Noir de lune - Prix 20 minutes , livre ebook

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« Nul ne peut la voir, nul ne doit lui parler. » Règle 1 du Codex de l’O’haï CHAPITRE 1 Le messager Le jeune Drachniel chevauchait depuis trois lunes. Par trois fois, il avait vu l’astre nocturne décliner sur son orbe, disparaître, reparaître, s’arrondir, décroître à nouveau. Mais jamais la nuit n’avait été aussi noire, ni si terrible que celle-ci. Le vent mugissait à ses oreilles, la pluie fouettait impitoyablement son visage aux traits tirés. Il avait dix-neuf ans. Cela ne faisait pas bien longtemps qu’on le considérait comme un homme et les traits encore un peu poupins de son visage n’argumentaient pas toujours en sa faveur. Il avalait des distances prodigieuses depuis des jours et n’était lui-même pas bien certain de comprendre encore comment il s’était retrouvé dans cette pénible situation. Encore quelques heures , se disait-il, et je toucherai enfin au but. Tenir, je dois tenir , se chantait-il intérieurement. Tenir, pour mon roi Arestion, pour mon royaume chéri de Corélie, si loin, désormais. Tenir, pour honorer ma famille, tenir, pour revoir un jour ma belle cité de Parminga, rutilante, étincelant sous le soleil de mai. Drachniel, les mâchoires crispées, le corps endolori par des jours entiers passés à cheval par monts et par vaux, trouva quand même la force de contracter les muscles tétanisés de son visage en un vague sourire.
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Date de parution

26 novembre 2020

Nombre de lectures

31

EAN13

9782819506300

Langue

Français

Poids de l'ouvrage

1 Mo

« Nul ne peut la voir,
nul ne doit lui parler. »
Règle 1 du Codex de l’O’haï
CHAPITRE 1
Le messager

Le jeune Drachniel chevauchait depuis trois lunes. Par trois fois, il avait vu l’astre nocturne décliner sur son orbe, disparaître, reparaître, s’arrondir, décroître à nouveau. Mais jamais la nuit n’avait été aussi noire, ni si terrible que celle-ci. Le vent mugissait à ses oreilles, la pluie fouettait impitoyablement son visage aux traits tirés. Il avait dix-neuf ans. Cela ne faisait pas bien longtemps qu’on le considérait comme un homme et les traits encore un peu poupins de son visage n’argumentaient pas toujours en sa faveur. Il avalait des distances prodigieuses depuis des jours et n’était lui-même pas bien certain de comprendre encore comment il s’était retrouvé dans cette pénible situation.
Encore quelques heures , se disait-il, et je toucherai enfin au but. Tenir, je dois tenir , se chantait-il intérieurement. Tenir, pour mon roi Arestion, pour mon royaume chéri de Corélie, si loin, désormais. Tenir, pour honorer ma famille, tenir, pour revoir un jour ma belle cité de Parminga, rutilante, étincelant sous le soleil de mai.
Drachniel, les mâchoires crispées, le corps endolori par des jours entiers passés à cheval par monts et par vaux, trouva quand même la force de contracter les muscles tétanisés de son visage en un vague sourire.
Je dois tenir, pour retrouver ma tendre Griselde et ses belles cuisses rondes avant que ce couard de Sigraddon ne l’épouse à ma place !
Le jeune homme se remémorait les dernières heures passées en Corélie, il y avait presque cent jours. L’honneur, qui avait été le sien quand il avait reçu des mains du roi Arestion lui-même un rouleau de cuir contenant un message de la plus haute importance.
– Drachniel, lui avait dit Arestion, lui posant la main sur l’épaule comme il l’aurait fait avec son meilleur Chevalier, le sort et la dignité du royaume de Corélie sont entre tes mains. Tu es, à ce que disent tes maîtres, le meilleur cavalier de notre pays, le plus rapide, le plus agile, le plus endurant. Va, je remets mon sort d’homme et de souverain entre tes jeunes mains.
Située tout au nord du Continent, la Corélie était un vaste et beau royaume. Parminga, sa capitale, souvent surnommée « la cité d’or », était une des plus belles villes du Continent. Siècle après siècle, les dynasties de monarques qui s’y étaient succédé en avaient fait un véritable joyau. Le nord du royaume était bordé par l’océan Ganéide. Des falaises de calcaire y étaient exploitées pour leur roche d’un beige doré qu’on en tirait. Les murs d’enceinte de Parminga ainsi que ses plus beaux édifices étaient bâtis de ce calcaire qui donnait son surnom à la ville. Elle était en outre construite sur un léger promontoire, ce qui la rendait visible de très loin. Au lever et au coucher du soleil, Parminga étincelait de mille feux. Le calcaire s’érodait rapidement, même si le climat au nord du Continent n’était pas très pluvieux. Il en résultait que la ville était continuellement en travaux. Les visiteurs de passage ne pouvaient qu’admirer l’art des architectes et des charpentiers coréliens, habiles à travailler de concert pour soutenir, rénover, réinventer sans cesse la ville.
Parminga jouissait de plus d’une réputation glorieuse. Les rois successifs y avaient créé une cour attractive, défendue par une armée glorieuse. Tout jeune Corélien pouvait prétendre à devenir militaire, qu’il soit de naissance noble ou miséreuse. Drachniel était issu d’une famille de petite noblesse. Il avait pu commencer sa formation d’Écuyer dès l’âge de cinq ans, prenant ainsi le chemin tracé par son père, qui avait été Cavalier corélien avant lui. À treize ans, après plusieurs années d’étude et d’entraînement, le jeune garçon avait à son tour atteint le grade de Cavalier. Drachniel était la fierté de sa famille. Sa combativité et son intelligence tactique, repérées par ses supérieurs, lui promettaient d’accéder un jour au grade suprême de Chevalier de Corélie. Maintenant qu’il approchait des vingt ans, il se prenait à espérer devenir le plus jeune Chevalier que l’armée de son pays n’ait jamais vu. La mission confiée par Arestion en semblait même le premier pas. Et quel pas !
En son for intérieur, le jeune homme n’avait cependant pas bien compris pourquoi son roi l’avait choisi. Pourquoi lui, un des Deux Cents Cavaliers de Corélie ? Pourquoi lui, encore si jeune et, dans le fond, si inexpérimenté ? D’autres Cavaliers qu’il connaissait très bien étaient beaucoup plus en vue. C’était par exemple le cas de Figénac Le Bret ou de cette pimbêche de Soline du Trill, elle-même fille de Chevalier. L’un des Cent Chevaliers coréliens lui aurait paru plus indiqué pour accomplir une tâche manifestement confidentielle et très importante, mais peut-être Arestion avait-il surtout voulu préserver ainsi le secret de la mission, car les Chevaliers étaient facilement reconnaissables par tous les habitants du Continent : la cérémonie par laquelle ils atteignaient ce statut imposait que leur joue gauche soit marquée au fer rouge de la tulipe, un des emblèmes du royaume de Corélie. Il s’agissait d’un ancestral rite de passage destiné à éprouver, une dernière fois, la ténacité des aspirants Chevaliers. Il fallait subir l’épreuve sans broncher, pour montrer sa maîtrise de la douleur, mais aussi accepter de se retrouver marqué au fer rouge, à vie, comme un animal domestique. Pour tout Corélien, il s’agissait du plus insigne des honneurs dont on pût rêver : porter, gravée en sa chair, la marque de la tulipe royale ! Drachniel frémissait d’impatience à l’idée de montrer sa vaillance à son souverain. Il le savait, il serait de ceux qui endurent la morsure du fer porté à blanc sans ciller.
Il était cependant manifeste pour Drachniel qu’Arestion ne voulait pas que son émissaire soit identifié. Le jeune homme avait donc été informé de sa mission, un soir, dans le plus grand secret, et sommé de prendre la route dès le petit matin. Il avait senti une forme d’urgence de la part de son roi et de ses supérieurs. Cela était inhabituel. Les dernières paroles de Lindzin d’Alunay, la Capitaine des Gardes, lui trottaient dans la tête depuis son départ : « Hâtez-vous, Drachniel. Vous ne savez pas tout, mais nous n’avons plus guère d’autre choix… » Arestion lui avait fait offrir Khalem, un splendide pur-sang blanc que Drachniel avait déjà remarqué dans les écuries royales, ainsi qu’une magnifique selle ouvragée en cuir noir.
Passé l’enthousiasme, la fierté et le sentiment de liberté des premiers jours de chevauchée, Drachniel avait senti l’angoisse l’étreindre. Puis la fatigue l’avait gagné, et lui, naguère si droit sur sa selle et dans les étriers d’or offerts par son père quand il était devenu Cavalier, ressentait chaque mouvement de sa monture comme un coup de bâton sur son corps meurtri.
Mais le plus inquiétant était encore cette présence qu’il percevait de plus en plus proche, à quelques foulées derrière lui peut-être. Au début de la deuxième lune de course, il avait acquis la certitude d’être suivi. Il avait dès lors été sur le qui-vive de jour comme de nuit, tendu dans une observation permanente, une écoute continuelle qui le bandait comme un arc, prêt à réagir, mais s’émoussant avec le temps. Car il n’avait pas été attaqué, et la personne qui le poursuivait à distance ne cherchait certes pas à lui dérober ses éperons d’or, ni même son si précieux rouleau de cuir. Non, Drachniel en était désormais sûr : elle ne s’intéressait qu’à sa destination finale. Une menace indistincte le poursuivait, en dépit de la vitesse avec laquelle il chevauchait. Il avait beau talonner Khalem, il finissait toujours par percevoir, à quelques dizaines de mètres derrière lui, le pas d’un autre cheval qui paraissait soutenir le rythme avec la même constance que le sien.
Drachniel savait qu’il toucherait bientôt au but. Il avait enfin atteint la frontière sud des Vastes Plaines, qu’il venait de traverser dans toute leur longueur. Devant lui, la forêt Salavielle déployait à l’horizon, longtemps avant d’être atteinte, sa masse noire. La lisière formait un ruban d’un vert profond qui s’étendait à perte de vue, cascadant sur les doux vallons qui ornaient cette région champêtre. Il savait qu’au-delà de cette région sylvestre particulièrement dense et mystérieuse, il n’y avait plus rien : on touchait aux confins du Continent. La forêt débouchait au sud sur d’âpres et vertigineuses falaises qui plongeaient dans une eau perpétuellement tumultueuse et hostile. Tous les navires qui avaient tenté de les explorer étaient revenus brisés et vides de leurs occupants. Heureusement, la destination de Drachniel se situait bien avant ces flots mugissants. En plein cœur de la forêt Salavielle l’attendait l’Abbaye du Pré.
Il lui avait fallu plus de trois lunes à pleine vitesse pour traverser le Continent du nord au sud. Drachniel avait donc décidé de ne plus prendre de repos avant d’être parvenu à destination. Il chevauchait désormais depuis trois jours et trois nuits, buvant et mangeant sur la selle de son cheval, sans s’arrêter. Les pur-sang coréliens étaient réputés tout autant pour la finesse de leurs membres, qui leur conférait une vitesse impressionnante, que pour leur remarquable endurance. Khalem rendait honneur à sa race en soutenant ce rythme infernal. Après l’avoir vue se rapprocher de lui pendant des jours et des jours sans jamais l’atteindre, la lisière avait maintenant cédé le pas à la forêt tout entière. Et là, galopant dans les noirs bois, sur des sentiers à demi recouverts de mousses et de branchages qui reprenaient leurs droits, visiblement peu dérangés par une activité humaine sporadique, Drachniel se sentait tout petit. Les hauts et denses feuillages l’écrasaient. Derrière chaque tronc moussu, il pensait voir des ombres furtives guetter son passage. Parfois, il se retournait, certain d’avoir été rattrapé par son mystérieux poursuivant, puis ne découvrait dans son dos que les branchages de

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