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Nicolas Boileau — Fragment d'un Prologue d'opéra
1713
AVERTISSEMENT AU LECTEUR.
Madame de M[ontespan] et madame de T[hianges] sa sœur, lasses des opéras de
Quinault, proposèrent au roi d’en faire faire un par M. Racine, qui s’engagea assez
légèrement à leur donner cette satisfaction, ne songeant pas dans ce moment-là à
une chose dont il était plusieurs fois convenu avec moi : qu’on ne peut jamais faire
un bon opéra, parce que la musique ne saurait narrer ; que les passions n’y peuvent
être peintes dans toute l’étendue qu’elles demandent ; que d’ailleurs elle ne saurait
souvent mettre en chant les expressions vraiment sublimes et courageuses. C’est
ce que je lui représentai, quand il me déclara son engagement, et il m’avoua que
j’avais raison ; mais il était trop avancé pour reculer. Il commença dès lors un opéra
dont le sujet était la chute de Phaéton. Il en fit même quelques vers qu’il récita au
roi, qui en parut content ; mais comme M. Racine n’entreprenait cet ouvrage qu’à
regret, il me témoigna résolument qu’il ne l’achèverait point que je n’y travaillasse
avec lui, et me déclara avant tout qu’il fallait que j’en composasse le prologue. J’eus
beau lui représenter mon peu de talent en ces sortes d’ouvrages, et que je n’avais
jamais fait de vers d’amourettes ; il persista dans sa résolution, et me dit qu’il me le
ferait ordonner par le roi. Je songeai donc en moi-même à voir de quoi je serais
capable, en cas que je fusse absolument obligé à travailler à un ouvrage si ...
1713
AVERTISSEMENT AU LECTEUR.
Madame de M[ontespan] et madame de T[hianges] sa sœur, lasses des opéras de
Quinault, proposèrent au roi d’en faire faire un par M. Racine, qui s’engagea assez
légèrement à leur donner cette satisfaction, ne songeant pas dans ce moment-là à
une chose dont il était plusieurs fois convenu avec moi : qu’on ne peut jamais faire
un bon opéra, parce que la musique ne saurait narrer ; que les passions n’y peuvent
être peintes dans toute l’étendue qu’elles demandent ; que d’ailleurs elle ne saurait
souvent mettre en chant les expressions vraiment sublimes et courageuses. C’est
ce que je lui représentai, quand il me déclara son engagement, et il m’avoua que
j’avais raison ; mais il était trop avancé pour reculer. Il commença dès lors un opéra
dont le sujet était la chute de Phaéton. Il en fit même quelques vers qu’il récita au
roi, qui en parut content ; mais comme M. Racine n’entreprenait cet ouvrage qu’à
regret, il me témoigna résolument qu’il ne l’achèverait point que je n’y travaillasse
avec lui, et me déclara avant tout qu’il fallait que j’en composasse le prologue. J’eus
beau lui représenter mon peu de talent en ces sortes d’ouvrages, et que je n’avais
jamais fait de vers d’amourettes ; il persista dans sa résolution, et me dit qu’il me le
ferait ordonner par le roi. Je songeai donc en moi-même à voir de quoi je serais
capable, en cas que je fusse absolument obligé à travailler à un ouvrage si ...
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