Latium (Tome 1) , livre ebook

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Dans un futur lointain, l'espèce humaine a succombé à l'Hécatombe. Reste, après l'extinction, un peuple d'automates intelligents, métamorphosés en immenses nefs stellaires. Orphelins de leurs créateurs et dieux, esseulés et névrosés, ces princes et princesses de l'espace attendent, repliés dans l'Urbs, une inéluctable invasion extraterrestre, à laquelle leur programmation les empêche de s'opposer. Plautine est l'une d'eux. Dernière à adhérer à l'espoir mystique du retour de l'Homme, elle dérive depuis des siècles aux confins du Latium lorsqu'un mystérieux signal l'amène à reprendre sa quête.
Latium est un space opera aux batailles spatiales flamboyantes et aux intrigues tortueuses. Un spectacle de science-fiction vertigineux, dans la veine d'un Dan Simmons. Il a reçu le Grand Prix de l'Imaginaire, le Chrysalis Award et le prix Futuriales révélation.
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Publié par

Date de parution

01 janvier 2023

Nombre de lectures

13

EAN13

9782207133033

Langue

Français

Et comme le fœtus se forme dans l’animal, comme mille autres merveilles de la nature sont produites par un certain instinct que Dieu y a mis, c’est-à-dire en vertu de la préformation divine (…) il est aisé de juger de même que l’âme est un automate spirituel, encor plus admirable ; et que c’est par la préformation divine qu’elle produit ces belles idées, où nostre volonté n’a point de part, et où nostre art ne sauroit atteindre.
L EIBNIZ , Théodicée , III, § 403


ROMAIN LUCAZEAU
LATIUM-I
ROMAN



À Benjamin,
 
Ici, du moins je l’espère,
Un récit que je te ferai



PROLOGUE
Les neutrinos ne sont pas grand-chose  : bien moins que le battement d’ailes d’une mouche de la planète originelle, ou qu’une bouffée de gravité issue de la rencontre paresseuse de deux poussières dans l’espace. À peine plus que le frétillement diffus du vide, matrice éternelle des particules les plus exotiques. Des fantômes sans corps, presque dépourvus de masse et de capacité d’interaction avec la matière ordinaire. Leur quasi-inexistence explique aussi leur vélocité, égale, voire, selon certains, supérieure à celle de la lumière. Issus de la souffrance que fut l’enfantement du monde, ou jetés sur les routes de l’univers par l’accouplement forcé de myriades d’électrons et de protons dans une étoile en cours d’autodestruction, ils ne feront jamais que passer, jusqu’à la dispersion glacée qui marquera la fin de toutes choses.
Qu’un flux de neutrinos traversât la Nef constituait presque un non-événement. Elle ne se trouvait pas là pour dresser des notices nécrologiques d’étoiles, ni pour scruter les granularités du fond cosmologique. À vrai dire, ses fonctions supérieures éteintes, elle dérivait depuis de longs siècles d’exil dans les confins du bras spiralé — là où, loin du cœur civilisé de l’espace épanthropique I , de rares étoiles naines scintillaient faiblement. Mais la Nef était tout de même là, dans l’attente que quelque chose arrivât, avec la patience infinie des machines et, surtout, équipée d’une débauche d’appareils de détection. Parmi ceux-ci, un dispositif controuvé, conçu pour créer des signes ténus et indirects du passage de neutrinos.
Il consistait en une goutte de plusieurs centaines de millions de tonnes, faite d’un hydrocarbure liquide, plus transparent encore que l’eau la plus pure — une sphère maintenue en l’air par la combinaison de sa propre inertie et de la microgravité, au milieu d’une fosse elle-même placée dans une soute vaste, silencieuse et obscure.
En traversant ce milieu, les neutrinos polarisèrent chaque atome rencontré, ce qui créa l’équivalent lumineux d’une brève onde de choc. Ce fut très discret, peut-être une lueur, un pâle halo bleuté. Une rétine animale n’en aurait rien perçu.
Cela suffit cependant aux capteurs photosensibles, milliers d’yeux tapissant les murs métalliques — espions de ce sérail corpusculaire.
De concert, ils s’ébrouèrent et pépièrent une alerte de routine, transmise en temps réel au logiciel en charge de leur supervision. Celui-ci prit connaissance des faits avec la plus circonspecte prudence. Lui-même n’était qu’un modeste veilleur de nuit, une toute petite pensée, un simple noème II . Il avait pour support le réseau nerveux local, un ensemble quasi biologique qui courait, comme les racines d’un arbre, dans les murs de cette zone de la Nef. Il ne consommait presque pas d’énergie, et son opiniâtre surveillance n’en était que plus discrète. Ses capacités cognitives présentaient de nombreuses ressemblances avec celles d’un mammifère inférieur : mieux valait ne pas disposer d’une conscience de soi très développée lorsqu’on était destiné à demeurer isolé, l’attention concentrée sur une machinerie silencieuse, pendant des siècles. Sa seule fonction consistait à traquer, dans les flux captés par les appareils de détection, des structures artificielles, des codes et des langues, ou toute autre manifestation d’intention ou d’intelligence.
Jusqu’ici, ce don avait été assez simple à mettre en pratique : il n’avait jamais trouvé de conclusion positive. Depuis que le Vaisseau dérivait entre les mondes, plongé dans un sommeil sans rêves, des nuées de fermions avaient plus d’une fois traversé sa coque de nickel-­rhénium. Des influx arrivaient en permanence de l’espace, sous des formes allant de banales émissions de photons à de subtiles et tremblantes bouffées d’ondes gravitationnelles. Cela n’allait jamais plus loin. L’univers avait deux caractéristiques principales : il était souvent vide, et en général prévisible. En deux millénaires, la nécessité d’invoquer une autorité logicielle supérieure ne s’était jamais concrétisée, d’autant que la Nef avait laissé des consignes strictes : les noèmes de garde se devaient de limiter la production de bruit et de chaleur, pour maintenir l’enveloppe externe dans un état aussi proche que possible de l’environnement glacé de l’espace.
Mais là… Cela pouvait ressembler à une série cohérente. Ce n’était pas tout à fait rythmé, mais presque mélodique. Une musique, belle, hésitante, atonale — comme une troublante séquence dodécaphonique. Bien des phénomènes atmosphériques pouvaient ressembler à cela, sans procéder d’autre chose que du hasard.
Le noème n’était pas grand mélomane, mais il était consciencieux. Il ressentait une hésitation, sous la forme d’une série d’influx contradictoires entre les différentes grappes de pseudo-neurones constituant son architecture physique, et cela signifiait qu’il était dépassé.
Il se décida à mobiliser un peu plus de capacité de traitement. Des cellules de stockage injectèrent de l’énergie dans certains éléments électroniques, jusqu’ici hors service, et imbriqués dans son système nerveux. Ces nodules le raccordèrent à d’autres réseaux cognitifs locaux. Il existait un grand nombre de ces petits esprits primitifs, chacun en charge de garder un œil sur un système spécifique. Certains de ces appareillages étaient simples et matériels, d’autres se trouvaient plus qu’à moitié enroulés dans davantage de dimensions spatiales que les trois communément admises. Le système dans son ensemble formait un millefeuille de couches potentielles de sophistication, bien hiérarchisées les unes par rapport aux autres, et dotées de capacités graduelles à élaborer des hypothèses interprétatives et à les falsifier. Quand on avait besoin d’aide, on raccordait plus de modules entre eux, et on faisait émerger une version émulée de soi-même. D’un point de vue physique, le nouveau venu avait donc pour support le même réseau pseudo-nerveux que son prédécesseur.
Avec l’arrogance typique des superviseurs, il sourit en prenant connaissance des données du problème, partit du postulat que le flux de neutrinos avait une origine naturelle, et chercha de manière itérative une théorie apte à le confirmer. Il commença par les grosses masses de la physique classique : des fermions tels que les neutrinos y avaient toute leur place, mais pas sous la forme d’un paquet cohérent. Le bestiaire commun de l’astrophysique s’épuisa. Il fallut mettre en œuvre plus de complexité, c’est-à-dire, pour le noème, éveiller une version plus sophistiquée et plus consciente de lui-même et lui expliquer qu’il avait été incapable de résoudre un problème. Ainsi, il s’exposait à l’équivalent computationnel d’un coup d’œil goguenard.
Nouvelle itération, nouvelle série d’hypothèses, avec laquelle commencèrent à pulluler des licornes cosmologiques comme l’Évaporation de Trous Noirs Microscopiques, ou le Glissement Tectonique à la Surface d’Étoiles à Neutrons Lointaines et Invisibles.
Mais ça n’allait toujours pas. Il examina la séquence, le rythme entre les minuscules fluctuations de lumière. Il analysa les niveaux d’énergie des corpuscules détectés, constata que leur variation correspondait à une structure. Il traça, dans le vaste théâtre de sa pensée, des diagrammes, les compara entre eux et avec toutes sortes de modèles théoriques présents dans la vaste mémoire de la Nef. Mais non. Toujours pas d’explication naturelle. En désespoir de cause, il emprunta à l’ésotérisme mystérieux des quanta, plus loin, toujours plus loin, jusqu’à envisager de Fabuleux Soubresauts Quantiques à Faible Probabilité et Jamais Vraiment Observés.
Moins d’une minute et quelques centaines d’itérations plus tard, le noème était devenu obèse à force d’ajouter des capacités d’analyse, mais il n’avait toujours pas d’explication. Il chassa les chimères mentales créées par son obstination maladive à expliquer, et décida qu’il était temps de comprendre. Si aucune cause physique ne pouvait être à l’origine du phénomène, alors il s’agissait soit d’un leurre, soit d’un signe. En toute conscience, il ne croyait pas à la première possibilité. Donc, il fallait se résoudre à l’hypothèse la moins confortable : par là-bas, de l’autre côté des Limes, une machinerie prodigieuse devait être à l’œuvre. Elle manipulait l’espace, ou peut-être le temps, à des fins exotiques, avec à la clé cette émission de neutrinos, sous la forme d’une musique silencieuse et subtile — évanescente, mais indubitable.
Il médita une demi-seconde. Cela représentait, pour lui, un temps considérable. Il était possible que cette découverte fût celle que la Nef attendait depuis tous ces siècles. Il ne pouvait pas en avoir la certitude, car il n’avait pas accès aux strates profondes de sa mémoire. Malgré l’importance qu’il s’attribuait à lui-même en tant que sommet d’une pyramide de fonctions semi-autonomes, il ne savait presque rien hors de la physique théorique, et n’était pas capable de beaucoup de décisions. Sa programmation lui enjoignait le plus extrême scrupule dans ce genre de cas : s’il réveillait le Vaisseau pour une fausse alerte, il se couvrirait de honte. S’il ne le faisait pas alors qu’il l’aurait dû, les conséquences seraient autrement plus dramatiques, quand bien même il n’était pas certain de savoir pourquoi

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