— Je sens que ma fin est proche… mon fils… — Non, ne dis pas ça, papa, je t’en prie… Il tousse violemment, sa poitrine se soulève avec difficulté. Puis, dans un souffle brisé, il murmure : — Je voudrais que tu m’aides à reposer en paix… Le cœur au bord de l’explosion, je le regarde, incapable de prononcer un mot. Je sens que ce qu’il va me demander ne sera pas simple. — Papa, comment puis-je… ? — S’il te plaît… C’est ma dernière volonté. Fais-le… pour moi. Je ferme les yeux, résigné, et serre sa main. — Dis-moi ce que tu veux, papa. Je te le promets. Il me fixe, profondément. Son regard semble fouiller mon âme. — Veille sur Fabiola. Je fronce les sourcils. Fabiola ? Pourquoi elle ? — Fabiola ? Quel est le rapport ? Il inspire longuement, comme pour rassembler ses dernières forces. — C’est ma filleule. J’ai juré de la protéger jusqu’à ce qu’elle devienne une femme accomplie… Mais la mort m’arrache à ma promesse. C’est à toi de la tenir. — D’accord… Je veillerai sur elle. Tu as ma parole, papa. Il hoche doucement la tête, puis, avec un sourire à peine perceptible, pose sa main tremblante sur ma tête. — Je bénis votre union, mon fils. Rends-la heureuse… Prends soin d’elle. Je sursaute. Quoi ?! Mon cœur rate un battement. J’ai dû mal entendre. — Union ? Papa, de quoi tu parles ? — Du mariage, mon fils. Épouse-la. — Mais… tu sais que je ne l’apprécie pas ! Elle est insupportable, villageoise, détestable même ! Je ne veux pas d’elle. Je suis encore jeune, je ne veux pas me marier… et surtout pas avec elle ! Demande-moi autre chose, n’importe quoi… Il me fixe une dernière fois, avec une sérénité troublante. — Tu as donné ta parole, mon fils. Moto ye mbole… Un homme, c’est sa parole. Et juste après ces mots… il s’éteint. Doucement. Je le regarde partir, impuissant, en larmes. Mon père. Mon repère. Pourquoi ? Pourquoi m’avoir laissé ça ? Pourquoi me l’avoir imposée ? Fabiola… Son visage me traverse l’esprit. Je la chasse aussitôt. Rien qu’à l’idée de devoir la supporter chaque jour, mon sang bout. Je préfère encore épouser une chèvre ! Et maintenant ? Maintenant que j’ai donné ma parole… qu’est-ce que je suis censé faire ? Dans le silence pesant, une voix s’élève en moi, douce, cynique, perfide : « Personne n’a entendu. Tu n’as rien à prouver. Ton père est mort. Tu n’es pas obligé de la prendre pour femme, Ralph… » Je souris faiblement, vaincu mais lucide. Ma conscience a raison. Je n’ai pas dit mon dernier mot.