Dentelle et salopette , livre ebook

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Au moment de refermer les volets de la vieille bâtisse, la narratrice se souvient… Elle a 5 ans. Années 6O. Au manoir, le dimanche, elle s’appelle Lucienne, fille d’Emile Marsignac, riche industriel de l’Angoumois, un homme austère et distant qui la terrorise et jamais aucun mot n’est prononcé sur les absences prolongées de sa mère. En semaine, chez Mamé sa nourrice, on l’appelle Lulu et elle grandit libre au sein d’une famille bigarrée et exubérante. Il y a Paulo et Monique, les petits de l’assistance publique, Rodolphe le petit prince noir, Tatiche la douce et Solange qui règne sur la tribu. Il y a aussi Riri, Tintin, Youpette et tous les autres. « Ainsi, j’avais deux maisons, deux vestiaires, deux familles, deux dictionnaires et il me fallait sauter entre deux mondes… l’un tout chaud comme un marron, l’autre en eau comme un glaçon. Ça embrouille tout ça. Alors, je trouve que je ne méritais pas de me faire enguirlander quand il m’arrivait de me mélanger les pinceaux. C’était mon avis et aussi celui de Paulo qui disait : T’as qu’à le renvoyer chier ton père… »
C’est le récit coloré d’une enfance qui se perd entre deux univers. C’est le roman de l’abandon, de l’absence, du chagrin traversé de fulgurants éclats de joie et de bonheur. C’est aussi la peinture d’une société corsetée de morale en train de changer. Comme Lulu, on passe du rire aux larmes et de la gravité à la légèreté. Comme Lucienne, on regarde l’enfant que l’on fut et l’adulte qui est devenu. Comme dans la vie en sorte.


À PROPOS DE L''AUTEURE


Agnès Ollard est née à Angoulême où elle réside toujours. Après une vie professionnelle consacrée à la psychiatrie, elle continue à travers ses romans de témoigner de la complexité et la fragilité de l’être, irrigué par le monde qui l’entoure. « Dentelle et salopette » est son deuxième roman, après « La chaise rose de Virgile » paru aux éditions Spinelle en 2020.

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Publié par

Date de parution

04 mai 2022

Nombre de lectures

0

EAN13

9782889493579

Langue

Français

Poids de l'ouvrage

1 Mo

Agnès Ollard
Dentelle et salopette


En ce petit matin clair de février 1954, la France grelottait. La Charente charriait ses glaçons. Les oiseaux avaient envahi la ville pour se réchauffer mais surgelés en plein vol tombaient ventre en l’air sur les trottoirs. Les plus miséreux les glissaient dans leurs besaces pour en sucer les os à la soupe du soir. Un mètre de neige ! Moins 26 degrés ! Un blizzard à vous couper en morceaux ! La peau restait collée sur le manche des pelles, les larmes gelaient dans les yeux, les lèvres éclataient comme des figues et le lait congelait dans les pis des vaches. De mémoire de chrétien, personne n’avait encore vu ça. On disait que les loups avaient déjà envahi l’est du pays et descendaient en meutes droit vers nous, égorgeant au passage bêtes, femmes et enfants. Les croyants se signaient, les mécréants blasphémaient et tous souffraient. Et le jour et la nuit, les menuisiers sciaient, clouaient les planches des cercueils pour enterrer les morts.

C’est ce jour-là que l’abbé Pierre lança son appel désespéré à la radio, exactement le 1er février 1954. Mais dans le manoir des Marsignac, on avait autre chose à faire qu’écouter Radio Luxembourg. À cette heure-ci Jeanne Marsignac mettait au monde une petite fille. Cette petite fille c’était moi. À vrai dire personne ne fit grand cas de cet événement qui n’en était un pour personne sauf pour l’intéressée. Chacun se contenta de faire ce qu’il avait à faire : au mieux et au plus vite. On sortit les serviettes des armoires et on courut dans les couloirs avec les bassines fumantes. Jeanne poussa aussi fort qu’elle le put et moi, vu les circonstances, je sortis vite fait de mon trou sans faire d’embarras. Après quoi, on rabattit promptement les édredons sur le ventre de ma mère et on m’emballa sous des monceaux de plumes pour que je ne fusse raidie de froid avant d’avoir vécu. Bien que les cheminées eussent été chargées jusqu’à la gueule, il régnait dans ces immenses pièces un froid sidéral. Quoiqu’on fasse, même au cœur des canicules, il y fait toujours froid. Les hauts plafonds à caissons, les pierres de calcaire pompant l’humidité de la rivière toute proche, les fenêtres à meneaux par où siffle le vent, tout concourt à donner à l’endroit, la majesté glaciale d’une cathédrale et à vous filer les frissons d’un tombeau.
En tout état de cause, par la suite je ne suis jamais parvenue à me réchauffer. Il m’est resté de cette anomalie météorologique, une frilosité dont je ne pus jamais me départir. Et je traverse vie, désert et Sibérie emmitouflée de duvet de canard.

Mais revenons aux couches de Jeanne Marsignac, la quatrième si on parle des vraies ou la sixième si on compte les fausses. Et pourtant je n’ai qu’une sœur : Irène Marsignac, dix ans à l’heure de mon premier vagissement. N’y voyez pas une entourloupe mathématique. La vérité est plus simple, plus cruelle aussi et la différence d’âge s’explique aisément. D’une part, je suis une sorte d’erreur à retardement comme la bombe du même nom et d’autre part, entre nous deux, il y eut deux morts.
Le premier s’appelait Luc. Il avait tout. Il était beau, il était blond, il était un garçon et serait successeur de papa à l’usine : Établissements Marsignac et fils. Papeteries de l’Angoumois depuis 1853. Il gazouillait ses premiers mots quand une pneumonie l’emporta en quelques semaines. Comment se remettre de ce cauchemar ? Bien entendu, Jeanne ni personne ne le put et pourtant deux années plus tard, courageusement elle mit au monde un autre petit garçon pour remplacer le premier. On l’appela Lucas. Il était blond, il était beau et il serait le successeur de son père. Il survécut quatre jours.

Et après ce fut moi. J’étais brune. J’étais une fille et pour tout dire je tombais comme une mouche dans un bol de lait. Ce n’est pas pour en faire un fromage mais seulement pour expliquer pourquoi ma naissance fut escamotée de la sorte. La faute des Russes qui nous envoyaient leurs stalactites, la faute de l’abbé Pierre qui choisit ce jour-là pour chatouiller la conscience de ses concitoyens, la faute de tous les morts en général et des nôtres en particulier. Mon père ne vint pas me dire bonjour de la journée ni me souhaiter bienvenue. Il avait, parait-il, plus important à régler. Pour l’heure, il mettait en œuvre un plan d’aide aux miséreux et préparait un discours avec le préfet en habit d’apparat. Je pouvais bien attendre ! C’est Mamé qui m’a expliqué tout ça quelques années plus tard, trouvant toutes les excuses à notre grand homme et grand patron. Mais père pas si grand selon moi. Mamé veut trouver toutes les explications qu’elle peut et prier tous les saints qu’elle veut, des saints fruscin aux saints glinglin. Mais en un mot comme en mille, il n’était pas là pour me souhaiter la bienvenue. Un point c’est tout. Elle n’aime pas ça Mamé que je parle ainsi de lui. Mais elle est comme ça ! Elle aime bien mon père et n’aime pas dire du mal des autres. Mamé c’est ma nourrice et j’aurais l’occasion de vous en reparler encore et encore, quitte à vous en rebattre les oreilles. De toute façon, même si Mamé n’avait rien expliqué, j’aurais senti l’absence du père. Je la connais trop bien.
Quant à Jeanne, ma mère, une fois que j’eus glissé hors d’elle comme un têtard, elle se tourna sur le côté, cala son nez dans les oreillers et reprit ses sanglots là où elle les avait laissés.

On dérangea le secrétaire général de la préfecture de la Charente qui dérangea le directeur de cabinet qui dérangea l’huissier qui vint apporter sur une soucoupe d’argent à monsieur Marsignac, une fiche dactylographiée qui listait mes caractéristiques : 6 livres et des poussières, 52 centimètres de long et sexe tout ce qu’il y a de plus féminin. Fille prénommée, Lucienne, Marie, Jeanne. Oui, vous avez bien entendu ! Lucienne ! C’est comme le froid. On ne s’en remet pas. Ce prénom, je l’ai porté comme un furoncle sur le nez. Et même si dans la vraie vie, on m’appelle Lulu, n’empêche que sur ma carte d’identité, sur ma carte d’électeur, pour la sécu, les impôts et le facteur, je suis Lucienne. Dans les cours de récréation, les cours d’histoire, de maths et de gym, de longues années je fus Lucienne au grand bonheur de mes congénères qui firent de moi « la pauvre Lucienne ». Ce n’est pas un prénom c’est une punition. Luc, Lucas, Lucienne et pourquoi pas Lucifer ? Je ne veux pas faire la pleurnicheuse mais avouons que comme début, on a vu mieux.
Cependant je suis née avec une cuillère d’argent dans le bec sauf que le manche est resté coincé. Pourtant, grande famille, grosse fortune, je suis bien née. Je n’ai pas connu mes arrière-grands-parents sauf par les grands portraits en pied qui ornent les murs du salon bleu. Ils posent austères, la moustache avantageuse et la main sur le pommeau d’argent. Ils sont raides et pour tout dire assez laids. Je suis issue de cette longue lignée d’industriels du 19e siècle qui ont fait d’Angoulême la capitale du papier. Un bisaïeul besogneux, un aïeul visionnaire, une descendance entreprenante et le tour était joué. S’ensuivirent les grandes écoles, les beaux mariages, une culture de caste et pour finir un millier d’employés qui devaient tout à la famille Marsignac. Leurs logements ouvriers, serrés les uns contre les autres comme des poussins sous les ailes de la poule, les crèches pour leurs bambins, les écoles pour leurs enfants et les dispensaires pour leurs bronchites. Chaque maison possédait à l’arrière son propre jardin dessiné au cordeau pour faire pousser les épinards et le beurre qu’on met dedans. Afin de vitaminer les motivations et fortifier les loyautés, le grand patron organisait chaque année, le 21 juin à 12 heures 30 précises, un grand banquet sur les quais. On mangeait de la cochonnaille, on buvait sec et on faisait tourner les cotillons au son de l’accordéon. Une sorte de fête de la musique paternaliste avant l’heure. Une salle de cinéma fut même construite et tous les papetiers, du larbin au petit chef ont larmoyé de concert au destin du docteur Jivago.
Je suis mademoiselle Lucienne Marsignac, descendante de ces grands notables et promise dès ma naissance à de hautes fonctions. Il m’appartient de faire honneur au pêle-mêle épinglé au mur où on trouve un député et un sénateur. Ils sont tous là en habits et en médailles à veiller sur le poulet du dimanche au manoir. Ça fout les jetons, tout ça !
Le manoir, justement, parlons-en ! Un tantinet prétentieux et m’as-tu-vu, comme je suis arrogant. Vingt-trois pièces, quatre salons, un magnifique balcon de fer forgé dessiné par Eiffel, ami de la famille, des fausses statues antiques dans le parc, des clochetons tarabiscotés et la Charente qui glisse sous nos fenêtres. Et un froid de canard !
Aujourd’hui, il ne reste pas grand-chose de cette splendeur d’antan. Subsiste encore intacte la façade en pierre sculptée des ateliers, les hautes cheminées en briques et les herbes folles. Au milieu de sa friche se dresse le manoir qui porte beau encore, pourvu qu’on le regarde de loin et coule et roucoule à ses pieds d’argile la Charente qui s’en fiche de l’Histoire et de nos histoires. Et nous les Marsignac mangeons toujours notre poulet le dimanche avec trois pulls sur le dos.

Aujourd’hui, comme avant et comme toujours, papa est en bout de table, cravaté, le cheveu rare et gominé Lustra. À sa droite Irène, ma sœur ainée qui malgré deux liftings marque quand même son âge. À ses côtés Bertrand, son énarque de mari essaie d’expliquer à mon père le monde qu’il a perdu, ce monde dont je n’ai pas encore compris dans quel sens il tournait.
Aujourd’hui, le 28 septembre 1994. C’est l’anniversaire de papa. 80 ans. Irène déballe le cadeau qu’elle a apporté. Une paire de charentaises qui lui tiendra enfin aux pieds et lui évitera de se casser les os. Elle vit utile Irène. À sa décharge, il a gardé les stigmates de son dernier tourneboulé dans l’escalier. Des bleus arc-en

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