant de sa pièce empuantie par cette odeur de poussière et de renferméque dégagent les cartons, les liasses et les pots d’encre.Enfin, son intérieur était mieux tenu ; le portier n’avait plus à préparer le feu et si le litcontinuait à être mal battu et pas bordé, peu importait, puisque M. Folantin couchaitnu sur les draps et les couvertures. La pensée de s’étendre seul, par ces nuits d’orage où l’on sue comme dans uneétuve, où l’on se retourne dans des draps poissés, le réjouissait aussi. « Je plainsles gens qui sont à deux », se disait-il, en roulant sur le lit, à la recherche d’uneplace plus fraîche. Et la destinée lui semblait, à ces moments-là, plus hospitalière,moins rétive.IIIBientôt les chaleurs accablantes s’atténuèrent ; les longues journées s’écourtèrent,l’air fraîchit, les ciels faisandés perdirent leur bleu, se peluchèrent comme demoisissure. L’automne revenait, ramenant les brouillards et les pluies ; M. Folantinprévit d’inexorables soirées, et, effrayé, il dressa de nouveau ses plans.D’abord il se résolut à rompre avec sa sauvagerie, à tâter des tables d’hôtes, à selier avec des voisins d’assiettes, à fréquenter même les théâtres.Il fut servi à souhait ; il rencontra, un jour, sur le seuil de son bureau, un monsieurqu’il connaissait. Ils avaient, pendant un an, mangé côte à côte, se préservant, l’unl’autre, des mets défectueux ou gâtés, se prêtant le journal, discutant sur les vertusdes fers différents qu’ils avalaient, buvant, pendant un mois, ensemble, de l’eau degoudron, émettant des pronostics sur les changements de temps, cherchant, à euxdeux, des alliances diplomatiques pour la France.Leurs relations s’étaient bornées là. Ils se donnaient une poignée de main, setournaient le dos une fois sur le trottoir, et cependant le départ de ce coreligionnaireavait attristé M. Folantin.Ce fut avec plaisir qu’il l’aperçut.— Tiens, M. Martinet, dit-il, comment va ?— M. Folantin ! Bah ! — et comment vous portez-vous, depuis les temps fous que
nous ne nous sommes vus ?— Ah ! Vous êtes un joli lâcheur, riposta M. Folantin. Voyons, que diable êtes-vousdevenu ?Et ils avaient échangé leurs confidences, M. Martinet était maintenant l’hôte assidud’une table d’hôte et il en fit immédiatement un chimérique éloge.— Quatre-vingt-dix à cent francs, par mois ; c’est propre, bien tenu ; on en a à safaim, on se trouve en bonne compagnie. Vous devriez venir dîner là ?— Je n’aime guère la table d’hôte, disait M. Folantin ; je suis un peu ours, vous lesavez ; je ne puis me décider à converser avec les gens que je ne connais point.— Mais vous n’êtes pas forcé de parler. Vous êtes chez vous. L’on n’est pas tousautour d’une table, c’est la même chose que dans un grand restaurant. Tenez,essayez-en, venez ce soir. M. Folantin hésita ; il balançait entre l’agrément de ne pas se repaître seul et lacrainte que lui inspiraient les repas de corps.— Allons ! Vous n’allez pas refuser, insista M. Martinet. Je vais vous traiter, à montour, de lâcheur si, pour une fois que je vous rencontre, vous me laissez en plan.M. Folantin eut peur d’être malhonnête et il suivit docilement son compagnon, autravers des rues. « Nous y voici, montons. » Et M. Martinet s’arrêta sur le palier,devant une porte à tambour vert.Là sonnaient de grands bruits d’assiettes sur un bourdonnement ininterrompu devoix ; puis la porte s’ouvrit et, en même temps qu’un violent hourvari, des gens enchapeau se précipitèrent dans l’escalier en battant la rampe avec leurs cannes.M. Folantin et son camarade se garèrent, puis ils poussèrent à leur tour la porte ets’introduisirent dans une salle de billard. M. Folantin, pris à la gorge, recula. Cettepièce était noyée dans une épaisse fumée de tabac, traversée par des coups dequeues ; M. Martinet entraîna son invité dans une autre pièce, où la buée était peut-être plus intense encore, et çà et là, dans des chants de pipes bouchées, dans desécroulements de dominos, dans des éclats de rire, des corps passaient presqueinvisibles, devinés seulement par le déplacement de vapeur qu’ils opéraient. M.Folantin resta là, ahuri, cherchant à tâtons une chaise.M. Martinet l’avait quitté. Vaguement, dans un nuage, M. Folantin l’aperçut, sortantd’une porte.— Il faut attendre un peu, dit M. Martinet, toutes les tables sont pleines ; oh, ce nesera pas long !Une demi-heure s’écoula. M. Folantin eût donné bien des choses pour n’avoirjamais mis le pied dans cet estaminet, où l’on pouvait fumer, mais où l’on ne senourrissait pas. De temps à autre, M. Martinet s’échappait et allait s’assurer que lessièges étaient toujours occupés.— Il y a deux messieurs qui en sont au fromage, dit-il d’un air satisfait, j’ai retenuleurs places.Une autre demi-heure s’écoula. M. Folantin se demanda s’il ne ferait pas bien dese diriger vers l’escalier tandis que son compagnon guettait les tables. Enfin, M.Martinet revint, lui annonça le départ des deux fromages où ils pénétrèrent dans unetroisième pièce où ils s’assirent, serrés comme des harengs dans une caque.Sur la nappe tiède, dans les éclaboussures de sauce, dans les mies de pain, onleur jeta des assiettes, et l’on servit un bœuf coriace et résistant, des légumesfades, un rosbif dont les chairs élastiques pliaient sous le couteau, une salade et dudessert. Cette salle rappela à M. Folantin le réfectoire d’une pension, mais d’unepension mal tenue, où on laisse brailler à table. Il n’y manquait vraiment que lestimbales au fond rougi par l’abondance, et l’assiette retournée pour étaler sur uneplace moins sale les pruneaux ou les confitures.Certes, la pâture et le vin étaient misérables, mais ce qui était plus misérable que lapâture et plus misérable que le vin, c’était la compagnie au milieu de laquelle onmâchait ; c’étaient les maigres servantes qui apportaient les plats, des femmessèches, aux traits accentués et sévères, aux yeux hostiles. Une complèteimpuissance vous venait, en les regardant ; on se sentait surveillé et l’on mangeait,découragé, avec ménagement, n’osant laisser les tirants et les peaux, de peur
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