Tokyo rhapsodie , livre ebook

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C'est avec beaucoup de minutie qu'Antoine Misseau traque la vérité d'un Tokyo secret, sordide, grouillant et pourtant attachant. Il y expose une galerie de portraits sans complaisance, un foisonnement de personnages qui nous plonge dans un Japon fantasmé, foncièrement érotique. Lycéennes, gaijin, salaryman, yakuza, tengu, un faisceau d'existences qui se croisent dans ce récit ramassé sur une semaine, en une lente descente aux enfers.





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Publié par

Date de parution

19 avril 2012

Nombre de lectures

246

EAN13

9782364903388

Langue

Français

Cover

 

ANTOINE MISSEAU

Tokyo Rhapsodie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est avec beaucoup de minutie qu’Antoine Misseau traque la vérité d’un Tokyo secret, sordide, grouillant et pourtant attachant. Il y expose une galerie de portraits sans complaisance, un foisonnement de personnages qui nous plonge dans un Japon fantasmé, foncièrement érotique. Lycéennes, gaijin, salarymen, yakuza, tengu, un faisceau d’existences qui se croisent dans ce récit ramassé sur une semaine, en une lente descente aux enfers.

 

 

Né en 1977 et passionné de voyages, Antoine Misseau a toujours rêvé d’Asie. Cette passion l’a conduit à s’installer au Japon, comme professeur de langues d’abord, puis comme traducteur. Après un séjour de six ans au pays du soleil levant, le voilà de retour en France, avec dans ses bagages une myriade d’anecdotes et de connaissances qu’il a transcrites dans son premier roman, Tokyo Rhapsodie.

PRONONCIATION JAPONAISE

Le japonais n’est pas une langue difficile, la preuve : même Daniel arrive à se faire comprendre. Cependant, par souci d’authenticité, voici un petit précis de prononciation du japonais :

Tout d’abord le « u » en japonais se prononce toujours « ou », comme dans oubli, et « ch » transcrit le son « tch ». Le prénom Yu-Chan se dit donc « you-tchann ».

Le « e » se prononce « é », comme dans été.

Deux voyelles côte à côte se prononcent toujours séparément : le prénom Maiko se dit donc « Maïko ».

Le « g » est toujours dur, comme dans gare, ou golf.

Le « h » est aspiré comme en anglais, et le « r » est très proche du « l », ce qui donne au nom de la très séduisante Kiharu une prononciation proche de « Ki’ha-lou ».

Le « n » en fin de syllabe n’est pas nasalisé, donnant des sons comme « Anne » (Yu-Chan) ou « reine » (enkai).

Le « s » n’est jamais sonore, même entre deux voyelles, et se prononce toujours comme dans savon. Le prénom Kasumi se prononce donc « Kassoumi ».

Les consonnes, quand elles sont doubles, retardent l’émission de la syllabe suivante. Ainsi, le nom du chef yakuza Hattori se prononce « ’Hat-(pause)-toli ».

 

La ruelle était sombre malgré la lumière du petit matin qui éclairait déjà le haut des façades des immeubles alentour. Le Français s’était habitué à leur aspect kitch : il ne voyait plus la laideur des murs de la ville, ni ses néons criards. Un bruit, le crissement de gonds rouillés, l’avertit que son attente prenait fin. Il reconnut immédiatement la silhouette de la femme alors qu’elle faisait quelques pas maladroits sur l’asphalte. Ce que ses yeux ne pouvaient pas voir, son cœur et sa mémoire le lui présentaient. Cela le réconforta. Elle titubait, elle devait être ivre. Un sourire mauvais déforma les lèvres du garçon : elle s’était amusée toute la soirée, mais pour Cendrillon, la fête était terminée.

Il sentit sa haine prendre lentement le dessus et il la laissa irradier dans son ventre comme une boule chaude, à la fois désagréable et intime. Il s’approcha de la fille, les poings serrés. Elle regardait dans sa direction. Elle devait l’avoir reconnu car elle ouvrit la bouche pour crier quelque chose d’inarticulé. Dans son regard il n’y avait que du désespoir, et dans le miroir de ses yeux, il vit la chaîne entière des événements de la semaine, cette incroyable mécanique de hasards, d’actes et de conséquences qui, telle la main d’un Dieu de vengeance, l’avait conduit là. Il se souvint du mercredi, au café.

MERCREDI

UNE FIN DE JOURNÉE À TOKYO

Daniel enregistra le numéro de téléphone qu’Andy venait de lui donner et lui fit répéter une seconde fois : il avait parfois du mal à comprendre l’accent néo-zélandais de son collègue.

— Y’a pas de souci, man, c’est une vraie chaude, tu verras.

— Et pourquoi tu me donnes son numéro alors ?

— C’est mon élève, tu comprends, si la dirlo m’attrape avec, je suis marron. Mais toi, c’est pas pareil, tu ne lui donnes pas de cours… Et puis, honnêtement, elle n’attend que ça ! Tout ce que je te demande, c’est de me rendre la politesse avec tes élèves en français.

Le café où ils attendaient était bruyant, ce qui obligeait Daniel à se pencher pour bien entendre son collègue. Il remit son téléphone dans sa poche en jetant un coup d’œil rapide vers les cuisses des deux lycéennes en uniforme au fond de la salle. Elles piaillaient devant leur café fumant dans des tasses en carton. Il se sentait vaguement sale à regarder comme ça des filles qui devaient avoir dix ans de moins que lui. La plus petite avait aussi la jupe la plus longue, jusqu’à mi-cuisse, mais la chaleur de la conversation lui faisait ouvrir et fermer les jambes au rythme de ses émotions minuscules. Elle promettait d’être une beauté : on devinait sous sa jupe des hanches bien développées et les pointes de ses seins déformaient son chemisier. Son visage doux semblait tendu vers ce que racontait son amie, une grande fille aux jambes musclées et interminables surmontées d’une jupe courte qui montrait bien plus qu’elle ne cachait.

Andy suivit son regard. Les deux adolescentes portaient l’uniforme standard : chaussures vernies à bouts ronds, chaussettes montantes, jupe plissée bleu marine, chemisier blanc, veste du même bleu que la jupe avec l’écusson de l’école. Les différences tenaient à d’infimes détails terriblement importants pour elles : le dessin d’un lapin sur les chaussettes, ou la provenance de la dizaine de grigris multicolores attachés à leurs téléphones portables. Daniel en était encore à ses réflexions concupiscentes quand une main posée sur son épaule le fit sursauter.

— Alors les mecs, on mate ?

Il leva les yeux. Heureux de son effet, le grand gaillard qui venait de le surprendre vint s’asseoir à côté de lui et salua Andy d’un geste de la main. Daniel proposa un café que l’autre refusa poliment.

— Il est dégueu le café ici. Ils ont la poudre, les machines, et pourtant ils n’arrivent à rien. Je préfère encore attendre d’être chez moi.

Sébastien faisait partie de ces étrangers qui ne se rappellent plus vraiment ce qu’ils sont venus chercher au Japon. Il semblait insensible aux charmes que Daniel trouvait au pays : le cul, le pognon, l’admiration béate des foules, le plaisir de se sentir regardé et, quel que soit son physique, d’être admiré pour le seul fait d’être gaijin, c’est à dire étranger. Daniel avait eu du mal à croire à sa chance, au début. Lui qui en France était jugé banal, devenait au pays du soleil-levant un véritable sex-symbol. Les filles se jetaient littéralement à ses pieds. Tout, depuis ses cheveux châtains et ses yeux clairs jusqu’à sa physionomie occidentale, le rendait irrésistible aux yeux des Japonaises. Le sourire aux lèvres, il s’était relancé dans la contemplation des jambes de la plus petite, oscillant doucement la tête au rythme des mouvements de sa jupe. Soudain elle partit d’un éclat de rire gigantesque, et un instant il vit un éclair blanc entre ses cuisses : sa culotte. Il se retourna vers Sébastien, le rouge au front. Ce dernier le regardait en souriant.

— Lâche l’affaire, elle n’est sûrement pas dans tes prix. Depuis qu’elles veulent se payer des sacs Vuitton, les lycéennes sont devenues inabordables.

Sébastien s’y connaissait en matière de prix, il ne cachait d’ailleurs pas que les seules étreintes qu’il connaissait étaient tarifées. Andy avait fini son café et il suivit le Français à l’extérieur. Daniel les regarda s’éloigner. Tous trois travaillaient dans une école de langues à deux pas de la gare. Daniel sourit intérieurement : ce soir-là il était de congé et il n’aurait pas à aller faire cours dans ces bureaux minables qui menaçaient de s’effondrer à chaque fois que passait un train express.

Au fond du café, les deux lycéennes continuaient de piailler. La plus grande, Maiko, avait en effet une grande nouvelle :

— Et donc elles m’ont désignée comme capitaine de l’équipe.

Yu-Chan, plus petite mais aussi plus vive, avait le visage empourpré de joie :

— C’est formidable. Tu te rends compte ? En plus vous êtes presque en finale départementale…

— Quart de finale.

— On s’en fiche, c’est génial !

Maiko se taisait. Soudain elle regarda l’heure sur son portable et commença à ramasser ses affaires. La plus petite voulut la retenir :

— Quoi, tu pars déjà ?

— Écoute, je suis vraiment désolée, mais j’ai encore un entraînement de volley. Tu sais le match est pour bientôt…

— Je sais, je sais, et puis le professeur est si sexy…

Maiko rougit jusqu’aux oreilles. Yu-Chan éclata de rire :

— Allez, je te charrie !

— Non, c’est pas ça.

Elle regarda à droite et à gauche pour voir si quelqu’un écoutait. Dans le café, personne ne semblait se préoccuper d’elles mais Maiko baissa tout de même la voix :

— Il m’a demandé de rester après l’entraînement pour une séance de perfectionnement.

— C’est formidable !

— J’ai peur, tu sais, je ne suis pas au niveau et il n’arrête pas de me dire que je ne sais pas utiliser la force de mon ventre.

Yu-Chan essaya de remonter le moral de son amie mais, comme tout le monde, elle avait entendu des histoires horribles sur le professeur. Il obtenait de bons résultats, l’équipe ne serait probablement pas éliminée avant la finale, mais on murmurait dans l’école que c’était au prix d’un régime quasi-militaire pour les joueuses, sans parler des rumeurs de violences physiques sur certaines filles. Maiko s’apprêtait à partir et, dans un grand geste, Yu-Chan l’étreignit, la serrant très fort avant de la relâcher. Maiko était toute raide.

Soudain conscientes des regards sur elles dans le café, elles sortirent en courant, dans un envol de jupes. Elles se séparèrent à la gare. Maiko reprit le chemin du lycée et Yu-Chan celui du restaurant où elle allait travailler trois fois par semaine. Il se trouvait dans le quartier chaud près de la gare et Yu-Chan devait remonter une ruelle éclairée par des flaques de néons aux couleurs criardes pour l’atteindre. Elle venait de passer le pachinko qui déversait un tonnerre de décibels dans la rue. Elle s’apprêtait à tourner à droite, dans l’impasse du restaurant quand, une voix l’appelant par son nom la fit sursauter.

— Yu-Chan ?

Elle se retourna, soudain craintive. Dans l’ombre, il y avait le visage grimaçant de Seiji.

— C’est toi ? Tu m’as fait peur ! Tu sais que…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que son petit ami avait déjà collé son visage au sien et qu’il l’attirait à lui, dans l’ombre. Elle se débattit un peu pour se figer bientôt, raidie, en sentant sa langue se glisser dans sa bouche. La main droite de Seiji la plaquait fermement contre lui tandis que la gauche se glissait sous sa jupe, montant vers le dérisoire obstacle de nylon protégeant son intimité.

— Pas ici ! Mais qu’est-ce que tu fais ? Je suis déjà en retard.

Elle n’arrivait à parler que par saccades, Seiji la tenait tout près de lui, caressant le haut de ses cuisses et la peau sous l’échancrure de sa culotte. Il finit par la lâcher en souriant et sortit une cigarette de sa poche. Un instant la flamme du briquet éclaira un visage tout en longueur, le menton couvert d’une barbe clairsemée. Il portait trois anneaux à l’oreille gauche : un zirconium, une minuscule tête de mort en métal et une petite croix en or.

— Je viens te chercher à dix heures, je te ramènerai après.

Yu-Chan gloussa. Seiji avait beau être son petit ami, ils se voyaient rarement. Il était très occupé, même si elle n’était pas vraiment sûre du travail qu’il exerçait. Elle le regarda s’éloigner, une silhouette dans un manteau blanc, tellement chic, tellement sexy. Soudain elle se souvint qu’elle était en retard et partit en courant vers la porte du restaurant.

LE MÉTIER DE SEIJI

De son côté, Seiji reprit sa tournée dans le quartier de la gare. Tous les mois, il passait dans les différents établissements « protégés » par son clan yakuza. Quand on lui demandait ce qu’il faisait dans la vie, ce qui était rare étant donné l’évidence de ses liens avec la mafia, il répondait qu’il travaillait dans le « divertissement ». Les filles lui sourirent quand il entra dans le bar. Le lieu était géré par un Chinois qui payait tous les mois pour éviter que la famille ne mette le nez dans ses affaires. Il s’occupait seul de trouver les filles, d’ailleurs pas nécessairement des prostituées. Certaines étaient strictement des entraîneuses qui faisaient boire et consommer les clients sans jamais les ramener chez elles. D’autres faisaient des pipes de manière occasionnelle, avec les habitués qu’elles aimaient bien. Et puis il y avait une petite minorité de vraies prostituées, que quiconque pouvait sauter à condition d’y mettre le prix. C’était d’elles surtout qu’il fallait s’occuper. Seiji alla s’asseoir au bar, et fit signe à la barmaid :

— Il est là, Wang ?

Ce n’était pas son vrai nom, mais puisqu’il était Chinois, tout le monde partait du principe qu’il devait avoir un nom comme ça. La fille secoua la tête :

— Non, mais il a laissé ça pour toi.

Elle lui tendit une enveloppe. Seiji y jeta un coup d’œil. Il n’aimait pas trop passer par des employés pour récupérer le fric, cela aurait pu paraître un manque de respect de la part de Wang. Il se promit de lui en toucher un mot la prochaine fois qu’il le verrait. L’air maussade il se tourna pour faire face à la salle. Il tiqua en croisant le regard du vieux Hayashi. Ce dernier, tout pâle, faisait déjà mine de se lever. En un instant Seiji était à son niveau et faisait signe à la fille à ses côtés de déguerpir. Le vieux eut l’air de vouloir la suivre.

— Reste ici, grand-père, il faut qu’on parle.

Sa voix était grondante, il dominait le vieux de toute sa taille, sa crinière blonde ondulant autour de son visage devenu dur. Il le repoussa au fond du box et s’assit à côté de lui, se servant sans ambages dans le paquet de cigarettes qui traînait sur la table encombrée. Il dévisagea le vieux et fit claquer son briquet.

— Tu dois un paquet de fric à la famille, tu sais.

L’autre se contenta de baisser la tête par à-coups, les yeux rivés sur ses genoux.

— Et tu viens ici claquer ton jaune. Il vient d’où, ce pognon ?

Le vieux restait silencieux. Il avait contracté des dettes : les courses de chevaux. Il avait cru se refaire plusieurs fois, mais à chaque fois le satané bourrin finissait par le mettre sur la paille. Pour l’heure il était tricard chez le bookmaker, un triste bureau dans un immeuble voisin. Ce qu’il ignorait, c’est que ce bar à entraîneuses était sous la protection de la même famille de yakuza.

— Alors, grand-père, comment tu vas faire ? T’as combien sur toi ?

Hayashi savait que ça devait finir comme ça. Dans sa poche il y avait une poignée de billets de 10 000 yens, encore dans l’enveloppe qu’on lui avait donnée à la sortie du travail. C’était sa prime, il pensait oublier un peu, boire et puis, avec ce qui restait, il aurait négocié un échelonnement de sa dette. Avec lenteur il tendit l’argent au garçon qui compta les billets sans pudeur.

— Y a pas assez. Avec les intérêts ça doit faire au moins le double.

Le vieux corrigea la phrase intérieurement : « Avec la commission que ce voyou veut prendre, il faut encore le double. » Seiji tira sur sa cigarette, inspirant la fumée avec plaisir.

— Tu sais ce qu’on va faire ? Tu vas t’envoyer en l’air ce soir, à mes frais. Et puis demain j’irai te voir à ton boulot, histoire qu’on parle. T’es toujours gardien dans le grand magasin, non ?

Le vieux baissa la tête. Seiji écrasa sa cigarette et fit signe à la fille qu’il avait fait partir quelques minutes plus tôt. Elle attendait, boudeuse. Il la prit par le poignet quand elle s’approcha enfin et glissa la main dans son décolleté. Hayashi vit le dégoût que Seiji inspirait à l’hôtesse mais elle se laissa faire. Le garçon la pelota un moment puis glissa un billet dans son sous-vêtement. Il s’éloigna ensuite sans un regard en arrière, il avait encore du monde à aller voir.

L’HÔTEL PAPION

Daniel sentit son portable vibrer. Il n’avait pas bougé du café, s’amusant à observer les clients autour de lui. Un unique message clignotait sur l’écran : « Je suis à l’endroit habituel, je t’attends. Kasumi. » Suivait une myriade de petites icônes : des cœurs, des clins d’œil, des smileys, tous bien sagement en ligne comme à l’école. Daniel prit ses affaires et sortit. Dehors la nuit était fraîche. Il serra le col de sa veste et alla tout droit à la gare, se retournant parfois pour vérifier qu’il n’y ait pas un de ses élèves dans la rue. Il avait rencontré Kasumi un mois plus tôt, à l’école. Elle était venue pour entretenir son français et il avait tout de suite été attiré par sa silhouette altière et ses yeux brillants pleins de promesses.

Quand elle l’avait invité à prendre un café un midi, il avait hésité : le règlement interdisait formellement aux professeurs d’entretenir quelque relation que ce soit avec leurs élèves. Il s’était finalement laissé convaincre. Elle lui avait donné un second rendez-vous, au cinéma cette fois, et à leur troisième rencontre elle lui prenait la main pour le conduire à l’hôtel. Depuis, ils se voyaient régulièrement, en général dans des quartiers animés, et surtout loin de l’école. Elle y était toujours inscrite, même si Daniel ne l’y avait jamais vue depuis qu’ils sortaient ensemble.

Il prit un train plein à craquer de salarymen abrutis de fatigue, heureux que ce ne soit que pour trois stations, et se dépêcha à l’arrivée de sortir de la gare. Il reconnut Kasumi de loin, très droite dans son costume sombre : veste noire, chemisier blanc, jupe droite descendant sous le genou, collants clairs, chaussures à petits talons. Elle ne l’avait pas encore aperçu et il prit le temps de détailler son visage pensif. Elle avait des yeux très noirs, assez écartés. Son nez était petit. Sa bouche, petite elle aussi, avait une forme de cœur adorable. Il s’approcha d’elle en souriant :

— Ça fait longtemps que tu m’attends ?

— Non, pas trop longtemps.

Avec elle il ne parlait que français, et de toute manière il aurait été bien incapable de communiquer en japonais avec qui que ce soit. Au début de leur relation il la reprenait quand elle faisait des fautes mais c’était devenu trop astreignant, et puis elle n’aimait pas trop être coupée en pleine conversation pour de sombres histoires de syntaxe.

Ils se dirigèrent vers le quartier au sud de la gare où s’entassaient les hôtels pour couples. Daniel profita de l’obscurité de la ruelle pour lui prendre furtivement la main. Elle le laissa faire en souriant. Ils passèrent plusieurs hôtels aux enseignes prometteuses comme Amore ou Vénus et finirent par s’arrêter devant un grand bâtiment. Les néons annonçaient fièrement son nom : Papion. Ils entrèrent. Daniel avait à chaque fois l’impression de pénétrer dans une église, ou bien dans la salle d’attente d’un cabinet de dentiste, enfin dans un endroit où se déroulent des choses mystérieuses et où l’on ne parle qu’à voix basse. À gauche dans l’entrée, un large panneau détaillait toutes les chambres libres, avec une photo et le prix demandé. Kasumi appuya prestement sur le bouton situé sous la photo d’une des chambres et entraîna Daniel au fond du hall. La vieille réceptionniste attendait, le visage caché derrière un store ; seules ses mains, ridées et couvertes de taches brunes, étaient visibles. Elle croassa le numéro de la chambre et le prix, juste à titre de vérification, et encaissa l’argent que Kasumi lui tendit sans rien dire. Elle lui donna la clé et les deux jeunes gens prirent l’ascenseur.

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