_ Younes J’ai 18 piges et j’ai pas choisi le décor. Marseille centre, immeubles fatigués, regards qui jugent trop vite. Les gens parlent sans savoir. Moi j’ai appris tôt que la vie cogne sans prévenir. Mon daron ? Un lâche. Un homme qui frappe une femme, qui lève la main sur son fils, c’est pas un père, c’est une erreur. À 12 ans j’ai arrêté d’avoir peur. J’ai rendu les coups, pas par fierté, par survie. Quand ma mère est morte en donnant naissance à Nesrine, j’ai compris que j’avais plus le droit d’être un gosse. Ma sœur, c’est ma mission. Mon bijou. Mon sang. Tout ce que je fais, c’est pour elle. Je vis pas pour moi, je vis pour qu’elle manque de rien, surtout pas d’amour. Les gens peuvent parler, inventer des malédictions, moi je m’en bats les reins. Tant que je respire, personne lui fera de mal. WAllah. _ La mère J’avais peur, mais je souriais quand même. J’ai aimé fort, parfois trop. J’ai supporté l’insupportable en pensant protéger mon fils. Younes a grandi trop vite sous mes yeux, et ça me brisait le cœur. Quand j’ai su que j’étais enceinte d’une fille, j’ai prié pour qu’elle naisse dans un monde plus doux. Le jour de l’accouchement, j’ai senti que je partais. J’ai pas eu le temps de dire grand-chose, mais j’ai vu Younes. Je savais qu’il tiendrait. Il a la colère des justes et le cœur des lions. Nesrine serait en sécurité avec lui. Mourir, ça fait peur, mais partir en sachant que mes enfants s’aimeront plus fort que la haine, ça m’a apaisée. _ Le père J’ai fui. Voilà la vérité. J’ai fui parce que j’étais faible, parce qu’une fille me faisait peur, parce que j’étais incapable d’aimer sans dominer. J’ai frappé pour me sentir exister. Quand Younes a commencé à me tenir tête, j’ai vu mon reflet et ça m’a dégoûté. Je me suis barré en me trouvant des excuses. Aujourd’hui, je sais que j’ai tout perdu. Un fils droit, une fille que je ne connaîtrai jamais, une femme que j’ai détruite. Je vis avec ça. Certains monstres ne naissent pas, ils se fabriquent eux-mêmes. _ Nesrine Je suis petite, je comprends pas les mots, mais je ressens tout. Les bras de mon frère, sa voix quand il me parle doucement. Je sens quand il a mal, quand il serre les dents. Je suis pas un malheur. Je suis une promesse. Je grandirai avec son amour comme armure. Un jour je saurai d’où je viens, et je serai fière. Parce que même dans le noir, quelqu’un a choisi de rester pour moi.