Les Histoires Franc-Comtoises de mon grand-père , livre ebook

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2012

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Les Histoires Franc-Comtoises de mon grand-père - C’est une partie de ce Terroir-là, avec ses secrets, ses mystères, ses rumeurs, son univers étrange peuplé d’'êtres fantastiques, de dames blanches, de birettes et de mauvais esprits, d'’animaux monstrueux et de personnages fabuleux que l'auteur nous révèle ici : légendes, récits venus des profondeurs de la mémoire collective des habitants de la région ou contes inspirés par "sa" terre natale. Ce sont ces histoires, à faire sourire, à faire peur, à faire rêver… que nous racontaient nos grand-pères et leurs pères avant eux.


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Date de parution

27 décembre 2012

Nombre de lectures

50

EAN13

9782365729697

Langue

Français

Les Beaux-Arts Concupiscents

Je voudrais vous parler maintenant d’un fait survenu autrefois dans une petite ville du Jura, et des circonstances peu banales dans lesquelles un vieillard tranquille a été assassiné. L’histoire m’a été racontée par un grand-oncle.
Cette petite ville comtoise s’enorgueillit de posséder un musée municipal richement doté. Outre une multitude d’objets antiques, il abrite une étonnante collection de peintures. Parmi celles-ci, un nu signé par un artiste local fait rosir depuis un siècle les joues des visiteurs adolescents.
J’ai examiné moi-même ce tableau, et je dois dire que la jeune femme qui a posé pour le peintre se présente de façon si spontanée, voire presque effrontée que la passivité habituelle des nus est ici changée en une espèce de moue provocatrice qui donne du fil à retordre aux parangons de vertus de cette province. Le corps de la jeune femme est entièrement dénudé et c’est à peine si son sexe est protégé des regards par un linge guère plus large qu’un ruban de chapeau.
La présence de ce nu au beau milieu du musée municipal n’est pas un fait anodin. Elle résulte de tractations interminables entre les édiles locaux, les autorités religieuses et les héritiers du peintre Rodolfo Cavalcanti, immigré italien et ancien horloger, qui s’était inspiré d’un nu de Matisse.
Je vous ai parlé de l’effet produit par son tableau sur les jeunes visiteurs. Je dois vous entretenir aussi des visiteurs âgés pour qui l’image d’une jeune chair aussi pulpeuse réveille, même en deux dimensions, des ardeurs insoupçonnées. Pour une cause dramatique que je vais vous exposer dans un instant, Jean Huchet fut le plus célèbre d’entre eux et sa notoriété a dépassé le cadre de la province. Il était connu à Besançon comme à Lyon et même à Paris.
Grand propriétaire terrien, Jean Huchet s’était laissé séduire par les bombements de torse de l’Occupant. Il avait cru que le renouveau de la France éternelle découlait nécessairement de l’action politique de Pétain Il avait apporté une aide matérielle substantielle aux collaborateurs de sa région qui le lui avaient bien rendu sous forme de toutes sortes de passe-droits et d’une protection inconditionnelle de sa personne et de ses biens. Jean Huchet compta ainsi parmi les intouchables. Aucun de ses écarts de comportement ne lui faisait encourir le moindre blâme. En quelques mois, il s’était mis à vivre en despote fou, au gré de ses penchants. On savait le savant organisateur de ballets roses dans le parc de sa villa. Tout l’été des jeunes encore pubères venaient se dévêtir au prétexte d’une représentation antique principalement dédiée à Priape.
Friand de peinture, Jean Huchet aimait à s’entourer d’artistes, dont il achetait les meilleures toiles qu’il accrochait volontiers dans sa villa. Avec sa fraîcheur et son odeur d’encaustique, le musée municipal le captivait par la richesse de ses collections. Mais son œuvre favorite, le tableau qu’il ne manquait jamais d’aller admirer, quel que soit le temps dont il disposait, était le nu de Cavalcanti. Cette jeune personne presque vivante, mais en juste un peu mieux, lui inspirait des sentiments qui dépassaient tout ce qu’il avait pu éprouver auparavant pour l’une ou l’un de ses congénères. La toile frémissait devant ses yeux sous la grâce et l’énergie de la jeune femme. Les pigments faits de chair offraient une délicatesse plus intense que n’importe quel corps rencontré au dehors. Le ravissement pouvait être qualifié de total. Il lisait dans son regard une adhésion définitive à ce que, lui Jean Huchet, pensait et désirait. Aussi la jeune femme l’accompagnait-elle dans ses meilleurs rêves érotiques.
Il prit l’habitude de la toucher, c’est-à-dire de caresser le tableau à l’endroit de sa bouche, de ses seins. Surtout de ses seins. Bien que le gardien redoutât que les doigts du vieillard finissent par maculer la toile, il ne se risqua pas à lui adresser une réprimande.
Le penchant de Jean Huchet fut bientôt connu de tous. Ceux qui le voyaient passer en ville mimaient des deux mains derrière son dos le geste qui devait être le sien quand il se retrouvait seul devant elle sous la cimaise. ‘Ha ha, baiseur de croûtes !’ criaient des garnements sur son passage.
Jean Huchet n’avait pas que des amis dans cette petite ville. Plusieurs fois il avait été la cible de vengeances plus ou moins manquées. On s’en était pris à ses vignes, puis à ses chênes centenaires. Un jour de foire, un jeune avait voulu le forcer à se battre avec lui. Cela sans compter les innombrables lettres anonymes adressées à la police. Elles avaient été prises au sérieux une ou deux fois et Jean Huchet avait été soumis à plusieurs interrogatoires en règle qu’il avait très mal supportés.
Quand on le lui demanda, plus tard, le gardien du musée se souvint que brusquement le musée, et surtout l’aile des peintures, avait vu augmenter son taux de fréquentation hebdomadaire. Des jeunes qu’il ne connaissait même pas de vue avaient visité le musée plusieurs fois de suite. Ils parlaient fort et débattaient à ce qu’il semblait avec enthousiasme de la peinture romantique.
Jean Huchet revint lui aussi. Comme toujours, il attendait que la salle où se trouvait la jeune femme de ses pensées fût déserte pour caresser les attributs de sa féminité. Plusieurs fois il frotta sa paume sur les pigments vernis, fit glisser sensuellement le bout de ses doigts sur les aréoles, tenta de retenir le volume du mamelon dans le creux de sa main. Il s’apprêtait à prodiguer de nouvelles caresses quand le campanile sonna midi. Il se hâta de sortir et toussa à plusieurs reprises si violemment que le gardien lui lança : « Prenez votre temps, c’est l’heure mais nous ne sommes pas à la minute près ». Jean Huchet faillit s’étouffer et descendit le perron en appuyant sa main sur la bouche pour contenir la douleur qui envahissait ses poumons.
L’après-midi même, on annonça le décès de Jean Huchet. On conclut à un empoisonnement. Alors que les raisons du crime ne manquaient pas, son auteur demeurait introuvable. L’inspecteur le rechercha vainement. La vérité – ou tout au moins l’explication de sa mort brutale – se mit au bout de quelques mois à circuler comme avait circulé autrefois la moquerie populaire concernant son goût pictural. « Y a de tout dans les nichons ! Y en a des bons, y en a des poisons ! » résumait l’adage populaire dans la municipalité jurassienne. Et parce que tout finit par se savoir, on apprit un peu plus tard que la jeune femme du musée avait eu les seins badigeonnés au cyanure.

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