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Isabelle

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Publié le 08 décembre 2010
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Langue Français

Extrait

The Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net
Title: Isabelle Author: Andre Gide Release Date: February 11, 2004 [EBook #11042] Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE ***
 
This Etext was prepared by Walter Debeuf, http://users.belgacom.net/gc782486 André Gide. Isabelle.
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A ANDRÉ RUYTERS Gérard Lacase, chez qui nous nous retrouvâmes au mois d'Aoüt 189., nous mena, Francis Jammes et moi, visiter le château de la Quartfourche dont il ne restera bientôt plus que des ruines, et son grand parc délaissé où l'été fastueux s'éployait à l'aventure. Rien plus n'en défendait l'entrée: le fossé à demi comblé, la haie crevée, ni la grille descellée qui céda de travers à notre premier coup d'épaule. Plus d'allées; sur les pelouses débordées quelques vaches pâturaient librement l'herbe surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des massifs éventrés; à peine distinguait-on de ci de là, parmi la profusion sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des anciennes cultures, presque étouffé déjà par les espèces plus communes. Nous suivions Gérard sans parler, oppressés par la beauté du lieu, de la saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvînmes devant le perron du château, dont les premières marches étaient noyées dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisées; mais, devant les portes-fenêtres du salon, les volets résistants nous arrêtèrent. C'est par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos entrâmes; un escalier montait aux cuisines; aucune porte intérieure n'était close... Nous avancions de pièce en pièce, précautionneusement car le plancher par endroits fléchissait et faisait mine de se rompre; étouffant nos pas, non que quelqu'un pût être là pour les entendre, mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre présence retentissait indécemment, nous effrayait presque. Aux fenêtres du rez-de-chaussée plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des contrevents un bignonia poussait dans la pénombre de la salle à manger, d'énormes tiges blanches et molles. Gérard nous avait quittés; nous pensâmes qu'il préférait revoir seul ces lieux dont il avait connu les hôtes, et nous continuâmes sans lui notre visite. Sans doute nous avait-il précédés au premier étage, à travers la désolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois pendait encore au mur, retenue à une sorte d'agrafe par une faveur décolorée; il me parut qu'elle balançait faiblement au bout de son lien, et je me persuadai que Gérard en passant venait d'en détacher une ramille. Nous le retrouvâmes au second étage, près de la fenêtre dévitrée d'un corridor par laquelle on avait ramené vers l'intérieur une corde tombant du dehors; c'était la corde d'une cloche, et je l'allais tirer doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gérard; son geste, au contraire d'arrêter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit péniblement tressaillir; puis lorsqu'il semblait déjà que se fût refermé le silence, deux notes pures tombèrent encore, espacées, déjà lointaines. Je m'étais retourné vers Gérard et je vis que ses lèvres tremblaient. --Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air. Sitôt dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le suivre, nous rentrâmes seuls, Jammes et moi, à La R. où Gérard nous rejoignit dans la soirée. --Cher ami, lui dit bientôt Jammes, apprenez que je suis résolu à ne plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti
celle qu'on voit qui vous tient au coeur. Or les récits de Jammes faisaient les délices de nos veillées. --Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le découvrir, ou le reconstituer, qu'en dépouillant chaque événement de l'attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère... --Apportez à votre récit tout le désordre, qu'il vous plaira, reprit Jammes. --Pourquoi chercher à recomposer les faits selon leur ordre chronologique, dis-je; que ne nous les présentez-vous comme vous les avez découverts? --Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gérard. --Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes. C'est le récit de Gérard que voici. I J'ai presque peine à comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'élançait alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien à peu près, que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignité les événements dérobent à nos yeux le côté par où ils nous intéressaient davantage, et combien peu de prise ils offrent à qui ne sait pas les forcer. Je préparais alors, en vue de mon doctorat, une thèse sur la chronologie des sermons de Bossuet; non que je fusse particulièrement attiré par l'éloquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par révérence pour mon vieux maître Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait précisément de paraître. Aussitôt qu'il connut mon projet d'études, M. Desnos s'offrit à m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, possédait divers documents qui sans doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte d'annotations de la main même de Bossuet. M. Floche s'était retiré depuis une quinzaine d'années à la Quartfourche, qu'on appelait plus communément: le Carrefour, propriété de famille aux environs de Pont-l'Évêque, dont il ne bougeait plus, où il se ferait un plaisir de me recevoir et de mettre à ma disposition ses papiers, sa bibliothèque et son érudition que M. Desnos me disait être inépuisable. Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent échangées. Les documents s'annoncèrent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait espérer mon maître; il ne fut bientôt plus question d'une simple visite: c'est un séjour au château de la Quartfourche que, sur la recommandation de M. Desnos, l'amabilité de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M. et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsidérés de M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent espérer de trouver là-bas une société avenante, qui tous aussitôt m'attira plus que les documents poudreux du Grand Siècle; déjà ma thèse n'était plus qu'un prétexte; j'entrais dans ce château non plus en scolar, mais en Nejdanof, en Valmont; déjà je le peuplais d'aventures. La Quartfourche! je répétais ce nom mystérieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule hésite... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu; mais l'autre route?... l'autre route... Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis. Quand j'arrivai à la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'Évêque et Lisieux, la nuit était à peu près close. J'étais seul à descendre du train. Une sorte de paysan en livrée vint à ma rencontre, prit ma valise et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre côté de la gare. L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on ne pouvait rêver rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour dégager la malle que j'avais enregistrée; sous ce poids les ressorts de la calèche fléchirent. A l'intérieur, une odeur de poulailler suffocante... Je voulus baisser la vitre de la portière, mais la poignée de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journée; la route était tirante; au bas de la première côte, une pièce du harnais céda. Le cocher sortit de dessous son siège un bout de corde et se mit en posture de rafistoler le trait. J'avais mis pied à terre et m'offris à tenir la lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livrée du pauvre homme, non plus que le harnachement, n'en était pas à son premier rapiéçage. --Le cuir est un peu vieux, hasardai-je. Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque brutalement: --Dites donc: c'est tout de même heureux qu'on ait pu venir vous chercher. --Il y a loin, d'ici le château? questionnai-je de ma voix la plus douce. Il ne répondit pas directement, mais: --Pour sûr qu'on ne fait pas le trajet tous les jours! --Puis au bout d'un instant: --Voilà peut-être bien six mois qu'elle n'est pas sortie, la calèche... --Ah!... Vos maîtres ne se promènent pas souvent? repris-je par un effort désespéré d'amorcer le conversation. --Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose à faire! Le désordre était réparé: d'un geste il m'invita à remonter dans la voiture, qui repartit. Le cheval peinait aux montées, trébuchait aux descentes et tricotait affreusement en terrain plat;parfois, tout inopinément, il stoppait. --Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour longtemps après que mes hôtes se seront levés de table; et
même (nouvel arrêt du cheval) après qu'ils se seront couchés. J'avais grand faim; ma bonne humeur tournait à l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que je m'en fusse aperçu, la voiture avait quitté la grande route et s'était engagée dans une route plus étroite et beaucoup moins bien entretenue; les lanternes n'éclairaient de droite et de gauche qu'une haie continue, touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route, s'ouvrir devant nous à l'instant de notre passage, puis, aussitôt après, se refermer. Au bas d'une montée plus raide, la voiture s'arrêta de nouveau. Le cocher vint à la portière et l'ouvrit, puis, sans façons: --Si Monsieur voulait bien descendre. La côte est un peu dure pour le cheval. --Et lui-même fit la montée en tenant par la bride la haridelle. A mi-côte il se retourna vers moi, qui marchais en arrière: --On est bientôt rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voilà le parc. Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel découvert, une sombre masse d'arbres. C'était une avenue de grands hêtres, sous laquelle enfin nous entrâmes, et où nous rejoignîmes la première route que nous avions quittée. Le cocher m'invita à remonter dans la voiture, qui parvint bientôt à la grille; nous pénétrâmes dans le jardin. Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la façade du château; la voiture me déposa devant un perron de trois marches, que je gravis, un peu ébloui par le flambeau qu'une femme sans âge, sans grâce, épaisse et médiocrement vêtue tenait à la main et dont elle rabattait vers moi la lumière. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai devant elle, incertain... --Madame Floche, sans doute?... --Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont couchés. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas là pour vous recevoir; mais on dîne de bonne heure ici. --Vous-même, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard. --Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait précédé dans le vestibule. --Vous serez peut-être content de prendre quelque chose? --Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dîné. Elle me fit entrer dans une vaste salle à manger où se trouvait préparé un médianoche confortable. --A cette heure, le fourneau est éteint; et à la campagne il faut se contenter de ce que l'on trouve. --Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise près de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux baissés, les mains croisées sur les genoux, délibérément subalterne. A plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai de la retenir; mais elle me donna à entendre qu'elle attendait que j'eusse fini pour desservir: --Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?... Je dépêchais et mettais bouchées doubles lorsque la porte du vestibule s'ouvrit: un abbé entra, à cheveux gris, de figure rude mais agréable. Il vint à moi la main tendue: --Je ne voulais pas remettre à demain le plaisir de saluer notre hôte. Je ne suis pas descendu plus tôt parce que je savais que vous causiez avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un sourire qui pouvait être malicieux, cependant qu'elle pinçait les lèvres et faisait visage de bois: --Mais à présent que vous avez achevé de manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera plus décent, je le présume, de laisser un homme accompagner Monsieur Lacasse jusqu'à sa chambre à coucher, et de résigner ici ses fonctions. Il s'inclina cérémonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit une révérence écourtée. --Oh! je résigne; je résigne... Monsieur l'abbé, devant vous, vous le savez, je résigne toujours... Puis revenant à nous brusquement: --Vous alliez me faire oublier de demander à Monsieur Lacase ce qu'il prend à son premier déjeuner. --Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle... Que prend-on d'ordinaire ici? --De tout. On prépare du thé pour ces dames, du café pour Monsieur Floche, un potage pour Monsieur l'abbé, et du racahout pour Monsieur Casimir. --Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien? --Oh! moi, du café au lait, simplement. --Si vous le permettez, je prendrai du café au lait avec vous. --Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abbé en me prenant par le bras --Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la cour! Elle haussa les épaules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abbé m'entraînait.
Ma chambre était au premier étage, presque à l'extrémité d'un couloir.
--C'est ici, dit l'abbé en ouvrant la porte d'une pièce spacieuse qu'illuminait un grand brasier, --Dieu me pardonne! on vous a fait du feu!... Vous vous en seriez peut-être bien passé... Il est vrai que les nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette année, est anormalement pluvieuse... Il s'était approché du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes tout en écartant le visage, comme un dévot qui repousse la tentation. Il semblait disposé à causer plutôt qu'à me laisser dormir. --Oui, commença-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit, --Gratien vous a monté vos colis. --Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je. --Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent guère. --Il m'a dit en effet que la calèche ne sortait pas souvent. --Chaque fois qu'elle sort c'est un événement historique. D'ailleurs Monsieur de Saint-Auréol n'a depuis longtemps plus d'écurie; dans les grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier. --Monsieur de Saint-Auréol? répétai-je, surpris. --Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir; mais la Quartfourche appartient à son beau-frère. Demain vous aurez l'honneur d'être présenté à Monsieur et à Madame de Saint-Auréol. --Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il prend du racahout le matin. --Leur petit-fils et mon élève. Dieu me permet de l'instruire depuis trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une componction modeste, comme s'il s'était agi d'un prince du sang. --Ses parents ne sont pas ici? demandai-je. --En voyage. Il serra les lèvres fortement puis reprit aussitôt: --Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes études vous amènent... --Oh! ne vous exagérez pas leur sainteté, interrompis-je aussitôt en riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent. --N'importe, fit-il, écartant de la main toute pensée désobligeante; l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le plus aimable et le plus sûr des guides. --C'est ce que m'affirmait mon maître, Monsieur Desnos. --Ah! Vous êtes élève d'Albert Desnos? Il serra les lèvres de nouveau. J'eus l'imprudence de demander: --Vous avez suivi de ses cours? --Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde... C'est un aventurier de la pensée. A votre âge on est assez facilement séduit par ce qui sort de l'ordinaire... Et, comme je ne répondais rien: --Ses théories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en revient déjà, m'a-t-on dit. J'étais beaucoup moins désireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il n'obtiendrait pas de réplique: --Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis, devant un bâillement que je ne dissimulai point: --Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons loisir pour reprendre cet entretien. Après ce voyage vous devez être fatigué. --Je vous avoue, Monsieur l'abbé, que je croule de sommeil. Dès qu'il m'eut quitté, je relevai les bûches du foyer, j'ouvris la fenêtre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle obscur et mouillé vint incliner la flamme de ma bougie, que j'éteignis pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans doute jouir d'une vue plus étendue; mon regard était aussitôt arrêté par des arbres; au-dessus d'eux, à peine restait-il la place d'un peu de ciel où le croissant venait d'apparaître, recouvert par les nuages presque aussitôt. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient encore... --Voici qui m'invite guère à la fête, pensai-je, en refermant fenêtre et volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'âme  encore plus que la chair; je rabattis les bûches, ranimai le feu, et fus heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute l'attentionnée Mademoiselle Verdure y avait glissée. Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oublié de mettre à la porte mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; à l'autre extrémité de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa chambre était au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd qui, peu de temps après, commença d'ébranler le plafond. Puis il se fit un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison leva l'ancre pour la traversée de la nuit. II
Je fus réveillé d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une porte ouvrait précisément sous ma fenêtre. En poussant mes volets j'eus la joie de voir un ciel à peu près pur; le jardin, mal ressuyé d'une récente averse, brillait; l'air était bleuissant. J'allais refermer ma fenêtre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un grand enfant, d'âge incertain car son visage marquait trois ou quatre ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avançait obliquement, ou plutôt procédait par bonds, comme si, à marcher pas à pas, ses pieds eussent dû s'entraver... C'était évidemment l'élève de l'abbé, Casimir. Un énorme chien de Terre-Neuve gambadait à ses côtés, sautait de conserve avec lui, lui faisait fête; l'enfant se défendait tant bien que mal contre sa bousculante exubérance; mais au moment qu'il allait atteindre la cuisine, culbuté par le chien, soudain je le vis rouler dans la boue. Une maritorne épaisse s'élança, et tandis qu'elle relevait l'enfant: --Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des états pareils! On vous l'a pourtant répété bien des fois d'quitter l'Terno dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie... Elle l'entraîna dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper à ma porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma toilette. Un quart d'heure après, la cloche sonna pour le déjeuner.
Comme j'entrais dans la salle à manger: --Madame Floche, je crois que voici notre aimable hôte, dit l'abbé en s'avançant à ma rencontre. Madame Floche s'était levée de sa chaise, mais ne paraissait pas plus grande debout qu'assise; je m'inclinai profondément devant elle; elle m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait dû recevoir à un certain âge quelque formidable événement sur la tête; celle-ci en était restée irrémédiablement enfoncée entre les épaules; et même un peu de travers. Monsieur Floche s'était mis tout à côté d'elle pour me tendre la main. Les deux petits vieux étaient exactement de même taille, de même habit, paraissaient de même âge, de même chair... Durant quelques instants nous échangeâmes des compliments vagues, parlant tous les trois à la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure arriva portant la théière. --Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner la tête, s'adressait à vous de tout le buste. --Mademoiselle Olympe, notre amie, s'inquiétait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et si le lit était à votre convenance. Je protestai que j'y avais reposé on ne pouvait mieux et que la cruche chaude que j'y avais trouvée en me couchant m'avait fait tout le bien du monde. Mademoiselle Verdure, après m'avoir souhaité le bonjour, ressortit. --Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommodé? Je renouvelai mes protestations. --Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus aisé que de vous préparer une autre chambre... Monsieur Floche, sans rien dire lui-même, hochait la tête obliquement et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme. --Je vois bien, dis-je, que la maison est très vaste; mais je vous certifie que je ne saurais être installé plus agréablement. --Monsieur et Madame Floche, dit l'abbé, se plaisent à gâter leurs hôtes. Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain grillé; elle poussa devant elle le petit estropié que j'avais vu culbuter tout à l'heure. L'abbé le saisit par le bras: --Allons, Casimir! Vous n'êtes plus un bébé; venez saluer Monsieur Lacase comme un homme. Tendez la main... Regardez en face!... puis se tournant vers moi comme pour l'excuser: --Nous n'avons pas encore grand usage du monde... La timidité de l'enfant me gênait: --C'est votre petit-fils? demandai-je à Madame Floche, oublieux des renseignements que l'abbé m'avait fournis la veille. --Notre petit-neveu, répondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon beau-frère et ma soeur, ses grands-parents. --Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vêtements en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure. --Drôle de façon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers Casimir; j'étais à la fenêtre quand il vous a culbuté... Il ne vous a pas fait mal? --Il faut dire à Monsieur Lacase, expliqua l'abbé à son tour, que l'équilibre n'est pas notre fort... Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fût nécessaire de me le signaler. Ce grand gaillard d'abbé, aux yeux vairons, me devint brusquement antipathique. L'enfant ne m'avait pas répondu, mais son visage s'était empourpré. Je regrettai ma phrase et qu'il y eût pu sentir quelque allusion à son infirmité. L'abbé, son potage pris, s'était levé de table et arpentait la pièce; dès qu'il ne parlait plus, il gardait les lèvres si serrées que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards édentés. Il s'arrêta derrière Casimir, et comme celui-ci vidait son bol: --Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!
L'enfant se leva; tous deux sortirent.
Sitôt que le déjeuner fut achevé, Monsieur Floche me fit signe. --Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hôte, et me donnez des nouvelles du Paris penseur. Le langage de Monsieur Floche fleurissait dès l'aube. Sans trop écouter mes réponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maîtres et avec qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes goûts, de mes études... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets littéraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait à peu près pas bougé depuis près de quinze ans, l'histoire du parc, du château; il réserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait précédemment, mais commença de me raconter comment il se trouvait en possession des manuscrits du XVIIme siècle qui pouvaient intéresser ma thèse... Il marchait à petits pas pressés, ou, plus exactement, il trottinait auprès de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas que la fourche en restait à mi-cuisse; sur le devant du pied, l'étoffe retombait en nombreux plis, mais par derrière restait au-dessus de la chaussure, suspendue à l'aide de je ne sais quel artifice; je ne l'écoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la moitiédeur de l'air et par une sorte de torpeur végétale. En suivant une allée de très hauts marronniers qui formaient voûte au-dessus de nos têtes, nous étions parvenus presque à l'extrémité du parc. Là, protégé contre le soleil par un buisson d'arbres-à-plumes, se trouvait un banc où Monsieur Floche m'invita à m'asseoir. Puis tout-à-coup: --L'abbé Santal vous a-t-il dit que mon beau-frère est un peu...? Il n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index. Je fus trop interloqué pour pouvoir trouver rien à répondre. Il continua: --Oui, le baron de Saint-Auréol, mon beau-frère; l'abbé ne vous l'a peut-être pas dit plus qu'à moi... mais je sais néanmoins qu'il le pense; et je le pense aussi... Et de moi, l'abbé ne vous a pas dit que j'étais un peu...? --Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?... --Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familièrement sur la main, je trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des habitudes, à nous enfermer loin du monde, un peu... en dehors de la circulation. Rien n'apporte ici de... diversion; comment dirais-je? oui. Vous êtes bien aimable d'être venu nous voir --et comme j'essayais un geste:-- je le répète: bien aimable, et je le récrirai ce soir à mon excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problèmes qui vous intéressent... je suis sûr que je ne vous comprendrais pas. Que pouvais-je répondre? Du bout de ma canne je grattais le sable... --Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout à ne pas le paraître; il feint d'entendre plutôt que de faire hausser la voix. Pour moi, quant aux idées du jour, je me fais l'effet d'être tout aussi sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais même pas grand effort pour entendre. A fréquenter Massillon et Bossuet, j'ai fini par croire que les problèmes qui tourmentaient ces grands esprits sont tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse... problèmes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans doute... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous passionnent aujourd'hui... Alors, si vous le voulez bien, mon futur collègue, vous me parlerez de préférence de vos études, puisque ce sont les miennes également, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas sur les musiciens, les poètes, les orateurs que vous aimez, ni sur la forme de gouvernement que vous croyez la préférable. Il regarda l'heure à un oignon attaché à un ruban noir: --Rentrons à présent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma journée quand je ne suis pas au travail à dix heures. Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, à cause de lui, parfois, je ralentissais mon allure: --Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensées sont comme les fleurs, celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraîches.
La bibliothèque de la Quartfourche est composée de deux pièces que sépare un simple rideau: une, très exiguë et surhaussée de trois marches, où travaille Monsieur Floche, à une table devant une fenêtre. Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux; sur la table, une antique lampe à réservoir, que coiffe un abat-jour de porcelaine vert; sous la table, une énorme chancelière; un petit poêle dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargée de lexiques; entre deux, une armoire aménagée en cartonnier. La seconde pièce est vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenêtres; une grande table au milieu de la pièce. --C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche; --et, comme je me récriais: --Non, non; moi, je suis accoutumé au réduit; à dire vrai, je m'y sens mieux; il me semble que ma pensée s'y concentre. Occupez la grande table sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous dérangions pas, nous pourrons baisser le rideau. --Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'à présent, si pour travailler j'avais eu besoin de solitude, je ne... --Eh bien! re rit-il en m'interrom ant, nous le laisserons donc relevé. J'aurai, our ma art, rand laisir à vous a ercevoir du coin de
l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tête de dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me souriait en hochant la tête, ou qui, vite, par crainte de m'importuner, détournait les yeux et feignait d'être plongé dans sa lecture.) Il s'occupa tout aussitôt de mettre à ma facile disposition les livres et les manuscrits qui pouvaient m'intéresser; la plupart se trouvaient serrés dans le cartonnier de la petite pièce; leur nombre et leur importance dépassait tout ce que m'avait annoncé M. Desnos; il m'allait falloir au moins une semaine pour relever les précieuses indications que j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, à côté du cartonnier, une très petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes, les dates des sermons qu'ils avaient inspirés. Je m'étonnai qu'Albert Desnos n'eût pas tiré parti de ces indications dans ses travaux; mais ce livre n'était tombé que depuis peu entre les mains de M. Floche. J'ai bien entrepris, continua-t-il, un mémoire à son sujet; et je me félicite aujourd'hui de n'en avoir encore donné connaissance à --personne, puisqu'il pourra servir à votre thèse en toute nouveauté! Je me défendis de nouveau: --Tout le mérite de ma thèse, c'est votre obligeance que je le devrai. Au moins en accepterez-vous la dédicace, Monsieur Floche, comme une faible marque de ma reconnaissance? Il sourit un peu tristement: --Quand on est si près de quitter la terre, on sourit volontiers à tout ce qui promet quelque survie. Je crus malséant de surenchérir à mon tour. --A présent, reprit-il, vous allez prendre possession de la bibliothèque, et vous ne vous souviendrez de ma présence que si vous avez quelque renseignement à me demander. Emportez les papiers qu'il vous faut... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux: --A tantôt!--
J'emportai dans la grande pièce les quelques papiers qui devaient faire l'objet de mon premier travail. Sans m'écarter de la table devant laquelle j'étais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme affairé... Je soupçonnais en vérité qu'il était fort troublé, sinon gêné par ma présence et que, dans cette vie si rangée le moindre ébranlement risquait de compromettre l'équilibre de la pensée. Enfin il s'installa, plongea jusqu'à mi-jambes dans la chancelière, ne bougea plus... De mon côté je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais grand'peine à tenir en laisse ma pensée; et je n'y tâchais même pas; elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensée, comme autour d'un donjon dont il faut découvrir l'entrée. Que je fusse subtil, c'est ce dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je, nous allons donc te voir à l'oeuvre. Décrire! Ah, fi! ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais bien de découvrir la réalité sous l'aspect... En ce court laps de temps qu'il t'est permis de séjourner à la Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir donner bientôt l'explication psychologique, historique et complète, c'est que tu ne sais pas ton métier. Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait à moi de profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour mâcher une chique... et je pensais que rien ne rend plus impénétrable un visage que le masque de la bonté. La cloche du second déjeuner me surprit au milieu de ces réflexions. III C'est à ce déjeuner que, sans précaution oratoire, brusquement, Monsieur Floche m'amena en présence du ménage Saint-Auréol. L'abbé du moins, la veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir éprouvé la même stupeur, jadis, quand, pour la première fois, au Jardin des Plantes, je fis connaissance avec lephoenicopterus antiquorumflamant à spatule (1). Du baron ouou de la baronne je n'aurais su dire lequel était le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout comme les deux Floche, du reste: au Muséum on les eût mis sous vitrine l'un contre l'autre sans hésiter; près des "espèces disparues". J'éprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui, devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature, nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce n'est que lentement que je parvins à décomposer mon impression...
(1) Gérard fait erreur: lephoenicopterus antiquorumn'a pas le bec en spatule.
Le baron Narcisse de Saint-Auréol portait culottes courtes, souliers à boucle très apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam, aussi proéminente que le menton, sortait de l'échancrure du col et se dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au moindre mouvement de la mâchoire faisait un extraordinaire effort pour rejoindre le nez qui, de son côté, y mettait de la complaisance. Un oeil restait hermétiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la lèvre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqué derrière la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais rien ne m'échappe. Madame de Saint-Auréol disparaissait toute dans un flot de fausses dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses longues mains, chargées d'énormes bagues. Une sorte de capote en taffetas noir doublé de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies par la poudre que le visage effroyablement fardé laissait choir. Quand je fus entré, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tête en arrière, et, d'une voix de
tête assez forte et non infléchie: --Il y eut un temps, ma soeur, où l'on témoignait au nom de Saint-Auréol plus d'égards... A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle à me faire sentir, et à faire sentir à sa soeur, que je n'étais pas ici chez les Floche; car elle continua, inclinant la tête de côté, minaudière: et levant vers moi sa main droite: --Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir à notre table. Je donnai de la lèvre contre une bague, et me relevai du baise-main en rougissant, car ma position entre les Saint-Auréol et les Floche s'annonçait gênante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prêté aucune attention à la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa réalité me paraissait problématique, bien qu'il fît avec moi l'aimable et le sucré. Durant tout mon séjour à la Quartfourche, on ne put le persuader de m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries... un mien oncle principalement qui faisait avec lui son piquet: --Ah! C'était un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait très fort: Domino!... Les propos du baron étaient à peu près tous de cette envergure. A table il n'y avait presque que lui qui parlât; puis, sitôt après le repas, il s'enfermait dans un silence de momie. Au moment que nous quittions la salle à manger, Madame Floche s'approcha de moi, et, à voix basse: --Peut-être, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un petit entretien? --Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on entendit, car elle commença par m'entraîner du côté du jardin potager, en disant très haut qu'elle voulait me montrer les espaliers. --C'est au sujet de mon petit-neveu, commença-t-elle dès qu'elle fut assurée que l'on ne pouvait nous entendre... Je ne voudrais pas vous paraître critiquer l'enseignement de l'abbé Santal... mais, vous qui plongez aux sources même de l'instruction (ce fut sa phrase) vous pourrez peut-être nous être de bon conseil. --Parlez, Madame; mon dévouement vous est acquis. --Voici: je crains que le sujet de sa thèse, pour un enfant si jeune encore, ne soit un peu spécial. --Quelle thèse? fis-je, légèrement inquiet. --La thèse pour son baccalauréat. --Ah! parfaitement, --résolu désormais à ne m'étonner plus de rien. --Sur quel sujet? repris-je. --Voici: Monsieur l'abbé craint que les sujets littéraires ou proprement philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit déjà trop enclin à la rêverie... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbé). Il a donc poussé Casimir à choisir un sujet d'histoire. --Mais Madame, voici qui peut très bien se défendre. Et le sujet choisi c'est? --Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom...: Averrhoès. --Monsieur l'abbé a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet, qui, à première vue, peut en effet paraître un peu particulier. --Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbé fait valoir, je suis prête à m'y ranger: Ce sujet présente, m'a-t-il dit, un intérêt anecdotique particulièrement propre à fixer l'attention de Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il paraît que ces Messieurs les examinateurs attachent à cela la plus grande importance) le sujet n'a jamais été traité. --Il ne me souvient pas en effet... --Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais été traité, on est forcé de chercher un peu en dehors des chemins battus. --Évidemment! --Seulement, je vais vous avouer ma crainte... mais j'abuse peut-être? --Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volonté et mon désir de vous servir sont inépuisables. --Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit à même bientôt de passer sa thèse assez brillamment, mais je crains que, par désir de spécialiser... par désir un peu prématuré... l'abbé ne néglige un peu l'instruction générale, le calcul par exemple, ou l'astronomie... --Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je éperdu. --Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbé. --Les parents? --Ils nous ont confié l'enfant, dit-elle après une hésitation légère; puis, s'arrêtant de marcher:
--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aimé que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air de l'interroger directement... et surtout pas devant Monsieur l'abbé, qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sûre qu'ainsi vous pourriez... --Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas difficile de trouver un prétexte pour sortir avec votre petit neveu. Il me fera visiter quelque endroit du parc... --Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connaît pas encore, mais sa nature est confiante. --Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis. Un peu plus tard, le goûter nous ayant de nouveau rassemblés: --Casimir, tu devrais montrer la carrière à Monsieur Lacase; je suis sûre que cela l'intéressera. --Puis s'approchant de moi: --Partez vite avant que l'abbé ne descende; il voudrait vous accompagner. Je ressortis aussitôt dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait. --C'est l'heure de la récréation, commençai-je. Il ne répondit rien. Je repris: --Vous ne travaillez jamais après goûter? --Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien à copier. --Qu'est-ce que vous copiez ainsi? --La thèse.  --Ah!... Après quelques tâtonnements je parvins à comprendre que cette thèse était un travail de l'abbé, que l'abbé faisait remettre au net et copier par l'enfant dont l'écriture était correcte. Il en tirait quatre grosses, dans quatre cahiers cartonnés dont chaque jour il noircissait quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup à "copier". --Mais pourquoi quatre fois? --Parce que je retiens difficilement. --Vous comprenez ce que vous écrivez? --Quelquefois. D'autres fois l'abbé m'explique; ou bien il dit que je comprendrai quand je serai plus grand. L'abbé avait tout bonnement fait de son élève une manière de sécrétaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas inconsciemment; Casimir prenait peine à me suivre; je m'aperçus qu'il était en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne, clopinant à côté de moi tandis que je ralentissais mon allure. --C'est votre travail, cette thèse? --Oh! non, fit-il aussitôt; mais, en poussant plus loin mes questions, je compris que le reste se réduisait à peu de chose; et sans doute fut-il sensible à mon étonnement: --Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres habits! --Et qu'est-ce que vous aimez lire? --Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard où déjà l'interrogation faisait place à la confiance: --L'abbé, lui, a été en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix exprimait pour son maître une admiration, une vénération sans limites. Nous étions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait "la carrière"; abandonnée depuis longtemps, elle formait à flanc de coteau une sorte de grotte dissimulée derrière les broussailles. Nous nous assîmes sur un quartier de roche que tiédissait le soleil déjà bas. La parc s'achevait là sans clôture; nous avions laissé à notre gauche un chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barrière; le dévalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection naturelle. --Vous, Casimir, avez-vous déjà voyagé? demandai-je. Il ne répondit pas; baissa le front... A nos pieds le vallon s'emplissait d'ombre; déjà le soleil touchait la colline qui fermait le paysage devant nous. Un bosquet de châtaigniers et de chênes y couronnait un tertre crayeux criblé des trous d'une garenne; le site un peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contrée. --Regardez les lapins, s'écria tout à coup Casimir; puis, au bout d'un instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet: --Un jour, avec Monsieur l'abbé, j'ai monté la.
En rentrant nous passâmes auprès d'une mare couverte de conferves. Je promis à Casimir de lui apprêter une ligne et de lui montrer comment on pêchait les grenouilles. Cette première soirée, qui ne se prolongea guère au delà de neuf heures, ne différa point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui l'avaient précédée, car, pour moi, mes hôtes eurent le bon goût de ne se point mettre en dépense. Sitôt après dîner, nous rentrions dans le salon où, pendant le repas, Gratien avait allumé le feu. Une grande lampe, posée à l'extrémité d'une table de marqueterie, éclairait à la fois la partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbé à l'autre extrémité de la table, et le guéridon où ces dames menaient une sorte de bésigue oriental et mouvementé. --Monsieur Lacase qui est habitué aux distractions de Paris, va sans doute trouver notre amusement un peu terne... avait d'abord dit Madame de Saint-Auréol. --Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait dans une bergère; Casimir, les coudes sur la table, la tête entre les mains, lèvre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.-- Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif intérêt au bésigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort, mais on le jouait de préférence à quatre, de sorte que Madame de Saint-Auréol, avec empressement, m'avait accepté pour partenaire dès que je m'étais proposé. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, après chaque victoire, se permettait sur mon bras une discrète taloche de sa maigre main mitainée. Il y avait des témérités, des ruses, des délicatesses. Mademoiselle Olympe jouait un jeu serré, concerté. Au début de chaque partie, on pointait, on hasardait la surenchère selon le jeu que l'on avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Auréol s'aventurait effrontément, les yeux luisants, les pommettes vermeilles et le menton frémissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me lançait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe essayait de lui tenir tête, mais elle était désarçonnée par la voix aiguë de la vieille qui tout à coup, au lieu d'un nouveau chiffre, criait: --Verdure, vous mentez! A la fin de la première partie, Madame Floche tirait sa montre, et, comme si précisément, c'était l'heure: --Casimir! Allons, Casimir; il est temps. L'enfant semblait sortir péniblement de léthargie, se levait, tendait aux Messieurs sa main molle, à ces dames son front, puis sortait en traînant un pied. Tandis que Madame de Saint-Auréol nous invitait à la revanche, le premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la place de son beau-frère; ni Monsieur Floche, ni l'abbé n'annonçaient les coups; on n'entendait de leur côté que le roulement des dés dans le cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Auréol dans la bergère monologuait ou chantonnait à demi-voix, et parfois, tout-à-coup, flanquait un énorme coup de pincette au travers du feu, si impertinemment qu'il en éclaboussait au loin la braise; Mademoiselle Olympe accourait précipitamment et exécutait sur le tapis ce que Madame de Saint-Auréol appelait élégamment la danse des étincelles... Le plus souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbé et ne quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point dormant comme il disait, mais hochant la tête dans l'ombre; et le premier soir, un sursaut de flamme ayant éclairé brusquement son visage, je pus distinguer qu'il pleurait. A neuf heures et quart, le bésigue terminé, Madame Floche éteignait la lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle posait des deux côtés du jacquet. --L'abbé, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de Saint-Auréol, en donnant un coup d'éventail sur l'épaule de son mari. J'avais cru décent, dès le premier soir, d'obéir au signal de ces dames, laissant aux prises les jacqueteurs et à sa méditation Monsieur Floche qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles accompagnaient des mêmes révérences que le matin. Je rentrais dans ma chambre; j'entendais bientôt monter ces Messieurs. Bientôt tout se taisait. Mais de la lumière filtrait encore longtemps sous certaines portes. Mais plus d'une heure après si, pressé par quelque besoin l'on sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant à de derniers rangements. Plus tard encore, et quand on eût cru tout éteint, au carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non accès sur le couloir, on pouvait voir, à son ombre chinoise, Madame de Saint-Auréol ravauder. IV Ma seconde journée à la Quartfourche fut très sensiblement pareille à la première; d'heure en heure; mais la curiosité que d'abord j'avais pu avoir quant aux occupations de mes hôtes était complètement retombée. Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en plus insignifiante, j'occupai donc au travail à peu près toutes les heures du jour. A peine pus-je échanger quelques propos avec l'abbé; c'était après le déjeuner; il m'invita à venir fumer une cigarette à quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitré que l'on appelait un peu pompeusement: l'orangerie, où l'on avait rentré pour la mauvaise saison les quelques bancs et chaises du jardin. --Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la question de l'éducation de l'enfant, --je n'aurais as demandé mieux que d'éclairer Casimir de toutes mes faibles lumières; ce n'est pas sans regrets que j'ai dû y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est, vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tête de le faire danser sur la corde roide? J'ai vite dû rétrécir mes visées. S'il s'occupe avec moi d'Averrhoès, c'est parce que je me suis chargé d'un travail sur la philosophie d'Aristote et que, plutôt que d'ânonner avec l'enfant sur je ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur à l'entraîner dans mon travail. Autant ce sujet-là qu'un autre; l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour; aurais-je pu me défendre d'un peu d'aigreur s'il avait dû me faire perdre le même temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie... Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.-- Là-dessus jetant la cigarette qu'il avait laissé éteindre, il se leva pour rentrer dans le salon. Le mauvais temps m'empêchait de sortir avec Casimir; nous dûmes remettre au lendemain la partie de pêche projetée; mais, devant
le déception de l'enfant, je m'igéniai à lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis la main sur un échiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard, qui le passionna jusqu'au souper. La soirée commença tout pareille à la précédente; mais déjà je n'écoutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commençait de peser sur moi. Sitôt après dîner, il s'éleva une espèce de rafale; à deux reprises Mademoiselle Verdure interrompit le bésigue pour aller voir dans les chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dûmes prendre la revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un fauteuil bas qu'on appelait communément "la berline" Monsieur Floche, bercé par le bruit de l'averse, s'était positivement endormi: dans la bergère, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en grognonnait. --La partie de jacquet vous distrairait, répétait vainement l'abbé qui, faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir. Quand, ce soir-là, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse intolérable m'étreignit l'âme et le corps; mon ennui devenait presque de la peur. Un mur de pluie me séparait du reste du monde, loin de toute passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi d'étranges êtres à peine humains, à sang froid, décolorés et dont le coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la nuit... qu'il m'emporte! J'étouffe ici... L'impatience empêcha longtemps mon sommeil. Lorsque je m'éveillai le lendemain, ma décision n'était peut-être pas moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse à mes hôtes et de partir sans inventer quelque excuse à l'étranglement de mon séjour. N'avais-je pas imprudemment parlé de m'attarder une semaine au moins à la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me rappelleront brusquement à Paris... Heureusement j'avais donné mon adresse; on devait me renvoyer à la Quartfourche tout mon courrier; c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas dès aujourd'hui n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir... et je reportai mon espoir dans l'arrivée du facteur. Celui-ci s'amenait peu après-midi, à l'heure où finissait le déjeuner; nous ne nous serions pas levés de table avant que Delphine n'eût apporté à Madame Floche le maigre paquet de lettres et d'imprimés qu'elle distribuait aux convives. Par malheur il arriva que ce jour-là l'abbé Santal était convié à déjeuner par le doyen de Pont-l'Évêque, vers onze heures il vint prendre congé de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitôt qu'il me soufflait ainsi cheval et carriole. Au déjeuner je jouai donc la petite comédie que j'avais préméditée: --Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discrétion, aucun de mes hôtes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel contre-temps! en jouant la surprise de la déconvenue, tandis que mes yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda à me demander d'une voix timide: --Quelque fâcheuse nouvelle, cher Monsieur? --Oh! rien de très grave, répondis-je aussitôt. Mais hélas! je vois qu'il va me falloir rentrer à Paris sans retard, et de là vient ma contrariété. D'un bout à l'autre de la table la stupeur fut générale, dépassant mon attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche, d'une voix un peu tremblante: --Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais notre... Il ne put achever. Je ne trouvais rien à répondre, rien à dire et, ma foi, me sentais passablement ému moi-même. Mes yeux se fixaient sur le sommet de la tête de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure était devenue pourpre d'indignation. --Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement Madame Floche. --Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement Madame de Saint-Auréol... --Oh! Madame, croyez bien que rien ne... essayai-je de protester; mais, sans m'écouter, la baronne criait à tue-tête dans l'oreille de son mari assis à côté d'elle: --C'est Monsieur Lacase qui veut déjà nous quitter. --Charmant! Charmant! très sensible, fit le sourd en souriant vers moi. Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure; --Mais comment allons-nous pouvoir faire...? la jument qui vient de partir avec l'abbé. Ici je rompis d'une semelle: --Pourvu que je sois à Paris demain matin à la première heure... Au besoin de train de cette nuit suffirait. --Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de... et se tournant vers moi: --Vraiment le train de sept heures suffirait? --Oh! Madame, je suis désolé de vous causer tant d'embarras... Le dé euner s'acheva dans le silence. Sitôt a rès, le etit ère Floche m'entraîna, et, dès ue nous fûmes seuls dans le couloir ui
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