Une charogne (1868)
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Charles BaudelaireLes Fleurs du mal (1868)XXXUNE CHAROGNERappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme, Ce beau matin d’été si doux :Au détour d’un sentier une charogne infâme Sur un ...

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Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal (1868)
XXX
UNE CHAROGNE
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,  Cebeau matin d’été si doux : Au détour d’un sentier une charogne infâme  Surun lit semé de cailloux,
Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,  Brûlanteet suant les poisons, Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique  Sonventre plein d’exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,  Commeafin de la cuire à point, Et de rendre au centuple à la grande Nature  Toutce qu’ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe  Commeune fleur s’épanouir. La puanteur était si forte, que sur l’herbe  Vouscrûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,  D’oùsortaient de noirs bataillons De larves, qui coulaient comme un épais liquide  Lelong de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,  Ous’élançait en pétillant ; On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,  Vivaiten se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,  Commel’eau courante et le vent, Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rhythmique  Agiteet tourne dans son van.
Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,  Uneébauche lente à venir Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève  Seulementpar le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète  Nousregardait d’un œil fâché, Épiant le moment de reprendre au squelette  Lemorceau qu’elle avait lâché.
— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,  Àcette horrible infection, Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,  Vous,mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,  Aprèsles derniers sacrements, Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,  Moisirparmi les ossements.
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine  Quivous mangera de baisers, Que j’ai gardé la forme et l’essence divine  Demes amours décomposés !
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