Meurtres à Lascaux , livre ebook
69
pages
Français
Ebooks
2019
Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne En savoir plus
Découvre YouScribe et accède à tout notre catalogue !
Découvre YouScribe et accède à tout notre catalogue !
69
pages
Français
Ebooks
2019
Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne En savoir plus
meuRtres à lascaux
Collection dirigée par Thierry Lucas © 2016 – Geste éditions – 79260 La Crèche
Tous droits réservés pour tous pays
Pierre-Yves DEMARS meurtres à lascaux Geste éditions
Introduction
C’était il y a dix-sept mille ans, dans le Sud-Ouest d’un pays qui ne s’appelait pas encore la France, dans une région qui n’était pas encore le Périgord. À cette époque, les hautes latitudes étaient soumises à un climat sec et glacé. Une immense et épaisse calotte de glace recouvrait le pôle Nord, le Groenland, le nord de l’Amérique et de l’Eurasie. Une autre existait aussi sur l’Antarctique. Celles-ci mobilisaient une si énorme quantité d’eau que le niveau de la mer avait baissé de plus de 100 m. Le rivage de l’Atlantique, vers ce qui est aujourd’hui l’embouchure de la Gironde, s’était retiré de plus de 100 km vers l’ouest. C’était ce que nous appelons la « glaciation du Würm » ; la dernière glaciation. À cette époque, toutefois, le climat s’améliorait lentement pour aboutir à celui actuel. C’est ce qui s’appelle le « Tardiglaciaire ».
L’Europe était divisée en deux grandes régions. Il y avait au sud les pays méditerranéens qui comprenaient la péninsule ibérique, l’Italie, les Balkans, au climat relativement tempéré et sec. C’était plutôt le royaume du cerf, du bouquetin, de l’aurochs. La région au nord des Pyrénées, des Alpes et des Carpates, plus froide, possédait des espèces adaptées à ce climat : surtout le renne, mais aussi le bison, le mammouth et bien d’autres.
En ce temps-là dans cette région, comme dans toute l’Europe, vivaient des sociétés d’hommes semblables à nous, à quelques légères différences physiques près : des « hommes anatomiquement modernes », lointains descendants des « Cro-Magnon ». Nous les appelons « Magdaléniens », du nom de la grotte de La Madeleine, près des Eyzies-de-Tayac, où fut pour la première fois définie l’industrie lithique et osseuse que l’on fabriquait alors. Ces populations ne connaissaient ni l’élevage ni l’agriculture ; c’était des chasseurs de grands mammifères terrestres. Plus occasionnellement, ils pratiquaient la pêche en rivière. Ce mode de subsistance ne permettait pas une forte densité humaine ; tout au plus plusieurs milliers d’individus sur toute l’Europe. La région autour du golfe de Gascogne, des Asturies jusqu’à l’Aquitaine en passant par les Cantabres, le flanc nord des Pyrénées, était la plus peuplée. Plusieurs groupes se partageaient cet espace.
Une autre contrainte dans l’acquisition de nourriture par la seule prédation était la nécessité d’exploiter un très large territoire. Dans le nord de l’Aquitaine, celui-ci allait de l’Atlantique aux contreforts du Massif central, jusqu’au pied de la chaîne des Puits. Ce vaste espace était exploité suivant des cycles annuels encore mal connus, entraînant des dispersions et des regroupements suivant les saisons. La basse vallée de la Vézère était le point central, lieu de rassemblement à l’automne, pour les grands massacres de rennes qui redescendaient des hautes terres, leurs pâturages d’estive.
Ces hommes ne connaissaient pas le métal. Ils fabriquaient leurs outils coupants dans la pierre, principalement le silex, sui-vant des modes de taille complexes. Ils travaillaient aussi les peaux qu’ils savaient coudre, les végétaux et fibres végétales – des techniques élaborées.
Considérons aussi qu’ils n’avaient pas seulement des préoccupations matérielles, mais aussi spirituelles. Leur art, l’« art paléolithique », en est le témoignage éclatant (comme les sépultures, d’ailleurs). Les paléolithiques l’ont jeté à la tête des préhistoriens du xix e siècle qui les assimilaient encore à des peuplades apeurées, proies de bêtes féroces, aux prises avec une nature hostile et glacée, incapable de spiritualité. Restons-en là.
Voilà à peu près tout ce qu’il me semble possible de dire sans entrer dans d’innombrables détails.
Nous sommes donc ici à la frontière de la science. Au-delà commence l’inconnu. Seul l’imaginaire permet de s’y aventurer.
Présentation des personnages
Avant de pénétrer ce monde lointain, voici quelques-uns des personnages :
Œil-de-faucon
Celui par qui tout arrive. Ayant perdu sa femme et ses deux fils, il ne lui reste que sa fille, Feuille-de-saule. Ce colosse est aussi bien capable d’abattre un bison dépassant la tonne que de peindre avec génie le cortège d’aurochs, de chevaux, de cerfs de la grotte de Lascaux.
Isard-bondissant
Le héros. Un très jeune chasseur magdalénien venu du sud, des lointaines Pyrénées, chercher sa future épouse : Feuille-de-saule.
Feuille-de-saule
Fille unique d’Œil-de-faucon, promise à Isard-bondissant. Avec ses deux amies Petite-main et Pigne-de-pin, avec ses propres armes, elle tente d’exprimer ses aspirations à être elle-même dans une société machiste et brutale.
Bison-blessé
Un chasseur redoutable à la force colossale et à l’orgueil incommensurable. Avec l’aide de deux de ses compagnons, Rhinocéros-impudique et Cheval-solitaire, il cherche à secouer l’autorité du conseil des anciens et prendre le pouvoir.
Petite-boule-de-graisse et Crâne-d’œuf
Un couple de vieillards sans enfants pour les nourrir. Ils ne trouvent leur maigre place dans le groupe que par la capacité à soigner par les plantes, pour la femme, et par les facultés de divination, pour l’homme.
Llula et Shliark
N’oublions pas ces deux bêtes que tout oppose : Llula, jeune chienne pleine d’intelligence et de charme, appartenant à Isard-bondissant, et Shliark, puissant et violent, animal dominant dans la meute de chiens du groupe, digne de son maître Bison-blessé.
Lascaux
Enfin, il reste à présenter le seul personnage qui a survécu jusqu’à nous : la grotte de Lascaux dont les peintures ont encore la faculté de nous parler dix-sept millénaires après leur exécution, même si nous sommes loin de tout comprendre de leur langage.
Prologue
Dans le silence de la caverne, simplement ponctué par le choc mouillé des gout-tes d’eau tombant de la voûte dans l’argile humide, l’homme recula de quelques pas. Il y avait chez lui quelque chose d’un colosse : sa grande taille, ses larges épaules, une forme lourde qu’accentuaient des vêtements enduits de glaise. Sa tête était enveloppée d’un invraisemblable bonnet fait dans une vieille peau de loup qui lui tombait sur les épaules. Il y avait fiché ses pinceaux comme deux longues cornes fines et droites. Sa silhouette semblait être, dans l’obscurité, celle d’un animal fantastique. La lumière de la torche de résineux qu’il tenait à bout de bras participait à cette impression ; elle jetait sur les parois son ombre distordue, géante et mouvante. Elle créait des zones plongées dans les ténèbres qui s’opposaient à celles illuminées où s’agitait une cohorte de chevaux et d’aurochs aux couleurs fauves.
L’homme se planta dans une grande mare au centre de la salle. Le large miroir d’eau qui l’entourait renvoyait vers la voûte l’éclat instable de la flamme rougeoyante. Pour la première fois, il contemplait avec attention l’œuvre qui était venue habiter les formes rondes et féminines de ces lieux ; comme l’image de l’utérus maternel.
C’était l’été. Il avait laissé s’en aller la tribu. Elle s’était dispersée vers les autres terrains de chasse, ceux abandonnés pendant la mauvaise saison ; vers les extrémités du monde : les hautes montagnes glacées du soleil levant où allaient paître les troupeaux de rennes, l’immense étendue d’eau salée du couchant qui se perdait dans le ciel. Il était resté avec ceux qui ne pouvaient suivre, ceux qui se nourrissaient des petits gibiers que l’on piégeait dans les alentours immédiats du grand abri, des poissons que l’on pêchait dans la rivière en contrebas ; et quand il n’y avait plus rien, des restes des vieilles carcasses de l’hiver : les vieillards proches de la mort. Certains peut-être ne reverraient pas leurs enfants. C’était ainsi.
Quand il avait entrepris ce travail, il avait été effrayé par l’ampleur de la tâche, mais avait été aussi emporté par un enthousiasme qui le plongeait dans un état d’euphorie ; il n’imaginait pas que tout cela aboutirait à ce déferlement. Il n’en avait pas été le maître. Il n’avait fait que révéler ce qui était déjà inscrit dans la pierre. Seuls les esprits avaient guidé sa main ; lui n’était rien. Crachant contre la paroi le colorant qu’il mâchait finement dans sa bouche, maniant ses pinceaux vers les endroits inaccessibles de la voûte, son regard n’embrassait jamais qu’une petite partie de la fresque qui, sous sa main, s’éveillait peu à peu à la vie. Il ne lui était pas nécessaire d’en voir plus : ce chaos ordonné d’animaux, qui se déroulait dans cette salle et s’épandait dans les galeries, n’était pas né de sa volonté, mais de la roche ; comme l’enfant sort de la mère. Personne ne connaît avant ce qu’il sera.
Depuis qu’il avait commencé son œuvre, au début de la belle saison, ce sentiment d’exaltation s’était emparé de son âme. Il essayait vainement de discipliner le feu qui le dévorait. Il savait qu’il vivait alors parmi les esprits ; ceux-ci enserraient douloureusement son crâne de leurs mains. Il lui était arrivé parfois de ne plus revenir au premier monde pendant plusieurs jours, sombrant sur place dans de brefs sommeils illuminés de rêves, se nourrissant des lanières de viande séchée qu’il avait apportées, buvant la boisson qui donnait la fièvre. Il la conservait dans des outres cachées dans la fraîcheur d’un recoin de la caverne, sous un tas d’herbes. Quand enfin, épuisé, il reprenait l’étroit diverticule d’entrée, il ignorait s’il allait rencontrer, en sortant, le soleil bienfaisant ou la voûte apaisée de la nuit.
Cette ténacité dans l’effort : plus que l’ardeur au travail, c’était la peur de perdre l’étroit sentier lumineux qu’il suivait en tremblant ; l’angoisse de s’égarer – que les esprits l’a