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Charles de Saint-Évremond
Œuvres mêlées
Dissertation sur la tragédie de Racine, intitulée : Alexandre le Grand
DISSERTATION SUR LA TRAGÉDIE DE RACINE
INTITULÉE : ALEXANDRE LE GRAND.
1À madame Bourneau .
(1666 ; retouché en 1668.)
Depuis que j’ai lu le Grand Alexandre, la vieillesse de Corneille me donne bien
moins d’alarmes, et je n’appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie. Mais
je voudrois qu’avant sa mort il adoptât l’auteur de cette pièce, pour former, avec la
tendresse d’un père, son vrai successeur. Je voudrois qu’il lui donnât le bon goût de
cette antiquité qu’il possède si avantageusement ; qu’il le fît entrer dans le génie de
ces nations mortes, et connoître sainement le caractère des héros qui ne sont plus.
C’est, à mon avis, la seule chose qui manque à un si bel esprit. Il a des pensées
fortes et hardies, des expressions qui égalent la force de ses pensées ; mais vous
me permettrez de vous dire, après cela, qu’il n’a pas connu Alexandre ni Porus. Il
paroît qu’il a voulu donner une plus grande idée de Porus que d’Alexandre, en quoi
il n’étoit pas possible de réussir ; car l’histoire d’Alexandre, toute vraie qu’elle est, a
bien de l’air d’un roman : et faire un plus grand héros, c’est donner dans le
fabuleux ; c’est ôter à son ouvrage, non-seulement le crédit de la vérité, mais
l’agrément de la vraisemblance. N’imaginons donc rien de plus grand que ce maître
de l’univers ; ou nos imaginations seront trop vastes et trop élevées. Si nous
voulons ...
Œuvres mêlées
Dissertation sur la tragédie de Racine, intitulée : Alexandre le Grand
DISSERTATION SUR LA TRAGÉDIE DE RACINE
INTITULÉE : ALEXANDRE LE GRAND.
1À madame Bourneau .
(1666 ; retouché en 1668.)
Depuis que j’ai lu le Grand Alexandre, la vieillesse de Corneille me donne bien
moins d’alarmes, et je n’appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie. Mais
je voudrois qu’avant sa mort il adoptât l’auteur de cette pièce, pour former, avec la
tendresse d’un père, son vrai successeur. Je voudrois qu’il lui donnât le bon goût de
cette antiquité qu’il possède si avantageusement ; qu’il le fît entrer dans le génie de
ces nations mortes, et connoître sainement le caractère des héros qui ne sont plus.
C’est, à mon avis, la seule chose qui manque à un si bel esprit. Il a des pensées
fortes et hardies, des expressions qui égalent la force de ses pensées ; mais vous
me permettrez de vous dire, après cela, qu’il n’a pas connu Alexandre ni Porus. Il
paroît qu’il a voulu donner une plus grande idée de Porus que d’Alexandre, en quoi
il n’étoit pas possible de réussir ; car l’histoire d’Alexandre, toute vraie qu’elle est, a
bien de l’air d’un roman : et faire un plus grand héros, c’est donner dans le
fabuleux ; c’est ôter à son ouvrage, non-seulement le crédit de la vérité, mais
l’agrément de la vraisemblance. N’imaginons donc rien de plus grand que ce maître
de l’univers ; ou nos imaginations seront trop vastes et trop élevées. Si nous
voulons ...
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