Boccace (Gebhart)
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Revue des Deux Mondes, décembre 1895Émile GebhartBoccaceLa Comédie italienneBoccace (Gebhart)Sommaire1 1ère partie1.1 I1.2 II1.3 III1.4 IV1.5 V2 2ème partie2.1 I2.2 II2.3 III2.4 IV2.5 V1ère partieLE PROLOGUE DU DÉCAMÉRON ET LA RENAISSANCEIVoulez-vous bien comprendre l'originalité de Boccace et de son œuvre et juger lavaleur du Décaméron, embrassez d'abord d'un rapide coup d'oeil la vie et l'œuvrede son grand ami, le poète Pétrarque, dont le conteur consola la vieillesse et à qui ilne sur vécut que d'une année. Pétrarque est l'initiateur de la Renaissance. Au delàde Rome, de Cicéron, de Virgile, il put entrevoir et saluer la maîtresse intellectuellede Rome et de l'humanité, la Grèce antique. Il étudie le grec sous deux ou troismaîtres, dépense la moitié de sa fortune dans la recherche des manuscrits grecs,forme toute une académie de jeunes lettrés, de patriciens, et Boccace lui-même àl'apostolat de l'antiquité. Déjà vieux, valétudinaire, il dort et mange à peine, travailleseize heures par jour, écrit encore la nuit à tâtons sur son lit. Il ne parvient pas àdéchiffrer Homère, mais il en caresse amoureusement le manuscrit; il sent sa finprochaine, lègue ses chers livres à la république de Venise et redouble d'ardeur.« Je vais plus vite, je suis comme un voyageur fatigué. Jour et nuit, tour à tour, je liset j'écris, passant d'un travail à l'autre, me reposant de l'un par l’autre ; il sera tempsde dormir quant nous serons sous teere. » Im ...

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Revue des Deux Mondes, décembre 1895Émile GebhartBoccaceLa Comédie italienneBoccace (Gebhart)Sommaire1 1ère partieI 1.111..32  IIIII1.4 IVV 5.12 2ème partieI 1.22.2 II22..43  IIIVIV 5.21ère partieLE PROLOGUE DU DÉCAMÉRON ET LA RENAISSANCEIVoulez-vous bien comprendre l'originalité de Boccace et de son œuvre et juger lavaleur du Décaméron, embrassez d'abord d'un rapide coup d'oeil la vie et l'œuvrede son grand ami, le poète Pétrarque, dont le conteur consola la vieillesse et à qui ilne sur vécut que d'une année. Pétrarque est l'initiateur de la Renaissance. Au delàde Rome, de Cicéron, de Virgile, il put entrevoir et saluer la maîtresse intellectuellede Rome et de l'humanité, la Grèce antique. Il étudie le grec sous deux ou troismaîtres, dépense la moitié de sa fortune dans la recherche des manuscrits grecs,forme toute une académie de jeunes lettrés, de patriciens, et Boccace lui-même àl'apostolat de l'antiquité. Déjà vieux, valétudinaire, il dort et mange à peine, travailleseize heures par jour, écrit encore la nuit à tâtons sur son lit. Il ne parvient pas àdéchiffrer Homère, mais il en caresse amoureusement le manuscrit; il sent sa finprochaine, lègue ses chers livres à la république de Venise et redouble d'ardeur.« Je vais plus vite, je suis comme un voyageur fatigué. Jour et nuit, tour à tour, je liset j'écris, passant d'un travail à l'autre, me reposant de l'un par l’autre ; il sera tempsde dormir quant nous serons sous teere. » Im peurt avec une grâce merveilleuse.Un matin d’été, dans ma maison d’Arqua, on le trouve endormi de l’éternelsommeil, le front couché sur un livre.Il a vu l’aurore d’une civilisation très noble, et cependant, en lui, de sa jeunesse à sadernière lecture, tout est mélancolie et découragement. Cette âme vibrante, lyriqueet maladive, qui n’a jamais su se détacher d’elle-même, ne nous rend que sesémotions, ses tristesses et ses souffrances, amours chimériques et douloureuses,ennuis d’exil, espoirs évanouis, rêves de citoyen enflammé par les souvenirs deTive-Live, que les misères d’un âge affreux ont dissipés, vanité de la gloire et de laliberté, amertume de la vieillesse, charmes de la solitude, douceur de la mort.Toutes se passions ont été déçues, tous ses efforts impuissans, toutes sesmissions diplomatiques stériles. Les fantômes qu’il a poursuivis ont échappé à sonétreinte : Laure de Noves, la République romaine, le principat mystique de Rienzi,le secret de la langue grecque. Mais il n’a pu ni ramener à Rome l’Eglise d’Avignon,ni rappeler en Italie le protectorat de l’Empire. Autour de lui, le moyen âge tombe enruines, et lui, qui fut l’ouvrier inconscient de l’avenir, l’adversaire ironique de lascolastique, il s’attarde, par certaines formes de son art et les habitudes de sapensée, au moyen âge. La poésie de ses sonnets se fond trop souvent dansl’abstraction ou la subtilité ; ses traités de morale ont la sécheresse du XIIe siècle ;tel chapitre de ses dialogues sur la Vie solitaire ou la Paix des religieux, sembleune page détachée de l’Imitation. Et, sur le front pâle de celui que l’on appellevolontiers « le premier homme moderne », la lueur d’aurore prend parfois la teinte
attristante du crépuscule.Combien différent Boccace n'apparaît-il pas tout d'abord ! Moins grand par lapensée, moins pur par le cœur, mais plus vivant, d'un esprit plus éveillé et plusheureux, on ne l'imagine point enfermé dans le désert de Vaucluse ou la retraiteombreuse d’Arqua. « Il était, dit Philippe Villani, agréable et de caractère joyeux,plaisant en ses propos et amoureux des beaux discours. » C’est un homme deconversation et de plaisir qui n'entend rien au platonisme, à qui la gaieté d'unesociété polie est aussi nécessaire aire que la lumière du jour. La cour riante deNaples, au temps de Robert d'Anjou, est véritablement son cadre naturel. On y litdes vers d'amour et on les commente, car les dames n'y sont point farouches.« Souvent, dit-il, telle y entre Lucrèce, qui retourne Cléopâtre à sa maison. »L'allégresse de Naples, la sensualité légère qu'on y respire, le sourire voluptueux deson golfe, les mœurs bruyantes, l'insouciance morale de son peuple charmèrentBoccace autant que la solennité un peu funèbre de Rome et de sa campagneenchantait Pétrarque. Est-il né près de Florence ou à Paris, est-il par sa mère etson berceau Français ou Toscan? on ne le saura sans doute jamais très sûrement(1). La veine gauloise est en lui fort visible, mais la finesse florentine, le sens innéde l'élégance, le goût passionné des choses charmantes, le sont bien plus encore.Reçut-il un jour quelque degré de cléricature? nous ne le saurons pas davantage.Tout jeune homme, il fut contraint par son père d'étudier le droit canon, la banque, lecommerce : il préféra aux Décrétales la lecture de nos fabliaux et de nos romans.Dès qu'il se sentit à peu près le maître de sa destinée, il se jeta à la fois, non sansétourderie, dans la littérature et les aventures amoureuses.De cette première période littéraire et de ses amours napolitaines, il nous restedes sonnets, le petit roman de Madonna Fiammetta, les demi-confidencesindiscrètes du Filocopo et de la Teseide, inspirés, l'un, par notre Floire et Blanchefleur, l'autre par la vénérable histoire médiévale de Thésée, duc féodal d'Athènes ;puis l'Amorosa Visione où « la dame gentille, plaisante et belle », la « belleLombarde, » la Gloire et une foule de personnes augustes Saturne, Avicenne,Cicéron, Hécube, Nemrod, Caton, Absalon, Dante et Pâris défilent et gesticulentavec la raideur familière aux héros des très vieilles tapisseries; le Filostrato, romanchevaleresque et homérique, en octaves, où le grand prêtre grec Calchas paraît,près de sa fille Chryséis, en qualité d'évêque de Troie, in partibus in fideliaam,enfin, le Nin fale Fiesolano, un joli poème bucolique et mythologique d'amourheureux, qui finit bien mal et trop tôt par le repentir tardif de la nymphe de Fiesole etle désespoir du berger Africo. L'amant se tue naïvement, comme il convient, aubord du ruisseau témoin de son bonheur d'un seul jour. Ici, Boccace ne fait pluspenser à nos trouvères ni aux pâles tapisseries de nos aïeux: il s'est inspiré d'Ovideet fait pressentir le Corrège.Les plus belles fêtes ont une fin. Le père de Boccace, guelfe de vieille roche, dufond de son comptoir florentin, suivait d'assez méchante humeur la vie poétique etjoyeuse de son héritier, à la cour angevine. En 1341, il le rappela à Florence. Lapremière entrevue fut certainement pénible. « L'aspect horrible de ce vieillard froid,rustique et avare m'attriste et m'effraie chaque jour davantage », écrit Giovannidans son Ameto. Ajoutez que le séjour de Florence était bien moins riant alors quecelui de Naples. Un duc d'Athènes, en chair et en os, plus difficile à vivre queThésée, Gaultier de Brienne, durant près d'une année, pendit les mécontens, vida lecoffre-fort des bourgeois et leur enleva leurs filles. En quelques mois, Boccace euten raccourci le spectacle des agitations qui troublaient Florence depuis plus dedeux siècles coups d'État, conspirations, émeutes, incendies, massacres etproscriptions, et, du haut du campanile communal, la clameur lugubre du tocsin.L'incorrigible jeune homme, loin de se convertir à cette vie nouvelle, souhaitaitpassionnément de s'enfuir à Naples. « 0 combien est heureux celui qui se possèdeen pleine liberté, ô vie de plaisir, phis belle qu'aucune autre ! »0 lieto vivere e più ch'altro bello !Il revint donc à ses premières amours. Mais Robert le Sage était mort ; André,neveu et gendre du bon roi, assassiné, avait été jeté par les fenêtres du palais ;Louis de Hongrie, frère de la victime, chassait Jeanne, la reine sanglante, ets'emparait violemment du royaume ; les chants et les rires avaient cessé et lesamours pleuraient sur les rives du golfe charmant. La peste de 1348 rappelaBoccace à Florence. Son père venait de mourir et laissait à sa tutelle un très jeunefrère, Giacomo, issu d'un second et récent mariage du vieux marchand. Florence etla Toscane étaient en deuil. Toutes sortes d'impressions graves, l'influence moralede Tétrarque, alors dans toute sa gloire, l'étude assidue de Dante, la maturitécommençante de la vie, produisent alors sur l'esprit de Giovanni un effet singulier,
comme une soudaine fécondation. Il suffit qu'un souffle de tristesse l'ait effleuré pourque son propre génie lui soit révélé, et qu'il prenne des choses humaines uneconscience nouvelle, plus généreuse et plus claire. Sa période lyrique estdésormais close. Il renonce à répandre l’histoire de son cœur en des poésies oudes romans d'une assez médiocre invention. Il s'est beaucoup diverti jusqu'alors ;mais il vient de traverser des heures mauvaises, et tout ce qu'il a aimé comme lepeu qu'il a souffert de la vie lui dévoile les joies ou les misères de la vie d'autrui. Lesens dramatique s'éveille en lui. Montrer, sans mélancolie aucune, les passions, lesridicules, les vices de son temps, non point sur des tréteaux et par l'artifice dudialogue, mais par des contes, telle sera l'œuvre du grand écrivain. A la DivineComédie qu'il devait commenter, déjà vieux, devant les petits-fils des hommes queDante avait brûlés et marqués d'infamie, Boccace fera succéder la comédieitalienne, surtout florentine, souvent aussi la tragédie humaine, avec ses horreurs etses larmes. Les modèles que lui laissaient les premiers couleurs florentins étaientbien imparfaits, mais, à peine aura-t-il touché au genre qu'il le transformera, et laNouvelle sortie de ses mains paraîtra le premier grand monument littéraire de laRenaissance. S'il eut assez de pitié ou de courage pour suivre, à travers Florencepestiférée, le corps de l'honnête et pudique Francesco da Barberino, peut-être, touten cheminant, a-t-il médité le plan du Decaméron et, rentré au logis, en a-t-il écrit lapremière page.(1) Voyez, ce sujet, l'étude de M. Henry Cochin dans la Revue du 15 juillet 1888.IICette page est bien lugubre. C'est la chronique de la peste de 1348. Boccace ladédie « aux dames compatissantes, donne pietose », si souvent invoquées parDante. Ne cherchez point ici une fantaisie d'esprit raffiné, atteint de morbidezza, lamélancolique ironie d'un poète pessimiste épris des contrastes violens de la mortet de la vie, le charnier d'Ezéchiel ou le cimetière d'Hamlet. Non, l'idée de ceFlorentin, fils adoptif de Naples, est plus simple, très méridionale et, je l'avoue,légèrement païenne. Afin de la bien pénétrer, arrêtons-nous un instant aux vigilesmortuaires du Décaméron.Cette peste était le retour d'un accident familier. Dix fois par siècle, les naviresmarchands et les caravanes de Venise, de Gênes, de Pise, ramenaient à l'Italie età l'Europe le fléau asiatique. Les symptômes et la marche de la maladie, cent foisdécrits, sont à peu près les mêmes, depuis la peste d'Athènes racontée parThucydide, jusqu'à la peste de Milan, en 1576, et celle de Marseille, en 1720. Danschacune de ces catastrophes, reparaît le même désarroi moral, la fuite despeureux, la désertion des plus impérieux devoirs, l'oubli de la famille, la trahison desamis, les gens sages qui pèsent prudemment leur manger et leur boire et jusqu'àl'air qu'ils respirent et plongent le nez dans les drogues, les parfums et les fleurs; lesétourdis, qui se jettent éperdument dans toutes les débauches; les femmes, quiperdent toute pudeur; les malades délaissés, l'avidité féroce des serviteurs. Ici,quelques traits, pris sur le vif, accentuent la peinture traditionnelle de la crise.Boccace a vu, dans une rue de Florence, deux porcs occupés à fouiller et àsecouer des griffes et des dents les haillons d'un mort; tout à coup ils tournèrent,pris de vertige, sur eux-mêmes et tombèrent morts. A peine quelques voisinsosaient accompagner les morts jusqu'à l'église. Les confréries « des nobles etdistingués citoyens » cédaient la place à d'immondes fossoyeurs qui emportaient lecercueil à la course vers l'église la plus voisine, précédés de quatre ou six clercs,con poco lume, avec peu de cierges, et parfois « sans aucun cierge. » Puis onprécipitait la triste dépouille à la première sépulture « inoccupée » que l'on trouvaitsur le chemin. Chaque matin, le clergé recueillait, en passant, alignées sur destables, devant leurs maisons, des familles entières. Deux clercs venaient-ils, avecune seule croix, chercher un mort, en un clin d'oeil ils se voyaient à la tête d'uneprocession de cercueils qui couraient sur leurs talons. Bientôt les cimetièresregorgèrent d'habitans ; on creusa alors, près des églises, des fosses profondes oùles corps étaient déposés « par couches », à la façon des « marchandises dans lacale des navires », recouverts de quelques poignées de terre, jusqu'à ce que latombe fût comblée de cadavres. On mourait en foule dans la campagne, et lestroupeaux, privés de leurs bergers, erraient le jour à travers champs et rentraient lesoir d'eux-mêmes à la maison vide. A Florence et dans le contado florentin, plus decent mille personnes moururent. « On déjeunait le matin, dit Boccace, avec sesparons et ses amis ; on soupait le soir avec ses ancêtres dans l'autre monde. »Le noir archange passa sur la chrétienté entière, et le monde se crut arrivé à sondernier soir. Il mourut, selon certains chroniqueurs, soixante personnes sur cent. AConstantinople, on perdit le fils de l'empereur Andronicus ; en France, la reine ettrois princes du sang; à Florence, l'historien Jean Villani; à Rome, sept cardinaux;en Provence, la bien-aimée de Pétrarque, Laure de Noves.
Or, un mardi matin, se rencontraient, à l'issue de la messe, dans la claire église deSanta-Maria-Novella, à Florence, sept jenes dames, en grands habits de deuil, quin'avaient nulle envie de goûter de sitôt au banquet funèbre. La plus âgée n'avait pasplus de vingt-huit ans, la plus jeune moins de dix-huit. « Chacune d'elles était sageet de noble race, belle et de mœurs pures et d’une grâce honnête. » La doyenne del'aimable cercle, Pampinea, prit la parole, et se fit l'interprète des terreurs et desennuis de ses compagnes : « En vérité, on voit dans Florence beaucoup tropd'enterremens ; les fossoyeurs et les mauvais sujets y tiennent insolemment le hautdu pavé et chantent des chansons bien libertines. Ici, dans l'église des dominicains,on ne voit presque plus de frères, et il est fort triste de penser que les autres sontmorts. » Quand Pampinea rentre chez elle, elle ne trouve plus, de toute sa maison,que sa femme de chambre, et cette désolation lui fait dresser les cheveux. » Dansla rue, elle croit apercevoir « les pâles fantômes de ses amis morts. » « Nousserions bien sottes, dit-elle, de séjourner plus longtemps dans une ville où lesnonnes elles-mêmes se rient de la clôture et se donnent du bon temps. Notre vievaut autant que la vie d'autrui et elle ne tient pas à nos corps par des liens plussolides que chez les autres. Allons-nous-en donc ensemble à la campagne, dansnos villas, afin de fuir à la fois la mort et les mauvais exemples, et livrons-nous àl'allégresse et au plaisir, en tout honneur, bien entendu, et au grand air pur deschamps, des bois et de la mer. »La très discrète Filomena répondit : « C'est une sage pensée et nous nedemandons pas mieux; mais vous savez, mesdames, combien les femmes sontmalhabiles à tenir leur maison et à se conduire en l'absence de tout homme. Noussommes mobiles, fantasques, soupçonneuses et timides à l'excès. J'ai grand'peurque notre compagnie ne se brouille et ne se sépare bientôt. -Cela est bien vrai, ditÉlisa avec candeur, mais comment faire pour emmener des cavaliers qui nousprotègent et nous conseillent dans notre solitude? »Trois jeunes gens entraient, à l'heure même, dans Santa-Maria-Novella, non pour yentendre une messe basse, mais pour y retrouver leurs dames, qui étaient parmiles sept Florentines. On se fit la révérence, et Pampinea proposa aux cavaliers deconduire l'exode féminin. Ils acceptèrent de bonne grâce, et le mercredi, dèsl'aurore, ce monde charmant s'enfuyait à deux milles de la triste nécropole, dansune villa située sur une colline, entourée d'un parc, de jardins et de prairies. Lescaves étaient fournies de vins précieux; les vastes chambres, très fraîches,jonchées de fleurs et ornées de peintures riantes. Pampinea fut élue reine du joliroyaume et couronnée d'une guirlande de fleurs. Elle choisit ses ministres et donnaun règlement à la communauté. Après le repas du matin, on chantait, on dansait. onerrait dans les prairies ; puis, à l'heure brûlante de midi, on se quittait pour la sieste;vers trois heures, on se réunissait de nouveau sur un tapis d'herbes fleuries, et là,assis en cercle, au souffle frais de la brise marine, au chant lointain. des cigales,pendant dix soirs d'été, les cénobites de cette douce Thélème, les dames commeles jeunes cavaliers, racontèrent des histoires.Ce Prologue du Décaméron est une grande nouveauté. C'est un adieu au moyenâge, à l'ascétisme monacal, à la religion de la mort. Pour la première fois, unécrivain proteste contre la tristesse séculaire des races chrétiennes. La mortsouveraine, invincible, méchante; la mort consolatrice et maternelle, qui ouvre laporte de la vie véritable; la mort indifférente et fatale qui foule aux pieds l'homme ensa fleurTout homme de la femme yssant,Rempli de misère et d'encombre,Ainsi que fleur tost finissant,Sort et puis fuyt comme fait l'umbre;L'Italie se détourne de la formidable vision, car elle n'a pas le courage del'envisager avec le calme dédain des sages antiques, et la vie seule lui semblebonne, la joie seule excellente et le rire plus divin que les larmes. Elle se fait déjàune conscience nouvelle, voluptueuse et légère. L'enfer de son plus grand poète stun cauchemar inquiétant qu'elle rejette pour toujours. Elle revient à l'inspirationsensuelle de ses clercs errans du tempsFronde sub arboris amœna Suave est quiescere, Suavius ludere in gramme Cumvirgine speciosa.
Le Triomphe de la Mort, de Pétrarque, qui est sans doute une date plus récente quele Décaméron, se rattache encore aux idées et aux émotions d'autrefois. L'ombrede Laure morte dit au poète : « Je suis vraiment vivante, et c'est toi qui es mort etqui seras mort jusqu'à l'heure dernière qui t'enlèvera à la terre. La mort est la find'une prison ténébreuse pour les âmes gentilles; pour les autres, qui ont mis leurssoins dans la fange, elle est une douleur. »Regardez maintenant, au Campo Santo de Pise, le Triomphe dela Mort, qui est del'école florentine d'Orcagna, et contemporain de Boccace. An dernier plan de lafresque, c'est encore la tradition macabre qui passera, hors d'Italie, aux peuplesaustères et tristes, à Albert Dürer et à Holbein. La mort, toute en noir, fauche pêle-mêle les rois, les papes, les clercs, les abbesses, et court à une retraite ombreuseoù, sous les orangers chargés de fruits d'or, autour desquels voltigent des amours,des cavaliers et des dames écoutent un concert de musique. Plus bas, dans ledésert farouche, les Pères ascétiques s'agenouillent et prient. Voilà pour le passé.Et voici, au premier plan du tableau, le Verbe de la Renaissance. Une chevauchéebrillante, jeunes seigneurs et jeunes dames, est arrêtée brusquement par troissépulcres ouverts, par trois cadavres de rois couronnés : l'un, livide et difforme,l'autre, rongé des vers, le troisième, squelette décharné. Le cortège se pencheavec plus d'ennui que de terreur vers la poussière humaine, et la contemple avecdes gestes de déplaisir plutôt que de pitié. Mais n'en doutez pas, jeunes dames etjeunes seigneurs vont tourner bride, non point du côté des Ermites du désert, maisvers la lumineuse villa florentine où les attendent, parmi les myrtes et les buissonsd'églantiers, les heureux conteurs du Décaméron.IIISi chacun de ces contes est une couvre d'art, c'est qu'il répond à la vue profonde etpérilleuse de la Renaissance sur la vie et le bonheur. Pour l'Italie nouvelle, lacondition première du bonheur est la sérénité, telle que la voulait Épicure, la paix ducœur, la joie secrète d'une âme qui se sent supérieure aux accidens de la fortune,aux misères de l'histoire, comme à ses passions et à ses souffrances propres.L'homme paraît alors le maître de sa destinée, comme le sculpteur l'est de sastatue, et sa vie est véritablement digne d'envie. Il est le maître même desangoisses de son honneur, des révoltes de sa conscience. Il peut aller droit, sansentrave ni scrupule, sans miséricorde ni douceur, jusqu'à l'extrémité de ses désirs,assouvir son orgueil et sa sensualité, tempérer même par la froide sagesse lesviolences de son égoïsme. Tels les grands virtuoses du XVe et du XVIe siècleitalien, capitaines, papes, condottières et tyrans, impassibles ouvriers d'une histoiretragique.Ajoutez les artistes. L'artiste, lui aussi, est un virtuose. Peintre, conteur, sculpteur oupoète, il tient, en quelque sorte, son cœur dans sa main, et il en règle toutes lesardeurs. Il aime, il sourit, il pleure, il hait ou il adore à l'heure qu'il lui plaît de choisir.S'il abaisse son regard sur les choses humaines, il n'en jouit ou il n'en souffrequ'autant qu'il lui convient. Les émotions qu'il reçoit du spectacle du monde, cellesmêmes qui sortent de son âme, se transforment en un idéal impersonnel, et sonchant poétique est d'autant plus sonore et pur que l'accent en est moins intime. Il estle passant tranquille de Lucrèce qui, du rocher où il se tient, contemple la tempêteet l'agonie des naufragés et prête l'oreille à la clameur de l'ouragan. C'est au tempsmême où Pétrarque se lamentait sur la ruine de l'Italie,' son inconsolable deuil, queBoccace écrivit le Décaméron. Ici apparaît, pour la première fois, la sérénitéindifférente de la Renaissance, et de Boccace à l'Arioste, comme dans l'œuvre despeintres et des sculpteurs italiens, florentins, lombards, romains ou vénitiens, à quelsigne soupçonnerait-on que ces écrivains et ces artistes ont habité « l'hôtellerie dedouleur », sur laquelle Dante avait appelé la pitié de la chrétienté, cette Italieoutragée et torturée par les grands virtuoses politiques dont je parlais tout àl'heure? Un seul, peut-être, échappa à cette ataraxie superbe : Michel-Ange. Ilmarqua d'une énigme douloureuse les tombeaux inachevés des Médicis, etimprima sur les murailles de la Sixtine quelques-unes des terreurs de son siècle.Mais son siècle ne le comprit point, et le vieux Jules II, dont l'âme était cependanttrès haute, quand on lui montra les grands prophètes d'Israël, debout parmi desscènes d'exil, ne sut que murmurer d'un ton grondeur : « Il n'y a pas d'or dans toutcela ! »Ce n'est pas le tout, pour l'artiste de Renaissance italienne, d'avoir assuré soncœur contre le trouble ou la tristesse : il faut qu'il ait encore la sympathie esthétiquepour toutes les formes de la vie, pour les sentimens qui ne sont pas les siens, pourles passions contre l'assaut desquelles il s'est fortifié, même pour les plusaffligeans épisodes de cette mêlée humaine d'où il s'est retiré, et les ridicules et les
faiblesses de sa race, de sa cité et de son temps, dont il se persuade qu'il estexempt. Quand il a reproduit la vie pans toute son énergie ou toute sa grâce,l'œuvre d'art est accomplie. A l'artiste, elle a donné la joie de la création, à nous, quifeuilletons ces pages ou qui nous arrêtons en face de ces tableaux, elle rend le plusdélicat des plaisirs, l'évocation des hôtes familiers de notre esprit ou de notre cœur,l'image de nos amours ou de nos souffrances, la parodie de nos vices, la mesurede notre petitesse, la glorification de nos enthousiasmes, la clef de nos songes.Que nous importe d'être les dupes de ces enchanteurs : il nous ont charmés et toutest bien. Certes, la plupart des peintres de la Renaissance ont été de grandsvoluptueux; mais, quand ils peignaient une Madone, une Sainte Famille, un EcceHomo, une Crucifixion, leur imagination, bercée par le rêve mystique, s’était faited’abord très chaste et très pieuse, et, jusqu’aux jours de la décadence, ilsdemeurèrent fidèle à la tradition de tendresse et de respect que Giotto, Masaccioet Frà Angelico avaient léguée à l’Italie. Je connais peu d’œuvres plus chrétienneset plus pathétiques que la Déposition du Pérugin, qui est au palais Pitti. Au delàdes personnages évangéliques, agenouillés au premier plan autour de Jésus mortet recueillis comme au pied d’un autel, la nature elle-même s’est faite religieuse :elle semble fêter, par la noblesse du paysage, la pureté du ciel, la paix des collinesazurées, par les eaux transparentes et les prairies en fleurs, l’espoir de larésurrection toute prochaine. Et cependant, le maître ombrien, pénétré d’incrédulitéflorentine, « n’eut aucune religion, dit Vasari, et l’on ne réussit jamais à le persuaderde l’immortalité de l’âme ; avec des paroles bien dignes de sa cervelle de granit, ilrefusa toujours obstinément la bonne voie, il n'avait foi qu'aux biens terrestres.Tout ce que le récit comporte de vie, de mouvement, de couleur, toute l'illusion deréalité qu'il peut donner au lecteur, se rencontre en Boccace. Mais le réalismeflorentin de la Renaissance répugne à toute vie grossière, à toute couleur crue.Quand les sept dames du Décaméron ont entendu conter par l'un de leurs troiscavaliers quelque histoire un peu vive, elles rient et rougissent tout à la fois etbaissent un instant leurs beaux yeux sur l'herbe émaillée de virginales pâquerettes ;elles risquent volontiers, à demi-voix, une remarque édifiante sur les périls du péchéou la sottise des pauvres gens qui ont péché sans élégance ni esprit. Forment-elles, dans le secret de leurs consciences, de fermes propos de vertu ou seulementde prudence? Je ne le crois pas, car elles ne sont point là au sermon de la paroisseSanta-Maria-Novella, et le conteur ne s'est point proposé de leur aplanir la voie dusalut. Il n'a voulu que les divertir ou les émouvoir, même jusqu'aux soupirs et auxpleurs. Boccace fait, je le veux, semblant de moraliser au préambule de sesNouvelles; mais ce n'est guère qu'une précaution littéraire, une façon de sous-titrequ'il attache à ses contes, un catalogue raisonné de ses peintures. Il promène lajoyeuse compagnie le long d'une galerie de tableaux très différente, sans doute,d'une fresque d'église, où les scènes pathétiques s'entremêlent aux scènesplaisantes, mais où celles-ci, grâce à certains artifices de clair-obscur, ou même auvoile léger que l'écrivain y jette, à l'occasion, d'une main fort adroite, se dérobent àtemps pour n'être point choquantes. L'admirable artiste n'a point affaire à de petitesnonnes envolées pardessus les murs de leur couvent, mais à des femmes de« grande valeur » et d'esprit cultivé, valorose donne, et bien charmantes aussi,vaghe donne, - mariées, veuves ou jeunes filles, il ne nous l'a pas dit, - qu'aucunmystère, aucune singularité de la vie n'étonne beaucoup, et qui tiennent néanmoinsaux délicatesses et aux demi-pudeurs d'une civilisation déjà très raffinée. Lamusique italienne, la musique sensuelle les caresse sans les troubler, mais ellesaiment que certains airs soient joués en sourdine. Or jamais chef d'orchestre ne sut,mieux que Boccace, adoucir à propos l'éclat strident de ses cuivres et le chantironique de ses violons.VILa Renaissance des Italiens se distingue essentiellement de la nôtre en ceci surtoutqu'elle ne marque point un saut brusque, une révolution hâtive dans l'ensemble de lavie intellectuelle et de la civilisation. Chez nous, la langue, la littérature, les arts etles mœurs se sont détachés et éloignés du moyen âge avec une étonnante rapidité.Entre Villon et Ronsard, Commines et Montaigne, Louis XI et François Ier, il sembleque deux siècles au moins se sont écoulés. Le dernier représentant du vieux goûtfrançais, du symbolisme médiéval et de la vieille langue populaire, Rabelais, paraît,au milieu des cardinaux et des beaux esprits de la cour de Henri II, comme unsurvivant attardé de cet âge gothique dont il avait déploré la barbarie et l’infélicité.Le contact subit de l'Italie et de l'humanisme, en très peu d'années, murit ettransforma le génie français. Pour l'Italie, l'évolution avait été autrement plus lente etplus conforme à la nature. C'est par transition imperceptible qu'elle alla de Giotto àRaphaël et au Corrège, des premiers sculpteurs de Pise à Donatello et à Cellini.
La littérature présente un développement tout pareil. Nos souvenirschevaleresques, les romans de la Table Ronde, les matières de France et deBretagne, recueillies, dès la fin du XIIe siècle, dans la vallée du Pô et la Marche deTrévise, reparaissaient bientôt en des poèmes de langue franco-italienne, puisd’italien pur, tels que la Spagna et les nombreux Aspromonte des XIVe et XVesiècles. Dans le même temps, en Toscane, la matière de France se confond avecles fictions du cycle d'Artus, s'enrichit du merveilleux, (les aventures amoureuses, dela grande liberté d’invention de la Table Ronde. Chanson de Geste et romanpassant en une multitude de compilations rimées et d'ouvrages de prose ; de cesderniers, au début dit x;v° siècle, les Reali di Francia sont le type réellementpopulaire, et, à la fois, le prologue de toute une littérature où l'amour altère de plusen plus le caractère primitif des héros carolingiens : Charlemagne, Renauld deMontauban, Milon d'Anglante perdent tous la tête par amour, et, de moins en moins,les écrivains prennent au sérieux ces hauts personnages : le poème héroï-comique,découpé en octaves, rehaussé d'épisodes miraculeux, plaisans ou tragiques, étaitné : Pulci et Bojardo lui impriment, vers la fin du xve siècle, sa forme définitive,élégante et très rythmée. Moins d'an demi-siècle plus tard, l'Arioste lisait à la courde Ferrare son Orlando furioso, l’œuvre exquise de la Renaissance italienne.Durant plus de trois cents ans l'Italie avait entendu chanter les exploits et les amourset « la grande bonté des chevaliers antiques;» les sources françaises, descenduesdes Alpes, s'étaient lentement rejointes et se perdaient enfin en un fleuvemagnifique, mais les derniers poètes gardaient toujours la mémoire des lointainesorigines chevaleresques de leurs contes ; Bojardo disait, tout comme l'Arioste :Ed io cantando terne alla memoriaDe le prodezze de' tempi passati.De même que la peinture italienne avait maintenu, en des formes de plus en plusbelles et colorées, l'inspiration mystique de la vieille foi, la littérature revêtit defictions de plus en plus rianteou voluptueuses les traditions du monde féodal. Lemoyen âge avait donné la fleur; la Renaissance, en son âge d'or, recueillit le fruit.Le conte florentin ne connut pas d'autre loi de croissance. Boccace, au milieu duXIVe siècle, nous fait voir l'éclosion d'un art nouveau qui tient encore, par sesracines les plus profondes. à l'art du moyen âge. L'ironie de nos trouvères reparaîten lui mais l'ironie des conteurs français, quand elle s'adresse, par exemple, a 1Eglise, est enfantine., superficielle et fuyante : elle atteint çà et là quelque pauvremoine, quelque prouvère de campagne, engagés en un mauvais pas; elle sepermet, dans le Roman de Renard, quelque léger sacrilège : elle recule en face desgraves infirmités morales contre lesquelles tonnaient les docteurs et les ascètes ;elle n'ose effleurer l'ombre même du dogme. Elle a beau se complaire à la satireecclésiastique, ce sont toujours de joyeuses et inoffensives histoires de clercs engaieté : Saint Pierre et le Jongleur, le Vilain qui gagna Paradis en plaidant leTestament de l'Ane. L'évêque est entré en fureur contre un bon curé qui a enterréson âne en terre chrétienne. Le curé apporte au prélat vingt livres que le laborieuxanimal a épargnés en vingt ans :Pour ce qu'il soit d'Enfer délivrezLes vos laisse en son testament.« Que Dieu lui pardonne ses péchés, » répond l'évêque, avec une mansuétuded'héritier :Li asnes remest crestiens.Chez Boccace, - qu'encouragent les étonnantes audaces de Dante, les railleriesprodiguées par Pétrarque à l'Église d'Avignon, - l'ironie est très libre, trèsconsciente, encouragée par la tradition de cet épicurisme florentin que Villanisignale dès le XIe siècle, affermie en outre par les sentimens nouveaux, pénétrésde rationalisme, qui viennent des lettres païennes et cette indifférence croissantepour la religion des couvres qui éloignait peu à peu l'Italie de la pratique chrétienne.Boccace tire beaucoup de contes de l'immense et séculaire trésor du conteuniversel ; mais il y mêle aussi les aventures recueillies dans Florence et leshistoires, très souvent véritables, qui amusaient la cour de Robert d'Anjou, histoiresnapolitaines, siciliennes, grecques, orientales, africaines. Parfois, il se contented’un motif assez vague de moralité déjà traité par quelque écrivain du moyen âge et
le vivifie en le transplantant sur la terre italienne. Ainsi, pour le conte du Trompeurtrompé, qui était aux Castroiement d’un père à son fils. Le récit des compilateursscolastiques est d’une sécheresse admirable. Un soldat a confié mille talens à unvieillard. Celui-ci, plus tard, nie le dépôt. Une vieille s'offre à aider le soldat. Elleremplit de pierres dix vases de belle apparence, soigneusement clos. Puis elle seprésente au vieillard, suivie d'un esclave portant l'un de ces vases. « Un étranger,dit-elle, voudrait vous confier toutes ses richesses, enfermées en dix amphores,dont voici la première.» Au même instant, entre, comme par hasard, le soldat, quiréclame encore son argent. L'usurier n'ose, cette fois, l'éconduire, dans la craintede manquer l'autre affaire. Il lui rend ses talens. « Bien le bonjour, lui dit la vieille :cet ho,mme et moi, nous allons chercher le reste des richesses. Attendez notreretour. » L'usurier attend encore.Mille récits analogues ont dû courir à travers le moyen âge. En Italie, pays deschangeurs, des Lombards, des prêteurs aux longues griffes et des esprits subtils,celui-ci parut assurément savoureux et fit fortune. Mais Boccace enlèvera cesmasques inertes : des personnes bien vivantes, dont nous croirons reconnaître levisage et les mœurs, remplaceront les figures abstraites de tout à l'heure. Et l'actionse passera quelque part, parmi des décors bien appropriés. Un jeune Florentin,Nicolo Salabaetto, « blond et très aimable, » a remis aux douaniers de Palermedes draps de laine, valant cinq cents florins d'or, qu'il rapporte de la foire deSalerne. Une barbière, c'est-à-dire une de ces dames aux paroles de miel, quis'entendent à merveille à raser leurs cliens et à prendre aux trop jeunes marchands« leur navire, leur chair et leurs os, » Madonna Jancofiore, jette son dévolu surNicolo. Elle lui dépêche une vieille professionnelle, qui porte au Florentin, « avecdes larmes dans les yeux, » un message, un anneau d'or et l'invitation à visiterJancofiore dans une maison de bains. Nicolo ne se tient plus de joie et s'empressed'accourir au rendez-vous. C'était un bain de vapeur, et aucune des cérémoniesaccoutumées, mousse de savon, parfums de roses, aromates suaves, confitures,vins siciliens, ne fut oubliée. Salabaetto « se croyait en paradis. » Le soir, rencontrenouvelle à la maison de la dame, souper en tête à tête, dans un appartementluxueux. Au matin, le jeune Florentin reçoit en cadeau, sans embarras, une boursepleine de florins. Salabaetto n'avait pas perdu son temps. Tout lui souriait : dans lajournée même, il vendit Ses marchandises avec un gros bénéfice. Aussi Jancofioreétait, chaque soir, plus aimante. Un jour, elle fond en larmes et conte une histoire àfrémir. Un sien frère, qui réside à Messine, lui demande sur le champ mille florinsd'or, faute desquels on lui couperait la tête. Si la dame avait seulement quinze joursdevant les mains elle vendrait un de ses nombreux et riches domaines. Mais letemps presse horriblement. Et de sangloter de plus belle et de s'évanouir.Salabaetto n'hésite pas à offrir tout ce qu'il possède, ses cinq cents bons florinsd'or. Il les donne en vrai chevalier, sans témoin ni écrit. Dès lors, brusquechangement à vue de la scène. L'amour s'envole. La porte de la belle se fermequotidiennement au nez de l'amoureux. Il finit par comprendre son malheur. NotreFlorentin va se confesser à Naples à un sien ami, homme di sottile ingenio,Canigiano, trésorier de l'impératrice de Constantinople, un Florentin aiguisé debyzantinisme, qui lui répond : « Tu as eu tort, tu as désobéi à tes patrons, tu as jetéton argent par la fenêtre, pour le plaisir seulement, » Les deux compères invententalors une bonne ruse. Nicolo retourne à Palerme, avec une pacotille de faussesmarchandises, ballots et tonneaux d'huile, simples chiffons et pure eau de mer, qu'illivre à la douane et fait inscrire pour plus de 2 000 florins d'or. Vous devinez la suite.Jancofiore, trompée par le stratagème, se réconcilie avec son amant et lui rend toutd'abord les 500 florins. A quelques jours de là, le malicieux personnage feint unegrande mélancolie. Un navire qui lui apportait, dit-il, pour 3 000 florins demarchandises, a été pris par les corsaires de Monaco et ceux-ci lui demandent,pour sa part de rachat, 1.000 florins. La dame les emprunte à un usurier, qui reçoiten gage tout un magasin de la douane palermitaine, avec toutes ses clefs et tousses rats. Salabaetto saute sur le premier navire en partance pour Naples, avec1500 florins dans sa ceinture. Le tour était joué. L'histoire archaïque du soldat, duvieux fripon et de la bonne vieille, encore visible ici en ses lignes élémentaires,n'était qu'une maigrie et raide figurine d'argile. La nouvelle de Boccace est uneciselure de bronze florentin, fouillée en toutes sortes de détails, spirituelle,complexe et touffue comme une œuvre de Cellini.VDe même pour tous les récits du Décaméron empruntés aux fabliaux de France. Il yen a, selon M. Bartoli, une vingtaine, qui roulent sur le thème éternel de la sottisehumaine dupée, bafouée, des libertins pris au piège de leurs convoitises, dutriomphe des habiles, des femmes surtout. Le docte Victor le Clerc, à la suite de LeGrand d'Aussy, Barbazan, du Méril, se persuada que Boccace avait arrangé et
retouché les ouvrages de nos trouvères d'une façon assez fidèle pour que le méritede la plus grande invention leur demeurât acquis. Moins de naïveté, une sensualitéplus délicate et plus inquiétante, une langue plus fine, telle serait, pour le vénérableérudit, toute la différence. Le Décaméron ne serait ainsi qu'un « écho ». En vérité, ill'est à la manière de La Fontaine « mettant en vers » les fables d'Esope, si loind'ailleurs que ce pauvre sire soit de nos plaisans vieux conteurs. Ceux-ci, Rutebeuf,Eustache d'Amiens, Jean de Condé, Raoul de Houdun, inventent le canevas defarces excellentes, mais le rôle joué par leurs personnages est d'une simplicitéextrême. Ils ressemblent à des marionnettes dont les deux profils porteraientchacun une grimace immobile : d'un côté, la malice, la gaieté libertine, la convoitiseardente, de l'autre, la déconvenue, le dépit comique. Le geste de ces pupazzi estimmuable, l'allure toute mécanique est légèrement gauche. L'action se déroule àtravers les incidens d'une fourberie souvent bien triviale, d'une escapade d'amourparfois bien grossière: mais dès le début de la fable on aperçoit sans peine toute lasuite de l'action. Les figures qui s'y meuvent nous montreront peut-être les deuxfaces de leur profil ; mais les héros du trouvère ne sauront pas changer prestementle cours de l'intrigue, retourner la farce à leur avantage, ajouter au drame un acteimprévu, entraîner en des sens opposés la troupe des rieurs. La contre-intrigue desfabliaux, si elle ose se dessiner, ne le fait guère que par quelque tirade de moralefort honnête, mais assez puérile, quelque jeu de scène très rapide, puis le rideautombe, et, déjà, les rieurs ne riaient plus.Je prends deux fabliaux fameux, le Cuvier et le Chevalier qui fist sa femmeconfesse, dont Boccace s'est certainement souvenu dans le conte de Peronella quimet son amant en tonneau et celui Jaloux qui en forme de prêtre confessa safemme. Sur le mince canevas du trouvère il a su broder une tapisserie très riche,une comédie vivante sur la farce gothique.Notre Cuviez tiendrait en quatre lignes. Un marchand voyagait pour ses affaires,loin de son logis,En sa meson lessoit sa femme,Qui de son ostel estoit Dame.Un clerc aussi y était maître et seigneur, en l'absence du marchand. Un jour, comme« ils se déduisoient », le mari revient inopinément « de Provins» avec trois autresmarchands. Fâcheuse surprise ! La dame n'a que le temps de cacher son clercsous un cuvier. Le mari demande « soupe au vin » et, sans malice aucune, met lui-même la nappe sur la cuve. Les quatre compères festinent, au grand ennui dupauvre clerc,Qui ne menoit pas trop grand feste,Qu'il li menjuent sur la teste.Or, le cuvier était le bien d'une voisine qui, ayant besoin de l'ustensile, le fait quérirpar sa « meschine ». Le marchand ordonne qu'on le rende sur l'heure. C'étaitdécouvrir le pot aux roses. La bourgeoise renvoie à sa commère une réponseentortillée où celle-ci entrevoit toute la vérité. Compatissante autant que madrée,elle appelle « un ribaud » qui passait « enmi la rue », et lui promet quelques liardss'il crie : « Au feu ! » de tous se poumons. Le ribaud crie; les quatre marchands,emportés par l'horreur naturelle aux bourgeois pour l'incendie,Trestuit ensemble au cri saillirent.A peine ont-ils tourné le dos, que la dame soulève la cuve et fait évader le clercQui n'ot cure de plus atendre.Mais la farce du cuvier a manqué ses plus plaisans effets. La complication comiqueéchappe au trouvère : ses personnages vont à tâtons, sans s'affronter ni se mesurerentre eux. Le clerc, une fois escamoté, ne compte plus et son rôle disparaît. Labourgeoise est comme assommée par le retour imprévu du marchand; lestratagème d'une voisine l'empêche seul de se noyer sans s'être débattue : le marin'a point l'occasion même d'une ombre de jalousie. Il est trompé et fort peu ridicule.Ces trois rôles imparfaits sont repris et, pour ainsi dire, renversés par Boccace.C'est à Naples, en une rue écartée, déserte, que se place l'aventure. Peronella,fileuse de son métier, femme d'un pauvre maçon, reçoit les hommages d'un jolijeune homme, Giannello, qui lui rend visite chaque fois que le mari s'est éloignépour son travail. Un matin, celui-ci revient sur ses pas et trouve porte close : «Bénisoit Dieu, dit-il, qui m'a donné une femme si fidèle! Il frappe, et Peronella fait entrer
l'amant dans un tonneau. Puis, elle ouvre et accueille son mari par une scène où serencontrent les principaux ingrédiens d'une bonne querelle de ménage. Pourquoirentre-t-il ses outils à la main? Deviendrait-il paresseux? Comment mangera-t- ondemain à la maison? Devra-t-elle mettre ses jupons en gage? En vérité elle se tueau travail, elle use ses doigts « pour mettre de l'huile dans la lampe. » Toutes lesvoisines s'apitoient sur elle ou s'en moquent. Puis des larmes. Ah! que n'imite-t-ellela conduite de toutes les autres qui ont deux ou trois amoureux et « font voir à leursmaris la lune pour le soleil ! » Et cela lui serait si facile ! Elle est trop bonne et tropsage. On lui a offert déjà de l'argent, des bijoux. Mais non, elle est de nature tout àfait vertueuse. Enfin, pourquoi rentre-t-il ce jour-là sans avoir travaillé?Le bonhomme, une fois l'averse tombée, répond : « C'est aujourd'hui la Saint-Galéon, jour férié. » Mais il n'a pas perdu son temps, on aura du pain à la maisonpour plus d'un mois. Il vient de conclure un marché d'or; il a vendu, au prix de cinqsequins, ce gros tonneau qui encombre le logis. L'acheteur le suit de près pouremporter sa marchandise. « Cinq sequins, réplique Peronella, tu es un sot; moi,pauvre petite femme, feminella, je l'ai tout à l'heure vendu sept sequins à un bravehomme qui entrait dedans pour l'examiner de plus près juste au moment où tu asfrappé à la porte. » Le maçon renvoie le vrai acheteur, Giannello sort du tonneau etse plaint de la lie qui y demeure attachée. « Qu'à cela ne tienne, dit Peronella, monmari va s'y mettre à son tour, afin de le bien nettoyer. » Le maçon retire sa jaquette,allume une chandelle, prend un grattoir, descend dans la futaille et la gratte enconscience. L'opération est assez longue, à la grande joie des deux traîtres. PuisGiannello emporte son tonneau et Peronella embourse les sept sequins. Et rien nemanque plus, ce jour-là à la félicité des trois personnages.La donnée du Chevalier qui fzst sa femme confesse n'est pas moins simple quecelle du Cuvier. La dame, étant tombée malade, prie son mari de lui amener, pourla confesser, un moine, très saint homme, dont le couvent n'est pas fort éloigné. LeChevalier, tout en chevauchant,Et de sa fame moult pensant,songe qu'un moyen sûr de savoirS'ele est tant boue com l'en ditest de faire lui-même le confesseur. L'abbé du couvent, léger de scrupulescanoniques, lui prête robe et capuchon; le chevalierBien s'enbroncha au chaperonet ainsi chaperonné s'assit au chevet de son épouse quiDe son seignor ne connut mie,car la chambre était fort obscure, et le malin sireSa parole entrechanjoit.Mais la confession fut amère au chevalier. La dame ne lui cèla aucune de sesnombreuses infidélités : elle a aimé ses pages et aussi certain neveu de sonseigneur, cinq années de suite. Le faux confesseur boit l'aigre calice avec unebonne contenance, absout la pénitente, et s'en va tout mélancolique et méditant savengeance. A quelques jours de là, tout à coup, il accabla la dame d'injures siprécises qu'elle vit clairementQue il l'eust fete confesse.Elle ne perd point la tête. « Je savais bien que le moine, c'était vous ! »Ha! mauvès home traitier,Tu pris l'habit d'ErmitierPor moi proyer à desloial ;Moult ne poyse par Saint Syiuou,Que ne vous pris au chaperon,
Ne que ne vous deschirai tout.Que ne lui a-t-elle conté de plus gros péchés encore, afin de le mieux punir de safélonie! Mais c'est fini, et pour toujours, entre elle et lui :Je ne vous dois jamais amer.Au fond, l'aventure est plutôt triste. Le chevalier a commis un sacrilège, par la raisonque sa femme s'est confessée de bonne foi. Celle-ci ne lui pardonnera jamais sasupercherie. C'est en mentant qu'elle réussit à sauver à peu près son honneur. Lemari se voit odieux et se sent stupide. Et voilà une maison troublée pour toujours.Les compères du pays, qui n'ont pas le goût difficile, seront seuls à s'amuser de cedrame féodal :Granz risées et granz gaboisEn firent en Bessinois.Boccace va réparer le point faible du fabliau. Il y met l'idée joyeuse que le trouvèren'avait point su imaginer et qui éclairera tout le conte italien : la femme, avant des'agenouiller au confessionnal, avait reconnu les traits et la voix de son mari. Cen'est plus alors qu'une confession pour rire. Il a voulu la tromper et c'est elle qui letrompera et sur l'heure, allégrement, avec une mine confite et des soupirs decontrition : par un faux aveu elle l'obligera à se faire l'innocent complice de sa ruséepénitente et l'artisan de sa propre infortune conjugale. Il était jaloux avec excès, ceriche marchand de Rimini; sa femme était belle, fort éveillée, et il ne lui permettaitpoint, à la maison, de regarder par la fenêtre. Il avait lu certainement son Francescoda Barberino, et le mettait à profit. Pour distraire son ennui, la recluse élargit unefente de la muraille et communique bientôt en paroles avec un jeune et aimablevoisin. Mais comment recevoir Philippe en ses appartemens? Cependant, la fêtede Noël approchait, la Pasqua di Natale. Elle demande au marchand la permissionde se rendre à l'église afin de s'y confesser « et d'y communier, comme font lesbons chrétiens ». Notre jaloux est fort troublé par cette pieuse requête. Sa femme adonc des péchés sur la conscience? S'il pouvait en recevoir lui-même laconfidence ! « Vous n'irez qu'à notre chapelle et ne prendrez que notre aumônier outel autre prêtre qu'il vous donnera pour vous entendre. » « La dame comprit alors àmoitié. » Le matin de Noël, à l'aurore, elle se rend à l'église où se trouve la chapellepatrimoniale de son mari. Celui-ci l'y avait devancée, et, d'accord avec l'aumônier,déguisé en prêtre, la tête dans un vaste capuchon serré aux joues, il attendait, assisau chœur. Il tenait des cailloux dans sa bouche, afin de changer sa voix. L'aumônierle montre dans l'ombre comme le confesseur du jour, et la dame, qui achèveaussitôt de comprendre : « C'est bien, dit-elle, je vais lui donner ce qu'il est venuchercher. »Elle le lui donne, en effet, et très libéralement. « Mon Père, j'aime un prêtre qui,chaque nuit, vient chez moi. C'est un vrai sorcier : il ouvre les serrures rien qu'en lestouchant et quant à mon mari, il l'endort par des paroles magiques. » Leconfesseur, très déconfit, furieux, gronde, tempête, refuse l'absolution, menace desfeux de l'enfer. Il promet néanmoins de prier pour cette âme en perdition, impose lapénitence et sort du saint réduit so ffiando, en soufflant de rage mal étouffée. Elle,très calme, « se releva et alla entendre la messe. »Les époux se retrouvent à la maison, le mari, farouche, la femme, heureuse de voir,sur le visage de son seigneur, «quelle mauvaise Pâques elle lui avait donnée. » Lesoir venu il feint d'aller dîner en ville ; mais il se cache, entouré d'un véritablearsenal, dans une chambre du rez-de-chaussée, attendant le prêtre nocturne,décidé à le massacrer sur place. La femme avertit le jouvenceau qui promet dedescendre chez elle par le chemin du toit. Philippe tient scrupuleusement sapromesse et le marchand de Rimini veille toute cette nuit, l'oreille au guet, transi defroid, écrasé de sommeil. Plusieurs nuits se passent ainsi, le mari, à demi gelé etterrible, au pied de l'escalier, Philippe se coulant par une lucarne et la pénitente trèspeu soucieuse des flammes de l'enfer. La colère du jaloux finit par faire explosion.« Le nom du prêtre ! » crie-t-il sottement. Elle lui rit au nez. L'inévitable explicationtourne à la confusion du jaloux. « Tu n'es qu'une bête, qui ne mérites point unefemme aussi sage et vertueuse que moi. Oui, j'aime un prêtre et bien à tort, carc'est toi-même, prêtre postiche. Reviens à toi : prends garde qu'on ne se gausse àtes dépens et renonce à cette veillée « solennelle » de chaque nuit : je te le jure, si
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