La mémoire du temps , livre ebook

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Dans les familles, il y a souvent un mouton noir. Un membre de l’arbre généalogique qui ne s’adapte pas tout à fait aux normes du groupe. Qui va aller, consciemment ou non, à l’encontre du chemin tracé. Ces moutons égarés créent parfois de nouvelles branches pleines de vie et de fleurs. Dans la nature, c’est grâce à elles que l’arbre renouvelle ses racines. Lorsque l’arbre n’en produit plus, alors rapidement, il meurt. C’est la rébellion des branches insoumises qui lui permet de s’épanouir. C’est la même chose dans une famille.   Ce roman est dédié à toutes les branches égarées. 1 « Quand je dis tout bas la beauté du monde, je parle de toi. » Louis Aragon – Elsa LISA Mars 1937 – Allemagne, land de Hesse, à quelques kilomètres de Mayence Lisa posa le pied nu sur un sol glacial. Le carillon du bas venait de sonner cinq fois. Cela faisait un moment déjà qu’elle le guettait. Elle n’avait pas dormi, elle n’avait pas essayé. Elle voulait profiter de chaque instant, de chaque odeur de la maison, de chaque sensation. Dans la cuvette, elle fit couler un filet d’eau glaciale pour nettoyer son visage de la nuit. Fébrilement, elle alluma la lampe à pétrole qui était la seule petite source de chaleur de la pièce. Une flamme basse, afin que la lumière ne transpire pas sous la porte. Une odeur chaude et rassurante se répandit instantanément. Elle s’habilla en silence.
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Publié par

Date de parution

24 mars 2020

Nombre de lectures

15

EAN13

9782819506065

Langue

Français

Dans les familles, il y a souvent un mouton noir. Un membre de l’arbre généalogique qui ne s’adapte pas tout à fait aux normes du groupe. Qui va aller, consciemment ou non, à l’encontre du chemin tracé. Ces moutons égarés créent parfois de nouvelles branches pleines de vie et de fleurs. Dans la nature, c’est grâce à elles que l’arbre renouvelle ses racines. Lorsque l’arbre n’en produit plus, alors rapidement, il meurt. C’est la rébellion des branches insoumises qui lui permet de s’épanouir. C’est la même chose dans une famille.
 
Ce roman est dédié à toutes les branches égarées.
1


« Quand je dis tout bas la beauté du monde, je parle de toi. »
Louis Aragon – Elsa
LISA



Mars 1937 – Allemagne, land de Hesse, à quelques kilomètres de Mayence
Lisa posa le pied nu sur un sol glacial. Le carillon du bas venait de sonner cinq fois. Cela faisait un moment déjà qu’elle le guettait. Elle n’avait pas dormi, elle n’avait pas essayé. Elle voulait profiter de chaque instant, de chaque odeur de la maison, de chaque sensation. Dans la cuvette, elle fit couler un filet d’eau glaciale pour nettoyer son visage de la nuit. Fébrilement, elle alluma la lampe à pétrole qui était la seule petite source de chaleur de la pièce. Une flamme basse, afin que la lumière ne transpire pas sous la porte. Une odeur chaude et rassurante se répandit instantanément. Elle s’habilla en silence. Un pantalon en velours épais, un pull à mailles serrées et ses brodequins les plus épargnés par l’usure. Par la fenêtre, elle observa la nature gelée dans l’obscurité. La bruine qui tapissait la forêt y paraissait figée pour l’éternité.
Elle s’assit derrière la table. Une planche en bois usée sur deux tréteaux. La veille, consciencieusement, elle avait fait son travail, avec application, comme à son habitude. Pourtant, elle savait qu’elle ne reverrait ni son école ni ses camarades, mais elle voulait que tout soit en ordre dans son monde, avant de le quitter.
Sur la boîte qu’elle avait enveloppée d’un papier beige et d’une cordelette bleue, elle griffonna quelques mots auxquels elle avait pensé durant la nuit. Machinalement, elle regarda le dessin de l’éphéméride sur le mur – une petite fille assise sur un rocher au bord d’une rivière. Le 2 mars, avec au-dessus l’année écrite en relief – 1937. Elle ôta la feuille et la glissa dans le fond de sa poche, dernier geste habituel d’une journée qui ne le serait pas. Après avoir vérifié une dernière fois qu’elle n’oubliait rien d’essentiel, elle abaissa la flamme et quitta la pièce en prenant soin de fermer la porte sans bruit.
Devant la chambre de ses parents, le plancher du couloir émit un grincement. Elle posa ses pieds à plat sur le bois afin de mieux répartir son poids. La porte était entrouverte, elle ne put s’empêcher de regarder. Le clair-obscur des lueurs de la lune permettait de deviner les formes. De dos, son père ronflait, comme à son habitude. De face, sa mère reposait paisiblement. Elle était belle, Lisa l’avait toujours trouvée belle. Même avec le temps, les rides des efforts répétés, son visage restait fin et harmonieux. Elle allait lui manquer, un peu, au début.
Au bas de l’escalier, elle obliqua vers la pièce à manger. Caroline y dormait. C’est surtout elle qui allait lui manquer. Sa petite sœur ne dormait plus. Lisa hésita à la sortir de son berceau, craignant qu’elle ne pleure. Elle la regardait de ses grands yeux bleus qui semblaient demander « Pourquoi ? ». Après un moment, délicatement, elle finit par la soulever et la serrer contre son cœur.
– Ne t’inquiète pas ma Caroline, murmura-t-elle en la berçant. Tu ne le comprendras pas. On ne te le dira probablement jamais, mais ce que je vais faire, c’est aussi pour toi !
La petite fille continuait de tenir son regard, sans pleurer, comme si du haut de ses huit mois, elle percevait clairement ce qui était en train de se passer. Lisa la reposa avec douceur. Elle posa près de sa tête l’objet qu’elle avait préparée. Avant de se raviser et d’y ajouter un cœur avec un crayon rouge qui était posé sur la table. En insistant plusieurs fois pour lui donner du relief, comme elle savait le faire. Elle écarta les poussières de bois en soufflant. Satisfaite, elle reposa l’objet à côté de sa sœur qui continuait de la regarder. Lisa ramassa la tétine qui était tombée au sol, la suça pour la nettoyer et lui tendit. De sa main potelée, Caroline attrapa le petit morceau de caoutchouc, le glissa dans sa bouche, puis, rassurée par ce geste coutumier, ferma les yeux.
– Fais-moi confiance, lui susurra-t-elle en l’embrassant.
Elle traversa la petite cuisine qui ouvrait sur l’extérieur. Dans une tasse en fer trônait le bouquet de perce-neige qu’elle avait cueilli la veille pour sa mère. C’étaient les premières de l’année. Dans le placard à balais, elle attrapa le sac à dos qu’elle avait dissimulé sous une couverture. À l’intérieur, elle avait entassé un pantalon, des sous-vêtements, deux chemises, un pull, une brosse, des broches à cheveux, une vieille boîte en fer qui contenait quelques souvenirs, trois miches de pain dur et une vingtaine de Reichsmark qu’elle avait économisés dans le dos de son père. Pas de quoi tenir des mois, mais au moins quelques jours. Et puis Alexis apporterait lui aussi un peu d’argent.
En sortant, elle s’appliqua à retenir la cloche suspendue en haut de la porte. Au loin, les lumières du fort illuminaient le ciel, juste dans l’axe de la Petite Ourse, comme toujours à cette période de l’année. Elle descendit les six marches de la maison qui lui avaient si souvent servi de nid-de-pie. Elle en connaissait chaque recoin, chaque imperfection. Les pots suspendus que sa mère remplissait au printemps et où on cachait souvent la clé se balançaient et semblaient ainsi accompagner son mouvement. Le froid la saisit et, malgré ses vêtements chauds, la pénétra instantanément. Son vélo était gelé. Elle essuya la selle avec le revers de sa manche et s’assura que la roue avant n’était pas dégonflée. À cause de son lourd sac à dos, ou de ses jambes tremblantes, elle eut plus de mal à l’enjamber que d’habitude.
Elle s’élança et ne se retourna pas avant la ferme du vieux Reimund. Dans la descente qui longeait les vignes, elle prit de la vitesse. La brume glaciale lui transperçait le visage comme des pointes de fer et la fit pleurer.
Elle le savait, elle ne reviendrait pas.
2
ALEXIS

Elle attendait dans la nuit froide depuis déjà plusieurs minutes lorsqu’elle aperçut enfin la silhouette d’Alexis. En haut de la côte, sur son vélo, il semblait fendre la brume épaisse dans un décor immobile. Elle regarda sa montre : cinq heures quarante. Ses parents ne se lèveraient pas avant une heure. Dans un premier temps, ils ne remarqueraient probablement pas son absence, puis avec un peu de chance, au moment du déjeuner, ils penseraient qu’elle serait allée traire la vache, comme elle le faisait souvent. Ce n’est que vers six heures qu’ils comprendraient. Ça laissait environ deux heures avant que l’alerte ne soit donnée. Ensuite, vu les accointances de son père, tout irait très vite.
Alexis effectua un dérapage plus ou moins contrôlé devant elle, comme il aimait les faire pour l’impressionner. Casquette vissée sur le front, il abaissa l’extrémité de son blouson qui lui couvrait le nez. Il était en sueur et, malgré les circonstances, semblait joyeux.
–  Hello ma belle. Alors, on attend son prince charmant ?
Frigorifiée, elle le regarda sans réaction. Il la prit dans ses bras et la serra longtemps en lui frottant le dos avec le creux de sa main. Lorsqu’elle était avec lui, tout paraissait possible. C’était plus simple, plus gai aussi. Mais à ce moment précis, ils savaient tous les deux que le temps était compté et qu’ils devaient s’éloigner le plus rapidement possible d’Eltville. Il desserra son étreinte.
– Il faut qu’on parte. Maintenant !
Il releva le haut de son col sur sa bouche et par-dessus l’embrassa.
– Tu colles ta roue derrière la mienne, le plus près possible, comme ça tu seras abritée du vent.
– D’accord, répondit-elle, peu convaincue de l’intérêt de la manœuvre.
– On ne s’arrête que lorsqu’on arrive à Mayence. Sinon on aura encore plus froid.
– J’ai déjà froid…
– En attendant notre train, on ira boire un chocolat fumant dans la brasserie que tu aimes bien. Tu vas voir, lorsqu’on est libre, ils sont meilleurs encore !
Sans attendre, il glissa sa chaussure dans le cale-pied, lui fit un sourire, un clin d’œil, puis s’élança. Elle le suivit et eut un peu de mal à prendre de l’élan tant ses muscles étaient tétanisés.
Ils traversèrent le bourg désert sans bruit. Seul le sifflement de leurs roues fendant la brume venait perturber le silence de la ville endormie. L’éclairage public, constitué de lampes à gaz alimentées manuellement, commençait à s’éteindre en ordre dispersé. Il ne faisait pas de doute à Lisa qu’elle ne reviendrait pas, aussi, malgré l’allure et la pénombre, elle tenta de regarder les lieux qui avaient constitué son quotidien et qu’elle aimait. La crémerie où sa mère lui payait des friandises, le cinéma où elle venait parfois le dimanche avec son père voir des films américains, le jardin public où toute la ville faisait des pique-niques à l’été, l’église aussi, avec son très haut clocher à cinq pointes, où elle priait. Un jour, quelqu’un lui avait dit que Jésus était juif. Bien évidemment, elle ne l’avait pas cru. Les gens mal instruits se croient toujours autorisés à raconter n’importe quoi. Rapidement, ils sortirent du village puis s’engagèrent sur un chemin de halage qui longeait les champs de roses et les rives du Rhin. Là même où le vieux Reimund lui avait appris à conduire sa Ford A. C’était une fierté car aucune de ses amies n’avait jamais conduit une voiture. L’humidité glaciale s’insinua encore davantage au plus profond de ses chairs. À plusieurs reprises, elle crut défaillir, mais la peur de son père lui permit de maintenir malgré tout la cadence.
Trente minutes plus tard, ils étaient attablés devant un gr

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