Zénobie la mystérieuse , livre ebook

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Imre, graphiste polyvalent, recueille une jeune chienne qui a toute l'apparence d'une femme. Reste à éduquer cette idéale bête de compagnie, à lui apprendre la propreté dans la promiscuité d'un petit appartement. Mais est-ce le maître qui dresse la femme-chienne ou le contraire ?
L'animal, dont l'innocence constitue une tentation permanente, initie l'homme aux joies charnelles les plus aiguës. Jusqu'à quel degré d'humanité parviendra cette bête nue qui marche à quatre pattes et ne sait pas se servir de ses mains ?


À travers ce texte, Léo Barthe invite à une rêverie exempte de toute censure, autour d'un thème qui hante depuis toujours notre imaginaire. Léo Barthe est le nom d'un personnage créé par Jacques Abeille pour explorer en toute liberté, mais non sans vicissitudes, les sous-entendus et les interdits de la littérature amoureuse. Il a publié sous ce pseudonyme une trilogie chez Climats et Camille à La Musardine.





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Publié par

Date de parution

02 août 2012

Nombre de lectures

220

EAN13

9782364903241

Langue

Français

Cover

LÉO BARTHE

Zénobie,
la mystérieuse

Imre, graphiste polyvalent, recueille une jeune chienne qui a toute l’apparence d’une femme. Reste à éduquer cette idéale bête de compagnie, à lui apprendre la propreté dans la promiscuité d’un petit appartement. Mais est-ce le maître qui dresse la femme-chienne ou le contraire ? L’animal, dont l’innocence constitue une tentation permanente, initie l’homme aux joies charnelles les plus aiguës. Jusqu’à quel degré d’humanité parviendra cette bête nue qui marche à quatre pattes et ne sait pas se servir de ses mains ? À travers ce texte, Léo Barthe invite à une rêverie exempte de toute censure, autour d’un thème qui hante depuis toujours notre imaginaire.

 

 

Léo Barthe est le nom d’un personnage créé par Jacques Abeille pour explorer en toute liberté, mais non sans vicissitudes, les sous-entendus et les interdits de la littérature amoureuse. Il a publié sous ce pseudonyme une trilogie chez Climats et Camille à La Musardine.

PREMIÈRE PARTIE


LA BÊTE NUE

 

Je suis graphiste free lance. Mon répertoire d’activités est assez étendu. Je peux, à la demande, réaliser aussi bien des petites vignettes colorées pour des publications féminines que des plans, des relevés stratigraphiques ou des schémas anatomiques pour des revues scientifiques. Un certain nombre d’éditions font appel à mes services de manière régulière. Il m’arrive de devoir refuser certaines commandes car la ponctualité est la première des qualités exigées par ce métier. La seconde est la pertinence et je me fais une obligation de lire de près tous les textes que j’illustre. Sans me rendre riche, les revenus de mon travail suffisent amplement à mes besoins, surtout depuis que la femme dont je suis divorcé, s’étant remariée, a eu l’élégance de renoncer à la modique pension alimentaire que je lui ai versée pendant quelques années.

Je mène une vie frugale et retirée. J’ai à peu près perdu de vue les camarades que j’avais côtoyés à l’école de communication visuelle. Élodie est la seule qui ait gardé le contact. Elle est mariée, mère de famille et sans doute heureuse. D’un bonheur qui, par moment, semble lui peser. Alors, elle s’annonce par un coup de téléphone et, le lendemain, vient frapper à ma porte. Je lui prépare un repas léger mais délicat, arrosé d’une bonne bouteille. Je l’écoute parler de ses petites vicissitudes quotidiennes, familiales ou professionnelles, et puis, le plus souvent mais pas toujours, nous passons dans la chambre. J’ai mis des draps propres dans mon lit. Je caresse avec plaisir son corps de blonde à la chair laiteuse qui s’offre avec générosité aux fantaisies de nos étreintes. Au matin, elle me quitte assez vite. Sur le seuil, elle me pose sur la joue une main douce, m’effleure les lèvres des siennes. Souvent elle dit :

« Je suis toujours heureuse avec toi. »

Et elle part. Elle retourne à la vie qui est la sienne. En fait, les femmes se sont mises à jouir sans vergogne de privilèges qui longtemps furent réservés aux hommes.

Je sors peu. Je ne vais pour ainsi dire jamais au cinéma, si ce n’est, de loin en loin, pour revoir, avec une émotion intacte, certains films qui ont enchanté ma jeunesse. Mais j’ai cessé de retenir les noms des acteurs ou des metteurs en scène récents. Je ne connais qu’une fantaisie qui répond pour moi à un véritable besoin. Le besoin de la terre et des arbres. Une fois par semaine, – j’évite les dimanches avec leurs familles bruyantes et leurs papiers gras – je prends un train qui me conduit à une cinquantaine de kilomètres de la ville, et je passe la journée à marcher dans les bois. Et cela, été comme hiver. C’est mon seul luxe et peut-être mon seul vrai bonheur, tandis que le reste de mon existence est simplement paisible.

Cette vie est si banale, si routinière et exempte d’accident que le plus mince événement y prend un relief insolite et même les dimensions de ce que, dans l’enfance, on appelait l’aventure.

La mienne a commencé un matin devant ma boîte aux lettres. La concierge, au demeurant une personne fort convenable avec qui j’entretiens des relations assez lointaines, ne monte pas le courrier jusqu’aux anciennes chambres de bonnes transformées en studios. Je loge à cet étage dans un deux pièces suffisamment spacieux pour un homme seul. L’ascenseur s’arrête au cinquième. Je prends donc mon courrier, peu nombreux, chaque matin en revenant de la boulangerie et mon premier soin, en rentrant dans mon appartement, est d’acquitter les factures et de prendre connaissance des messages professionnels. Les prospectus publicitaires vont directement à la poubelle disposée à cet effet dans un angle de l’entrée de l’immeuble. Or, ce matin-là, je fais une exception pour un mince fascicule enveloppé de film plastique. Il s’agit d’une proposition d’abonnement à une revue de vulgarisation scientifique, de bonne tenue, autant que je puisse en juger, qui a déjà fait appel à mes services à plusieurs reprises. Le bulletin d’abonnement s’assortit d’un mince cahier qui rassemble, à titre d’échantillons, des extraits de parutions récentes. Je me dis qu’il pourrait m’être profitable d’examiner ces quelques pages. Assez occupé par des tâches en instance, je ne feuillette le fascicule que le soir, après dîner, dans le moment que je consacre à la lecture en fumant la dernière de mes quatre cigarettes quotidiennes.

Pour l’essentiel, le cahier que j’ai en main comporte deux articles. Le premier est une mise à jour des connaissances des terrains pétrolifères et fait le point sur les prospections en cours. C’est une enquête assez étonnante, énigmatique à certains égards, dans la mesure où il est de notoriété publique que les grandes compagnies pétrolières s’efforcent de garder secrètes leurs recherches. Je m’attarde surtout sur les illustrations – réalisées par un confrère qui ne m’est pas inconnu – qui me paraissent de grande qualité. Il faut dire que les coupes géologiques ont toujours exercé sur moi une certaine fascination. Ma culture artistique est assez limitée, j’en ai conscience. Or, je ne sais pourquoi, je n’ai jamais pu regarder de tels schémas sans me représenter qu’ils sont aussi, à l’insu de leur auteur, des sortes de croquis préparatoires pour des œuvres picturales. J’imagine aisément des couleurs remplaçant les croix, tirets, hachures et autres signes conventionnels qui servent à définir les strates du sous-sol, et je vois fort bien des peintures apparemment abstraites qui seraient pourtant des portraits intimes de la terre qui porte nos pas. Pour tout dire, je me suis quelques fois aventuré à peindre quelques petites aquarelles selon cette inspiration, mais j’avais choisi pour point de départ des coupes, considérablement agrandies, de la peau. Bien que les résultats aient été assez prometteurs, je n’ai pas trouvé le loisir de pousser plus loin l’expérience. Il est possible que je sois paresseux, ou trop routinier pour faire un artiste, même un peintre du dimanche.

Je suis encore dans cette rêverie quand j’aborde le second article que très vite je me mets à lire avec une avidité anxieuse, effrayée même. Il traite de biologie, de manipulations génétiques et d’une découverte récente destinée à bouleverser toutes les conceptions en cours jusqu’à ces derniers temps. Pour le dire brièvement, on en serait parvenu à un stade de la recherche qui tendrait à prouver qu’au-delà des opérations qui, jusqu’à présent, ont provoqué une accentuation ou un développement des caractères spécifiques – l’exemple privilégié demeure celui des chevaux de race – s’étend un autre domaine où, les mutations subissant une accélération foudroyante, l’animal – n’importe quel animal – tend à se rapprocher de la forme humaine comme si cette dernière était le but ultime de l’évolution de toutes les espèces. Dans cette nouvelle perspective, un poulet, un vulgaire poulet de ferme, n’appartient pas à une branche particulière de l’arbre des vivants, il est un animal qui s’est, pour ainsi dire, arrêté sur un chemin rectiligne qui mène à l’humanité. On ne déchiffre donc plus le règne animal en le répartissant dans une arborescence, mais comme une convergence.

Un encadré donne le point de vue des autorités ecclésiastiques, qui paraissent assez confuses. Si le prélat interrogé semble d’abord se féliciter de l’éventualité d’une réconciliation de la théorie de Darwin avec les plans de la divine providence, en revanche il met en avant la question de l’âme dont l’attribution de fait à tel ou tel vivant n’est pas du ressort de l’homme, mais relève de la seule autorité divine. Sa conclusion est donc qu’il faut mettre un terme à des expériences qui exposent à un grand danger la spiritualité de l’homme, qui n’est que le vicaire de Dieu sur terre. Il fait en outre allusion à des conséquences scandaleuses qu’à première lecture je discerne assez mal.

Depuis l’âge où l’on découvre le monde avec un regard neuf en cessant de se figurer que ceux qui vous ont mis au monde vous chérissent d’un amour illimité, la religion – cela se fit pour moi du jour au lendemain – est à mes yeux lettre morte, pour ne rien dire des cas fréquents où je la juge odieuse. Aussi je me sens assez mal à l’aise tandis que je lis la suite de l’article qui, pour une part difficile à évaluer, me contraint presque à prendre en compte les prudentes réserves de l’ecclésiastique consulté. En toute conformité avec les usages journalistiques, l’auteur de l’article a gardé pour la fin la révélation sensationnelle. Un laboratoire de recherches génétiques a mis au point, depuis plusieurs années, une portée de chiens – ou plutôt de chiennes, puisque, chez les mammifères les femelles sont toujours plus résistantes que les mâles –, et ces animaux, maintenant adultes, présentent, au moins dans leur conformation anatomique, une parfaite ressemblance avec des êtres humains. S’ils ne peuvent pratiquer la station droite ni ne bénéficient du langage articulé, ils ont, quant au reste, abandonné tout caractère canin : perte de toute pilosité, hormis sur le crâne, aux aisselles et dans la région pubienne – ce qui va de pair avec une légère intensification de la pigmentation de la peau –, réduction des glandes mammaires à une seule paire et, surtout, modification considérable des membres à l’extrémité desquels sont restituées des mains, non préhensiles et généralement fermées en poing, et des pieds dont il est rarement fait usage, l’appui le plus courant se faisant sur les genoux. Cette dernière caractéristique donne à penser que le volume fessier bien développé ne promet pas cependant un animal équipé pour la course – de type équin, par exemple –, en fait, au stade actuel, la locomotion est assez lente et gauche. De sorte que les chercheurs s’interrogent encore sur le refus ou l’impossibilité chez ces néochiennes d’adopter la station verticale. On met aussi bien en cause l’absence de tout appendice caudal qu’une mutation psychologique – du genre de celle qui accompagne l’albinisme, le syndrome de gentillesse – génératrice d’une insurmontable pusillanimité. D’ailleurs ces bêtes sont d’une égalité d’humeur exceptionnelle qui pourrait faire d’elles le plus parfait des animaux domestiques. Toutefois, une exploitation commerciale, pour le moment, se heurte à des considérations de décence, tant la confusion est aisée avec un être humain. En regard d’un encadré où se trouve transcrite la vertueuse et véhémente protestation de la porteuse de parole de la plus notable ligue féministe, sur un ton humoristique qui me fait froid dans le dos, le journaliste imagine quelques individus, d’une moralité douteuse, profitant de la confusion possible pour promener en laisse dans les lieux publics leur épouse ou leur concubine dans le plus simple appareil.

L’article est abondamment illustré, mais, pour les mêmes motifs de décence, par des schémas tracés par ordinateur, montrant fort clairement la modification de la colonne vertébrale dont, à en croire les spécialistes, découle aussi bien la nouvelle disposition des vertèbres cervicales que celle du bassin, l’ensemble ayant pour conséquence la considérable transformation des membres dont il est longuement fait état dans le texte.

Je ne suis pas de ceux qu’émerveillent les progrès de la science dont on nous rebat les oreilles. En l’espèce, s’agit-il encore de science ou déjà de technique ? Ce dossier dont la rédaction prend volontiers un ton enthousiaste, me fait, à moi, un effet plutôt accablant. Il est un point qui me fascine douloureusement et sur lequel l’enquête ne s’étend guère, c’est le développement considérable de la boîte crânienne qui laisse pressentir un accroissement proportionnel de l’encéphale. Or, avec un aveuglement que je juge imbécile, nul ne semble s’interroger sur l’éventualité d’une pensée qui, sans être tout à fait humaine, peut atteindre une ampleur extraordinaire. À quoi donc peuvent penser ces pauvres bêtes ? Quel instinct peut encore régler leur comportement ? Si cette régulation rigide fait défaut, ne serait-ce que partiellement, à quels désarrois des apprentis sorciers sans scrupules livrent-ils ces êtres vivants sortis de leurs jeux de laboratoire ? Je quitte cette lecture dans un sentiment de profonde tristesse et j’ai peine à trouver le sommeil.

Mon premier mouvement, le lendemain, serait de
me débarrasser du fascicule et puis, je ne sais trop pourquoi, je le glisse dans la paperasserie désordonnée qui encombre ma table de travail. Il me fournit une preuve de la monstruosité humaine et de la noirceur de l’époque à laquelle j’ai le malheur d’appartenir. Le temps est peut-être venu pour moi d’admettre que j’ai le cœur trop tendre pour aimer vraiment mes semblables. C’est ce qui s’appelle vieillir.

Dans les jours suivants, cette aigre morosité ne me quitte guère. Il est des pensées qu’on ne peut chasser tant elles frappent l’imagination qui en demeure stupéfiée. J’en atténue l’effet en travaillant avec une violence acharnée et jusque tard dans la nuit.

 

Au bout d’une quinzaine de jours de labeur forcené, je me rendis compte que j’avais pris une notable avance dans les tâches que j’avais programmées pour la période du mois en cours. On arrivait au milieu du mois d’avril et, après un hiver particulièrement long et rigoureux, les premiers effluves du printemps, avec une soudaineté presque brutale, commençaient à se faire sentir. Je décide de m’offrir une escapade en forêt en caressant même l’idée, si le temps reste beau, de passer une nuit dans un petit hôtel assez modeste mais tranquille, où il m’est déjà arrivé de descendre dans de semblables circonstances. Je mets dans mon sac un chandail confortable, un peu de linge, des biscuits de soldat et une gourde, décroche du portemanteau ma canne et mon chapeau. Je suis prêt. Je connais par cœur depuis longtemps les horaires de ce train matinal et, après deux heures de trajet consacrées à la lecture d’un mauvais roman policier, je débarque dans la petite gare qui m’est familière. Je traverse une place aux allures de foirail pour m’engager sur une étroite route départementale que j’ai toujours connue déserte. Au bout de cinq kilomètres, guère plus, j’emprunte une allée forestière qui va me mener au cœur de la forêt. Là, je commence à respirer.

Cette première marche a échauffé mes muscles et mon souffle a retrouvé son rythme.

La végétation sort tout juste de l’engourdissement d’un rude hiver et les arbres qui commencent à peine à laisser percer leurs premiers bourgeons gardent encore une expression de prudente mélancolie étendant dans le ciel pâle leurs ramures pathétiques. Mais les oiseaux, avec une insouciance inlassable, saluent à tue-tête la lumière neuve. Par des sentiers enchevêtrés et si encombrés d’orties et de ronces qu’ils me laissent croire que je suis le seul à les pratiquer encore, je marche d’un bon pas vers un chaos rocheux dont l’allure de sculpture énigmatique dans son écroulement m’est source de rêveries toujours renaissantes. Après une escalade assez longue mais qui ne me coûte guère d’efforts tant je connais les accès, je m’installe au sommet de ce monument et m’attaque à mon casse-croûte. Le soleil me répand une chaleur bienfaisante sur les épaules. Je suis heureux dans une sérénité qui me met hors de portée des vicissitudes quotidiennes comme de mes pensées les plus sombres. La forêt, jusque dans ses lointains, dessine sous mon regard une succession de longs rideaux brumeux qui traduisent dans la souplesse de l’air les strates profondes de la terre semblables aux vagues lentes de ma propre pensée. Le temps est suspendu.

Ayant décidé de m’accorder une deuxième journée de vacances, quand je commence à pressentir le déclin du jour, je prends le chemin du retour pour ne pas arriver trop tard à l’hôtel de la gare. Je chemine sans hâte dans le lacis de sentiers par lesquels je compte rejoindre l’allée forestière et suis en vue du champ de fougères qu’il me faut traverser pour quitter le couvert quand me parvient un bruit étrange. C’est comme le gémissement assourdi d’une bête blessée ou, peut-être, d’un homme en grande difficulté. J’oblique vers des fourrés qui dressent leur frêle cloison sur ma droite, en pressant le pas. Au bruit des branches brisées et des fougères froissées, les gémissements redoublent. Une bête sauvage ne se manifesterait pas si bruyamment ; elle se terrerait plutôt. J’aperçois bientôt, au ras du sol, une forme pâle, singulièrement lisse, qui s’agite au pied d’un bouquet de jeunes charmes. L’élan qui me porte en avant se brise dans l’étonnement. Je ne peux faire un pas de plus. La bête mystérieuse est un être humain, une femme à première vue, entièrement nue, qui se tient sur les mains et les genoux et qui, au risque de s’étrangler, se débat contre un morceau de corde qui la rattache par le cou à l’un des minces troncs. Je pousse un cri alarmé :

« Attendez ! Vous allez vous faire mal ! »

En quatre enjambées, je suis auprès de la pauvre femme qui, au dernier degré de la panique, précipite ses mouvement désordonnés. Je la contourne, afin de l’inquiéter le moins possible, et en un tournemain dénoue le nœud sommaire qui rattache la corde au tronc. Dès que j’ai en main l’extrémité de ce licol, la femme se calme et, non sans timidité, se rapproche de moi. Je m’accroupis pour lui libérer le cou. J’approche de son visage une main prudente que, d’un geste brusque, elle saisit entre les dents, sans me mordre vraiment, juste comme pour me dissuader de porter la main sur elle. J’ai vu des chiens blessés agir ainsi quand leur maître voulait les soigner.

« Je ne sais, lui dis-je, ce qui vous a mis dans cet état. Quant à moi, je ne songe qu’à vous secourir. »

Je suis en train d’imaginer quelque sombre histoire de séquestration, des conditions de vie assez épouvantables pour déshumaniser leur victimes. Elle écarte les mâchoires et je passe très doucement le dos de la main sur sa joue.

« On dirait que vous avez eu peur au point de perdre la tête. C’est un vulgaire nœud coulant qu’on vous a passé autour du cou ; forcément, si vous vous agitez, il se resserre et vous étrangle. Alors qu’il est si simple de le relâcher pour vous en débarrasser. »

Avec une extrême lenteur, mes doigts progressent. Je suis presque sous son oreille quand elle penche la tête contre son épaule et emprisonne ma main. Ce faisant, elle émet une sorte de gémissement suppliant.

« Vous ne voulez pas que je vous délivre de ce... »

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