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Lassitude
Guy de Maupassant
La Vie errante
Paris : P. Ollendorff, 1890 (pp. 1-9).
J’ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait par m’ennuyer
trop.
Non seulement on la voyait de partout, mais on la trouvait partout, faite de toutes les
matières connues, exposée à toutes les vitres, cauchemar inévitable et torturant. Ce
n’est pas elle uniquement d’ailleurs qui m’a donné une irrésistible envie de vivre
seul pendant quelque temps, mais tout ce qu’on a fait autour d’elle, dedans, dessus,
aux environs.
Comment tous les journaux vraiment ont-ils osé nous parler d’architecture nouvelle à
propos de cette carcasse métallique, car l’architecture, le plus incompris et le plus
oublié des arts aujourd’hui, en est peut-être aussi le plus esthétique, le plus
mystérieux et le plus nourri d’idées ? Il a eu ce privilège à travers les siècles de
symboliser pour ainsi dire chaque époque, de résumer, par un très petit nombre de
monuments typiques, la manière de penser, de sentir et de rêver d’une race et
d’une civilisation. Quelques temples et quelques églises, quelques palais et
quelques châteaux contiennent à peu près toute l’histoire de l’art à travers le
monde, expriment à nos yeux mieux que des livres, par l’harmonie des lignes et le
charme de l’ornementation, toute la grâce et la grandeur d’une époque.
Mais je me demande ce qu’on conclura de notre génération si quelque prochaine
émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer ...
Guy de Maupassant
La Vie errante
Paris : P. Ollendorff, 1890 (pp. 1-9).
J’ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait par m’ennuyer
trop.
Non seulement on la voyait de partout, mais on la trouvait partout, faite de toutes les
matières connues, exposée à toutes les vitres, cauchemar inévitable et torturant. Ce
n’est pas elle uniquement d’ailleurs qui m’a donné une irrésistible envie de vivre
seul pendant quelque temps, mais tout ce qu’on a fait autour d’elle, dedans, dessus,
aux environs.
Comment tous les journaux vraiment ont-ils osé nous parler d’architecture nouvelle à
propos de cette carcasse métallique, car l’architecture, le plus incompris et le plus
oublié des arts aujourd’hui, en est peut-être aussi le plus esthétique, le plus
mystérieux et le plus nourri d’idées ? Il a eu ce privilège à travers les siècles de
symboliser pour ainsi dire chaque époque, de résumer, par un très petit nombre de
monuments typiques, la manière de penser, de sentir et de rêver d’une race et
d’une civilisation. Quelques temples et quelques églises, quelques palais et
quelques châteaux contiennent à peu près toute l’histoire de l’art à travers le
monde, expriment à nos yeux mieux que des livres, par l’harmonie des lignes et le
charme de l’ornementation, toute la grâce et la grandeur d’une époque.
Mais je me demande ce qu’on conclura de notre génération si quelque prochaine
émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer ...
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